Interopérabilité et réseaux décentralisés
Sur ce sujet, le corpus n'est pas contradictoire : chercheurs, régulateurs et experts entendus convergent pour dire que le monopole des plateformes sur le choix de l'algorithme doit être cassé, et proposent trois voies distinctes — le standard ouvert, le pluralisme algorithmique imposé par la loi, le protocole décentralisé. Aucune audition ne défend l'architecture fermée actuelle. Les seules tensions portent sur l'échelon de la règle et sur la cohérence interne de la notion de réseau « éthique ».
Le diagnostic commun tient en une phrase de Serge Abiteboul (Inria / ENS, cr05a) : « l'utilisateur de ces plateformes ne se voit offrir aucun choix en matière de modération et de recommandation : il est peu ou prou considéré comme une marchandise. » Le présupposé du cadrage est net et jamais discuté dans le matériau : le problème n'est pas telle ou telle décision de TikTok, c'est le fait qu'un seul acteur décide pour tous. Ce même constat — « les plateformes ne laissent justement aucun choix à l'utilisateur » — revient chez Marc Faddoul (AI Forensics, cr06b), signe que c'est le socle partagé plutôt qu'une thèse individuelle.
Les remèdes proposés diffèrent par leur nature. Abiteboul reste sur le terrain technique : « il existe des solutions techniques telles qu'ActivityPub, qui permet à des réseaux sociaux d'échanger des informations. » Faddoul, lui, réclame une contrainte légale et l'ancre dans un précédent démocratique : « De même que la loi a inscrit le pluralisme des médias parmi les principes fondamentaux de la démocratie, il conviendrait d'imposer un pluralisme algorithmique. » Il en donne l'illustration concrète : « TikTok pourrait proposer un algorithme de recommandation géré par la chaîne de télévision Arte. » Jean Cattan (CNNum, cr20b) va plus loin en changeant la catégorie juridique elle-même : il faut considérer les réseaux « non plus comme des monopoles sur l'ensemble de leurs fonctionnalités, mais comme des infrastructures sur lesquelles d'autres acteurs (entreprises, associations, services publics) pourraient se greffer », et il oppose au modèle centralisé « un autre modèle de réseau social, fondé sur une logique de protocole », où le contrôle passe « sinon aux utilisateurs, du moins à des collectifs ».
La première tension est celle de l'échelon, et c'est la rapporteure qui la pose. Laure Miller (EPR, cr06b) verrouille le cadre plutôt qu'elle ne l'ouvre : « Vous convenez avec moi que la question de l'interopérabilité ne pourra que se régler à l'échelle européenne et non nationale » — manière de retenir l'objectif tout en le sortant du champ d'action immédiat de la commission. La seconde vient d'Arthur Delaporte (cr13a), qui teste la solidité de l'alternative plutôt que son principe : si l'on promeut des réseaux « éthiques », « pourquoi ne pas envisager l'ouverture de réseaux sociaux éthiques à des tranches d'âge inférieures, par exemple 13-15 ans ? ». La question retourne la logique des experts contre eux-mêmes. Amine Benyamina (cr13a) mise, lui, sur le marché et non sur l'interdiction : « si un grand nombre d'utilisateurs migrent vers ces réseaux éthiques […] les annonceurs suivront naturellement cette tendance, et les profits également. »
Limite du matériau à signaler : aucune contradiction ne figure ici — ni sur le coût technique, ni sur la modération dans un univers décentralisé, ni du côté des plateformes.
Qui en parle
- Serge Abiteboul — Inria / ENS, audition cr05a (2025-04-23) : pose le diagnostic de l'absence de choix et propose la voie des standards ouverts (ActivityPub).
- Marc Faddoul — AI Forensics, audition cr06b (2025-04-29) : demande un « pluralisme algorithmique » imposé par la loi, sur le modèle du pluralisme des médias.
- Laure Miller — rapporteure (EPR), audition cr06b (2025-04-29) : retient l'interopérabilité mais la situe à l'échelon européen, pas national.
- Amine Benyamina — Commission d'experts sur l'impact de l'exposition des jeunes aux écrans, audition cr13a (2025-05-20) : promeut les réseaux « éthiques » par l'incitation économique plutôt que par l'interdiction.
- Arthur Delaporte — président, audition cr13a (2025-05-20) : interroge la cohérence de la notion de réseau « éthique » au regard des seuils d'âge.
- Jean Cattan — Conseil national du numérique, audition cr20b (2025-06-02) : réseaux vus comme infrastructures ouvertes, et modèle décentralisé par protocoles.