La part du citoyenTikTok et les mineurs

24 juin 2025 · réunion n°30

Audition — M. Tristian Boursier, Docteur associé, Centre de recherches politiques (Cevipof), M. Hugo Micheron, enseignant-chercheur en sciences politiques rattachées au Centre de recherches internationales (CERI), maître de conférence à Sciences Po, spécialiste du Moyen Orient, Mme Sophie Taïeb, responsable du pôle cybersécurité au Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), M. Valentin Petit, journaliste, agence CAPA

TBTristian BoursierHMHugo MicheronSTSophie TaïebVPValentin Petit

Qui parle, et à quel titre

Table ronde sur les radicalités (réunion n° 30, audition 3/3), présidée par M. Arthur Delaporte puis par Mme Josiane Corneloup. Quatre intervenants assermentés : M. Tristan Boursier, docteur associé au Cevipof, qui étudie depuis cinq ans les discours d’extrême droite et antiféministes en ligne et précise que ses recherches « ne sont pas financées par des entreprises privées ou des groupes du numérique » ; M. Hugo Micheron (Ceri, Sciences Po), spécialiste du djihadisme ; Mme Sophie Taïeb, du pôle cybersécurité du Crif, signaleur de confiance certifié par l’Arcom en 2025 ; M. Valentin Petit, journaliste d’investigation à l’agence CAPA.

La substance

Cadre commun : TikTok comme « vitrine » (Boursier) d’un écosystème de radicalisation prolongé sur Telegram. Boursier décrit une professionnalisation des influenceurs, une prolifération de microcélébrités très visibilisées, une stratégie « métapolitique » de banalisation par la culture populaire, et un design d’exposition subie : « TikTok soumet directement des contenus aux utilisateurs, sans qu’ils aient forcément le temps d’identifier leur créateur ». Micheron théorise un « pouvoir algorithmique, qui, pour l’instant, ne fait face à aucun contre-pouvoir », et des algorithmes « arsenalisés » (Roumanie, X).

Les chiffres sont attribués. Boursier cite des équipes de recherche états-uniennes : « il faut environ une quinzaine de minutes pour tomber sur des contenus masculinistes radicaux ». Micheron évoque une moyenne d’environ quatre heures par jour, mais « plutôt six ou sept heures » d’après son terrain en Seine-Saint-Denis. Taïeb cite « des études » — « 69 % des Juifs disent avoir été victimes d’antisémitisme sur la plateforme » — et un taux de retrait du Crif « d’environ 90 %, toutes plateformes confondues ». Petit décrit des reconstitutions vidéoludiques d’attentats et de vraies images de tueries maquillées en jeu vidéo : « sur TikTok, j’ai vu des gens mourir, se prendre des balles dans la tête, le tout agrémenté de musiques à la mode, de stickers rose flashy et de filtres roses. » Ces contenus seraient « créés par des mineurs pour des mineurs » ; il rapporte avoir assisté, via des chaînes Telegram infiltrées, au passage à l’acte d’un adolescent de 17 ans.

Prudences à décharge : Petit corrige la lecture des métriques — « ce contenu a été conseillé à 300 000 personnes : la nuance est importante ». Micheron précise que son test à Sciences Po n’était « pas une recherche au sens propre ». Boursier relativise la lecture chinoise : « la Chine n’est donc pas le seul pays qu’il faut mettre dans la balance. »

Ce qui se joue

La rapporteure Laure Miller ouvre en se faisant « l’avocate du diable » : TikTok pourrait répondre qu’il faut chercher ces contenus. Micheron oppose un test sur comptes vierges à partir du mot « islam » : « Le résultat n’a jamais été supérieur à cinq vidéos – c’était entre trois et cinq. » Le président Delaporte fait apparaître une faille du signalement : « Malgré le fait que vous ayez été désigné signaleur de confiance, si vous n’appelez pas votre contact, le contenu n’est pas retiré » — Taïeb : « Absolument. »

Le point le plus contesté est l’impuissance technique invoquée par la plateforme. Petit la juge triviale (« le niveau zéro du contournement de la modération ») ; Micheron y voit une « éditorialisation », les mêmes algorithmes censurant en Chine ce qui touche aux Ouïghours. Affirmations des intervenants, TikTok n’étant pas présent pour y répondre.

M. Kévin Mauvieux (RN) pose une question qu’il dit « peut-être provocatrice ou radicale » sur une stratégie chinoise d’affaiblissement des jeunes générations : Boursier ne la valide pas. Il conteste aussi l’amende civile du Crif, préférant « que les peines existantes s’appliquent aussi aux réseaux sociaux ». À M. Thierry Sother (SOC), Boursier répond : « Tant que la haine sera rentable sur les plateformes, nous serons confrontés à ce genre de problème. »

Ce que l’audition apporte

Elle documente les lives comme angle mort (« les lives sont dans une zone grise », Taïeb, Pharos ne retrouvant pas les contenus), la recréation immédiate de comptes suspendus, et l’économie des influenceurs hors plateformes (communautés payantes, fonds Périclès de Pierre-Édouard Stérin, marque Terre de France). Recommandations : transparence algorithmique et API pour chercheurs agréés, amende civile (Crif) ; modération sémantique par IA et contrôle des biais au titre de l’article 40 du DSA (Micheron) ; modération humaine (Petit). Micheron ajoute la position la plus tranchée : « on ne réglera pas le problème du djihadisme tant que […] on n’aura pas empêché TikTok de fonctionner comme il le fait actuellement », et une doctrine : « le fait de demander un contrôle des contenus promus sur TikTok n’est pas attentatoire à la liberté d’expression ».