La part du citoyen

Le dossier · Ouverture

Ouverture · 1 / 10

Ta facture, et le demi-siècle qu'on a engagé sans toi

Ta facture a explosé, on t'a dit « c'est Poutine » — mais sous serment, des témoins ont dit autre chose. Et si le vrai sujet, c'était : qui décide à ta place, pour quarante ans ?

Tu avais quel âge en 2011 ? Retiens ce chiffre, il va te servir. Parce que cette année-là, des gens que tu n'as pas élus pour ça ont posé des jalons qui décident, aujourd'hui encore, du prix que tu paies quand tu allumes la lumière — et qui le décideront encore quand tu seras à la retraite. L'énergie, c'est le seul domaine où une décision t'engage pour plus longtemps qu'une vie d'adulte : on construit un réacteur en dix ans, il tourne soixante ans, on le démantèle en quarante. Quand quelqu'un signe, c'est ton demi-siècle qu'il signe. Et la question de ce dossier, ce n'est pas « le nucléaire, c'est bien ou c'est mal ? ». C'est : comment une démocratie décide-t-elle d'un truc aussi long — et est-ce qu'on t'a demandé ton avis ?

Le contrat de lecture : ce dossier ne te dira pas si le nucléaire est bon ou mauvais

Mettons-nous d'accord tout de suite, comme deux personnes honnêtes. Ce dossier ne tranchera jamais le fond. Il ne te dira pas si Fessenheim était une erreur, si le nucléaire est dangereux, si les éoliennes sont un miracle ou une arnaque. Sur ces questions-là, les gens intelligents ne sont pas d'accord, et ils ont auditionné sous serment pendant des mois sans se mettre d'accord. Moi qui te parle, je n'ai pas la réponse, et je me méfierais de quiconque te la vend trop vite.

Ce que ce dossier fait, c'est autre chose, et c'est plus utile : il te montre comment une démocratie décide de son demi-siècle, pièce par pièce, et il te laisse juge. Qui a décidé ? Par quelle procédure ? Y a-t-il eu un débat, ou juste un chiffre posé un soir ? À chaque fois, je te donne la pièce — le verbatim exact, le numéro d'audition, la date — et tu juges. C'est tout le contraire d'un dossier militant : un militant te dit quoi penser, un dossier te donne de quoi penser.

Une dernière franchise avant d'entrer. Ces 62 témoins ne sont pas « la vérité » : ce sont les 62 convoqués d'une commission dont le titre suppose déjà une perte de souveraineté. Le panel est orienté, et le premier à le rappeler, c'est l'État lui-même par la voix de son statisticien en chef — qui refuse net de valider le vocabulaire de la commande.

Le paradoxe qui devrait t'empêcher de dormir

Voici le fait qui ne colle pas, et c'est lui qui lance toute l'enquête : la France produit l'électricité la moins chère d'Europe — et pourtant ta facture explose. Pas un peu moins chère. Beaucoup moins. Le chiffre vient du patron de la Direction générale des entreprises (la DGE, le bras de l'État qui suit l'industrie), Thomas Courbe, devant la commission :

« Au second semestre 2021, nous avions ainsi un prix moyen de l'électricité facturé à 77 euros par mégawatt/heure en France, contre 131 euros en Allemagne, 161 euros en Italie et 123 euros en Espagne. »

Thomas Courbe (DGE, M. Thomas Courbe, 2022-11-24)

Le mégawattheure, c'est juste l'unité de gros : mille fois ce que ta facture compte en kilowattheures. Retiens l'écart, pas le jargon : l'électricité française était facturée quasiment deux fois moins cher que l'allemande. On a hérité d'un parc nucléaire largement amorti, donc d'un courant bon marché à produire. Logiquement, tu devrais être tranquille. Et là, patatras : 2022 arrive, les prix s'envolent, le gouvernement sort un « bouclier tarifaire » en urgence pour t'éviter le pire. Si notre électricité est si peu chère à produire, pourquoi est-ce que tu paies de plus en plus ?

C'est ce trou-là que la commission est venue creuser. Et deux témoins, chacun depuis son monde, posent les chiffres de la crise.

Trente réacteurs à l'arrêt, cent térawattheures évaporés

Au moment précis où l'Europe manquait de courant, près de la moitié du parc nucléaire français était à l'arrêt. Ce n'est pas un détail technique : c'est le cœur de la crise de 2022. Pierre Gadonneix (ancien PDG d'EDF (2004-2009), défenseur du modèle historique intégré EDF-État) le dit sans détour devant la commission :

« La capacité de production d'EDF est amputée de 100 térawattheures, soit 20 % de sa production, ce qui est colossal, au moment où survient une crise de l'énergie en Europe ; si nous connaissions le même excédent de capacité qu'il y a deux ans, personne ne se serait aperçu de la crise. »

Pierre Gadonneix (ancien PDG d'EDF, M. Pierre Gadonneix, 2022-12-08)

Cent térawattheures qui manquent, c'est une production qui s'évapore au pire moment. Et l'ancienne ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili (ministre de la Transition écologique (2020-2022), a porté la fermeture de Fessenheim), met le doigt sur l'ordre de grandeur — et au passage relativise le symbole le plus médiatisé, la fermeture de Fessenheim :

« L'arrêt de Fessenheim nous a privés de 1,6 gigawatt, mais cette perte n'est absolument pas la cause des problèmes de notre système électrique. Le problème vient du fait que nous avons compté jusqu'à trente réacteurs fermés, ce qui représente une puissance installée d'environ 30 gigawatts contre seulement 2 gigawatts pour Fessenheim. »

Barbara Pompili (ex-ministre, Mme Barbara Pompili, 2023-02-15)

Attention : Pompili défend ici sa décision sur Fessenheim, et d'autres témoins la contesteront ailleurs dans le dossier — on n'est pas là pour lui donner raison, on est là pour poser le chiffre qu'elle apporte. Et le chiffre, c'est trente réacteurs à l'arrêt — corrosion, maintenance, contrôles — contre deux pour Fessenheim. Ce que les deux disent ensemble : la crise du courant, c'est d'abord un trou de production dans le parc existant, pas un seul symbole politique. Le pourquoi de ce trou — vieillissement, sous-investissement, choix passés ? — c'est tout le reste du dossier qui l'instruit, pièce par pièce.

« Le mot souveraineté n'existe pas dans nos documents »

Et puis il y a ce moment où le mot même qui donne son titre à toute l'enquête se fait démolir par celui qu'on attendait le moins. Quand le rapporteur demande au directeur général de l'INSEE (directeur général de l'INSEE (2012-2025), l'institut officiel des statistiques de la France) quels concepts il utilise pour mesurer la souveraineté énergétique, la réponse est un petit séisme :

« Vous ne trouverez jamais, dans un document de l'Insee, le mot « souveraineté ». Il ne s'agit pas d'un concept statistiquement labellisé. C'est pourquoi j'ai préféré vous présenter des faits : la facture énergétique rapportée au PIB […] et l'évolution de la production physique d'énergie en térawattheures. »

Jean-Luc Tavernier (DG de l'INSEE, M. Jean-Luc Tavernier, 2022-11-09)

Traduction : l'organisme officiel qui compte tout en France te dit que « souveraineté énergétique », ce n'est pas une donnée, c'est un mot politique. On ne le trouve sur aucun tableau. Tavernier va plus loin et désamorce l'idée d'un âge d'or qu'on aurait perdu récemment : selon lui, « la perte d'indépendance à laquelle s'intéresse votre commission est ancestrale, datant de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles » (M. Jean-Luc Tavernier). Un historien dit la même chose autrement — pour Yves Bouvier, l'indépendance énergétique est « un horizon », car « la France n'a jamais réellement connu d'indépendance énergétique » (M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar).

Tu vois le piège ? Une commission s'appelle « perte de souveraineté » — et dès les premières auditions, l'État lui-même et les historiens disent : attendez, ce mot ne veut pas dire ce que vous croyez, et cette « perte » n'a pas de date de naissance claire. C'est exactement pour ça que ce dossier-ci n'entre pas par le mot. Il entre par ta facture, par les térawattheures, par les réacteurs à l'arrêt — par ce qui se compte. Le reste, les versions, les responsabilités, on te les montre des deux côtés, à chaque pièce.


Pose ta question au dossier. Tu veux vérifier un chiffre, savoir ce qu'a dit un autre témoin, ou comprendre un sigle ? L'assistant ne répond qu'à partir des 62 auditions, et te donne ses sources.