Inégalités sociales face au numérique
Le corpus ne tranche pas entre deux lectures opposées du numérique pour les enfants pauvres : facteur d'aggravation de la précarité pour la rapporteure, ou seule ressource accessible à ceux qui n'en ont pas d'autre pour les associations entendues. Le matériau est mince — six citations, quatre auditions — mais l'affrontement, lui, est frontal.
La ligne à charge est portée par la rapporteure elle-même, et sur une audition précise : celle de M. Nasser Sari (cr24e, 2025-06-10), autour de jeunes en fugue arrivés à Perpignan. Mme Laure Miller — EPR y établit un lien d'imputation : « Vous êtes indirectement responsable de ces jeunes car s’ils viennent c’est parce qu’ils ont vu que d’autres avaient obtenu un hébergement, de l’argent et peut-être la notoriété. » Elle durcit ensuite le reproche en jugement : « loin de résoudre les problèmes de ces jeunes, vous rajoutez de la misère à la misère. » L'accusation est ici une thèse sur le numérique — la visibilité en ligne creuserait la vulnérabilité au lieu de la réduire — mais elle est adressée à un individu, pas à la plateforme : c'est le déplacement le plus notable du sujet.
M. Nasser Sari refuse l'imputation et renverse la charge de la preuve : « Je ne peux pas vous laisser dire que je rajoute de la misère à la misère. Ce n’est pas vrai. Sortez-moi une seule vidéo où je demandais à ces jeunes de venir. » Il ne conteste pourtant pas le phénomène, qu'il décrit lui-même : « j’ai vu des enfants de 10 ou 11 ans attendre à 2 heures du matin dans mon quartier, pour me voir. » Le fait est admis des deux côtés ; c'est la chaîne causale qui est disputée.
À décharge, l'argument change de plan. Socheata Sim — CAMELEON Association France (cr14a) inverse le cadrage : « Pour des enfants n’ayant pas les moyens de manger à leur faim, d’avoir accès à des loisirs ou de partir en vacances, le numérique, presque gratuit, représente un supermarché d’abondance mettant tout le monde sur un pied d’égalité. » Le présupposé latent est explicite dans la formulation : ce qui manque à ces enfants est matériel, et une commission centrée sur l'écran risque de désigner le symptôme. Dans le même sens, une victime entendue en table ronde (cr11a) refuse l'interdiction : « il y a aussi de bonnes choses à prendre : on peut apprendre, découvrir des choses (…) on peut être créateur de contenus – c’est maintenant un métier à part entière ». Elle-même a subi, et maintient l'usage pour ne pas être « en décalage » avec sa génération.
Une troisième voix, celle de M. Mehdi Arfaoui (cr03b), déplace encore : ce ne sont pas les risques qui sont inégalement répartis, mais la capacité à s'en protéger — accompagnement parental, éducation aux médias, accès aux activités.
Qui en parle
- Mme Laure Miller — EPR, rapporteure (cr24e) : impute au contenu en ligne l'afflux de jeunes précaires en fugue et affirme que la visibilité numérique « rajoute de la misère à la misère ».
- M. Nasser Sari, audité (cr24e) : conteste toute responsabilité et exige une preuve d'appel, tout en attestant l'ampleur du phénomène.
- Socheata Sim — CAMELEON Association France (cr14a) : présente le numérique comme ressource quasi gratuite et égalisatrice pour des enfants matériellement privés.
- Mme X, victime entendue (cr11a) : refuse l'interdiction au nom des apports (apprentissage, communauté, métier) ; usage maintenu pour ne pas être en décalage.
- M. Mehdi Arfaoui (cr03b) : la protection contre les risques — accompagnement, éducation aux médias, accès aux activités — est socialement très inégalement distribuée.