Agentivité et coût social
Le matériau sur ce sujet est mince — quatre citations, deux auditions — mais il oppose frontalement deux façons de qualifier la présence des jeunes sur TikTok : un piège collectif dont on ne peut sortir seul, ou une capacité d'agir qu'il ne faudrait pas nier.
Le premier cadrage est apporté par M. Mehdi Arfaoui, du laboratoire d'innovation numérique de la CNIL (cr03b), qui ne parle pas en son nom mais s'appuie sur des travaux universitaires. Il rapporte « une étude, menée par des chercheurs des universités de Chicago et de Berkeley » qui a demandé à des étudiants « combien il faudrait les payer pour qu'ils cessent de consulter TikTok, individuellement, pendant un mois ; la réponse tournait autour de 50 dollars ». Puis la même question posée collectivement : « les étudiants non seulement ne demandaient pas à être payés, mais étaient prêts à débourser eux-mêmes une somme d'argent pour obtenir ce résultat ». L'argument est structurel plus que moral : le coût de partir n'est pas le manque de la plateforme, c'est l'absence des autres. Il ajoute un second chiffre, tiré de la même enquête, selon lequel « deux tiers des personnes interrogées dans cette enquête disent se sentir piégées et préféreraient utiliser d'autres plateformes pour effectuer les mêmes activités ». Deux limites doivent être tenues avec le chiffre : ces résultats portent sur des étudiants, non sur des mineurs, et ils mesurent des déclarations et des dispositions à payer, pas des comportements observés.
À cette lecture répond directement Antonin Atger, écrivain et doctorant chercheur en psychologie sociale à Londres (cr16a), qui pose en réponse à la rapporteure une phrase courte et sans détour : « Il ne faut pas sous-estimer l'agentivité des mineurs. » L'énoncé vaut moins comme description que comme mise en garde méthodologique contre la lecture purement victimaire.
La tension ne se résout pas, et le même auditionné en tient d'ailleurs les deux bouts. Atger observe en effet qu'« on observe aussi une disparité en fonction des milieux sociaux, les plus défavorisés ayant un usage plus problématique de TikTok », tout en indiquant ne pas disposer d'explication certaine, le phénomène étant multifactoriel. C'est le sens latent du sujet : si l'agentivité est réelle mais inégalement distribuée selon le milieu social, alors « piège » et « capacité d'agir » cessent d'être deux thèses concurrentes sur les jeunes en général pour devenir une question sur lesquels d'entre eux. Aucun des deux auditionnés ne franchit ce pas devant la commission.
Qui en parle
- M. Mehdi Arfaoui — CNIL, laboratoire d'innovation numérique (cr03b, 2025-04-03) : relaie une étude Chicago/Berkeley pour décrire un piège collectif — le coût de quitter TikTok est social, pas individuel — et un sentiment d'enfermement déclaré par deux tiers des enquêtés. Population étudiée : des étudiants.
- Antonin Atger — écrivain, doctorant chercheur en psychologie sociale (Londres) (cr16a, 2025-05-26) : porte la prudence à décharge (« Il ne faut pas sous-estimer l'agentivité des mineurs. ») et, dans la même audition, le constat d'une surexposition des milieux défavorisés, sans explication tranchée.