Comment 24 réacteurs et 40 ans d'énergie ont-ils pu se décider dans une négociation entre deux partis — et pourquoi les témoins, sous serment, n'arrivent toujours pas à se mettre d'accord sur ce que ça a vraiment changé ?
Tu avais quel âge le 15 novembre 2011 ? Ce jour-là, deux partis qui préparent une présidentielle signent un accord. Dedans, une ligne sur l'énergie : faire passer le nucléaire de 75 % à 50 % de notre électricité, et fermer 24 réacteurs sur 58. Personne ne t'a demandé ton avis — c'est normal, un accord entre partis, ça ne se vote pas dans les urnes. Mais cette ligne-là, elle engage le pays pour quarante ans. Et douze ans plus tard, devant la commission d'enquête, les gens qui étaient dans la pièce se renvoient la responsabilité comme une patate chaude. C'est cette dispute qu'on va démonter — pièce par pièce.
Le témoin qui charge son propre camp
Le coup le plus dur contre l'accord ne vient pas d'un adversaire : il vient d'un homme de gauche, ministre de Hollande. Arnaud Montebourg (ministre de l'Économie sous Hollande (2012-2014), ex-candidat à la primaire PS) ne prend pas de gants — et il sait de quoi il parle, puisqu'il a voté contre cet accord au bureau national de son parti (l'instance qui le dirige), où il est passé par 33 voix pour et 5 contre, dont la sienne :
« Pour moi, c'est un accord de coin de table : on s'est mis d'accord sur un marqueur politique propre à frapper les esprits et on s'est retrouvé avec un programme conformément auquel il fallait fermer 24 réacteurs – et après, vogue la galère ! »
— Arnaud Montebourg (audité, M. Arnaud Montebourg, 2023-03-01)
Un « marqueur politique », tu vois l'idée ? C'est un chiffre choisi parce qu'il parle aux électeurs, pas parce qu'un ingénieur l'a posé sur sa calculette. Et Montebourg va plus loin — il raconte la mécanique du troc :
« Cet accord, négocié sans que je participe aux négociations, était passé en contrepartie de circonscriptions : soixante circonscriptions avaient été offertes au parti écologiste. »
— Arnaud Montebourg (audité, M. Arnaud Montebourg, 2023-03-01)
Soixante circonscriptions, c'est-à-dire soixante sièges de députés que le grand parti laisse au petit pour sceller l'alliance : du donnant-donnant, des sièges contre une ligne sur le nucléaire. Et Montebourg glisse une mise en garde, presque pour lui-même :
« il ne faut pas s'étonner si les promesses politiques faites dans les programmes politiques sont mises en œuvre ; aussi, mieux vaut faire attention quand on rédige les programmes, je le dis pour les oreilles éventuellement attentives. »
— Arnaud Montebourg (audité, M. Arnaud Montebourg, 2023-03-01)
Le rapporteur, lui, ne le laisse pas filer si facilement : il lui fait remarquer que cette opposition affichée ne l'a « pas empêché d'entrer dans un gouvernement » dont le président voulait justement réduire le nucléaire (M. Arnaud Montebourg). Autrement dit : tu critiques l'accord, mais tu as servi celui qui l'a porté. Dès le premier témoin, les deux versions se font déjà face.
La défense : « un fantasme »
En face, ceux qu'on accuse ne plient pas. Et leur défense n'est pas du baratin — elle tient sur des faits vérifiables. François Hollande (président de la République 2012-2017, sous qui est votée la loi de transition énergétique de 2015) balaie le procès d'un mot :
« On peut toujours continuer d'alimenter ce fantasme, mais vous devriez vous en débarrasser assez rapidement, car les fantasmes ne conduisent généralement pas à de bonnes actions. »
— François Hollande (audité, M. François Hollande, 2023-03-16)
Et ce qu'il oppose, c'est du vérifiable : il n'a jamais repris l'intégralité de l'accord (les 24 réacteurs ; le MOX — un combustible qu'on fabrique en recyclant le plutonium des déchets ; le projet de Bure — l'enfouissement profond de ces déchets). Et l'objectif des 50 %, lui, n'est pas resté un marqueur de campagne : il est passé par la loi, la loi de transition énergétique de 2015, débattue et votée au Parlement. Sa ministre de l'Écologie, Ségolène Royal, qui porte cette loi, renvoie d'ailleurs elle aussi au texte légal plutôt qu'à ses propres déclarations de 2011 : « nous en tenir aux faits, et non à des déclarations, donc aux 50 % d'énergie nucléaire figurant dans la loi de transition énergétique » (Mme Ségolène Royal).
L'argument le plus net vient de Lionel Jospin (Premier ministre 1997-2002, qui a gouverné cinq ans avec des ministres Verts). Son contre-argument tient en une addition que tu peux faire toi-même — huit députés Verts sur plus de trois cents, comment veux-tu qu'ils imposent quoi que ce soit à la France ?
« Je tiens à répondre à cette fable selon laquelle la présence d'une ministre et d'un secrétaire d'État Verts au gouvernement et de 8 députés sur plus de 300 aurait pesé négativement sur la politique énergétique de la France et en particulier sur sa politique nucléaire. »
— Lionel Jospin (audité, M. Lionel Jospin, 2023-01-31)
Pour Jospin, le « poids des Verts » est un épouvantail. Il retourne même l'argument : leur participation à un gouvernement qui a continué le nucléaire « a été une bonne chose » (M. Lionel Jospin). Et le plus frappant, c'est que le rapport officiel fait exactement le même calcul pour écarter l'idée d'un Hollande « soumis au diktat » des Verts. Sur ce point, le rapporteur et l'homme de gauche disent la même chose.
À droite, Sarkozy charge fort — mais se fixe lui-même une limite
Nicolas Sarkozy (président 2007-2012, qui n'a pas réduit le parc nucléaire pendant son mandat) désigne, lui, l'accord comme le tournant. D'abord il en rappelle le contenu, précisément :
« Je visais là l'accord passé entre le Parti socialiste et Europe Écologie Les Verts en novembre 2011, qui prévoyait la fermeture de vingt-quatre de nos cinquante-huit réacteurs pour réduire de 74 % à 50 % la part du nucléaire dans la production d'électricité française. »
— Nicolas Sarkozy (audité, M. Nicolas Sarkozy, 2023-03-16)
(Petite précision de rigueur, pour qu'on soit clairs : Sarkozy dit « 74 % », alors que le texte de l'accord et le rapport officiel retiennent « 75 % » — c'est la part exacte du nucléaire qui varie un peu selon l'année de référence ; l'ordre de grandeur ne bouge pas.) Et là, il y va fort — il parle carrément de trahison : « Vouloir détruire la filière nucléaire française, c'est trahir l'intérêt national ! » (M. Nicolas Sarkozy). Ce sont ses mots à lui, pas les miens : dans ce dossier, je ne dirai jamais « trahison » ni « sabotage » de ma propre voix — je te montre seulement qui les emploie.
Et il faut noter que Sarkozy lui-même refuse un raccourci qu'on lui tendait — preuve qu'il n'est pas dans la charge aveugle : « La loi Nome n'a rien à voir avec le démantèlement de la filière nucléaire […] qu'on ne me dise pas que l'accord PS-Écolos a été conclu à cause d'elle ! » (M. Nicolas Sarkozy). Il distingue sa propre réforme du marché de l'électricité de la question du recul nucléaire. Sa doctrine, il la résume d'une formule : « Jamais le marché n'aurait fait le nucléaire ; il fallait l'État pour cela. Mais une fois le nucléaire installé, c'est bien l'État qui l'a détruit » (M. Nicolas Sarkozy).
Le détail qui dit tout : d'où vient même la question ?
Dernier point, et c'est sans doute le plus parlant. Quand le président et le rapporteur interrogent les témoins sur cet accord, une députée écologiste de la commission, Julie Laernoes, conteste la source même de leur question :
« le président et le rapporteur ont pris comme source une vidéo du lobby pro-nucléaire pour poser une question »
— Julie Laernoes (députée, M. Lionel Jospin, 2023-01-31)
On ne tranchera pas si elle a raison. Mais le fait qu'on puisse, en pleine commission d'enquête, se disputer sur l'origine même d'une question, ça en dit long : sur ce sujet, même les documents qu'on apporte comme preuves ne sont pas neutres — chacun arrive avec son étiquette. C'est aussi pour ça que ce rapport-ci te montre chaque source : pour que tu juges toi-même.
Pose ta question au dossier. Tu veux vérifier une citation, savoir ce qu'a dit un autre témoin, ou creuser un point ? L'assistant ne répond qu'à partir des 62 auditions, et te donne ses sources.