Quand un rapport d'État alerte dès 2018 sur un danger stratégique, a-t-on le droit de le classer secret — puis de ne rien en faire pendant quatre ans ?
Imagine. Le gouvernement demande à deux des plus grands ingénieurs du pays un rapport sur l'avenir du nucléaire français. Ils le rendent en 2018. Dedans, une alerte et une recommandation chiffrée. Et puis… plus rien. Le rapport est rangé dans un coffre — tamponné secret-défense — et son auteur, quatre ans plus tard, devant la commission d'enquête, lâche cette phrase : « Le rapport a été remis puis classifié, et je n'en ai plus jamais entendu parler. » Attention, ici on ne parle pas d'un document caché par malice. Ce coup-ci, le secret est réel, légal, et même expliqué. C'est tout l'intérêt : ça nous oblige à poser la vraie question. Pas « qu'est-ce qu'on nous cache ? », mais « quand l'État se met lui-même un cadenas, qui garde la clé — et qui vérifie qu'on a bien lu ce qu'il y avait dedans ? ». On va démonter ça pièce par pièce.
Le témoin qui ne peut pas parler — et qui le dit
Le moment le plus saisissant de cette histoire, c'est un homme qui refuse de répondre — et qui a le droit pour lui. Yannick d'Escatha (ingénieur, ancien administrateur général du CEA (Commissariat à l'énergie atomique, le grand organisme public du nucléaire) et ancien dirigeant d'EDF ; co-auteur du rapport de 2018) est auditionné. On lui demande ce que disait son rapport. Il bloque, et il explique pourquoi :
« Vous me mettez dans une situation très difficile, car la loi m'interdit de vous parler de ce rapport : divulguer le contenu d'un rapport classé confidentiel défense, c'est de la haute trahison. Il est vrai qu'il y a eu des fuites dans la presse, qui ne viennent ni de M. Collet-Billon, ni de moi. »
— Yannick d'Escatha (audité, M. Yannick d’Escatha, 2022-11-29)
Pause une seconde sur ce mot, « haute trahison ». Il claque, mais il faut être précis : d'Escatha ne dit pas qu'on a commis une trahison en classant le rapport. Il dit que ce serait une trahison de le divulguer, lui, à la barre. Le « crime » dont il parle, c'est celui qu'il commettrait en parlant, pas celui d'un autre en se taisant. Nuance énorme : le narrateur ne te dira jamais qu'il y a eu trahison dans ce dossier — c'est le témoin qui qualifie son propre silence. Et son silence, la loi le lui impose vraiment.
Ce qu'il consent à lâcher, c'est le seul morceau « extérieur au rapport », déjà connu de tous :
« nous avons constaté une désaffection des jeunes pour le nucléaire ; à l'époque, ils ne voyaient pas d'avenir dans le nucléaire. C'était préoccupant, car les compétences, dans ce domaine, tendaient à disparaître. »
— Yannick d'Escatha (audité, M. Yannick d’Escatha, 2022-11-29)
Traduisons : les jeunes ingénieurs désertaient le nucléaire, les savoir-faire partaient avec eux. Pour d'Escatha, le remède était simple — il fallait construire du neuf pour redonner un horizon à la filière. Et c'est là que son audition bascule du secret vers autre chose de bien plus gênant : l'oubli.
« Quelle réponse ? Aucune. » — le rapport classé, puis rangé
Le vrai scandale, s'il y en a un, n'est pas le tampon « secret » : c'est ce qui s'est passé après le tampon — rien. Un député, Francis Dubois, rappelle à d'Escatha que son rapport de 2018 demandait de lancer tout de suite la construction de six EPR (l'EPR, c'est le réacteur de nouvelle génération, celui de Flamanville). Et il lui pose LA question : qu'est-ce qu'on vous a répondu ?
« Quelle réponse avons-nous obtenue, monsieur Dubois ? Aucune. Le rapport a été remis puis classifié, et je n'en ai plus jamais entendu parler. »
— Yannick d'Escatha (audité, M. Yannick d’Escatha, 2022-11-29)
Là, on tient le cœur de la pièce. Une recommandation chiffrée, datée, signée par deux pointures — puis le silence administratif pendant quatre ans. La relance du nucléaire ne sera annoncée qu'en 2022, à Belfort. Et le rapport officiel le confirme à sa façon : il note que le plan de Belfort « reprend l'intégralité des propositions » du rapport de 2018, qui préconisait d'agir « dès 2019, soit trois ans » plus tôt. Autrement dit : l'État s'est fait livrer la bonne réponse en 2018, l'a mise sous clé, et l'a appliquée seulement en 2022. Le mécanisme que le narrateur instruit ici, c'est celui-là — un rapport classé qui reste sans suite — pas le détail technique des EPR, sur lequel il ne tranche pas.
La défense : pourquoi le secret n'était pas un caprice
Avant de crier au cadenas abusif, il faut entendre l'explication de la classification — et elle n'est contestée par personne dans le corpus. Ce n'est pas un fonctionnaire zélé qui a tamponné le dossier pour t'embêter. Benoît Ribadeau-Dumas (directeur de cabinet du Premier ministre Édouard Philippe de 2017 à 2020 ; au cœur de la coordination de la politique énergétique) explique la logique :
« Il a été classé de la sorte, car nous ne voulions pas établir deux rapports séparés pour, d'une part, le nucléaire civil ainsi que sa pérennité et pour, d'autre part, l'incidence d'une éventuelle perte de compétence civile en matière de défense. »
— Benoît Ribadeau-Dumas (audité, M. Benoît Ribadeau-Dumas, 2023-01-19)
Tu saisis l'idée ? Le nucléaire civil (tes centrales, ton électricité) et le nucléaire militaire (la dissuasion, l'arme) partagent les mêmes ingénieurs, les mêmes savoir-faire. Si les compétences civiles s'effondrent, le militaire trinque aussi. Or ça, le détail de la soutenabilité de l'arme nucléaire française, ça ne se publie pas dans le journal. Plutôt que de couper le rapport en deux — un public, un secret — on a tout classé. C'est l'imbrication civil-militaire qui justifie le secret. Et ça se défend : le rapport officiel lui-même reprend mot pour mot ce motif, parlant de la version caviardée « du fait de l'imbrication du civil et du militaire ». Sur ce point, témoin et rapporteur disent la même chose.
Reste que cette explication règle le « pourquoi classé », pas le « pourquoi oublié ». Le secret protège la dissuasion ; il n'oblige pas à laisser une alerte quatre ans dans un tiroir.
Le détail qui dérange : le rapport ne répondait même pas à la question posée
Dernière couche, et pas la moindre : ceux qui ont commandé le rapport racontent qu'il a dévié de sa mission. Au départ, dans l'entourage du ministre Nicolas Hulot, on ne cherchait pas un plan de construction. On cherchait des idées RH — comment rendre le métier plus attirant. Michèle Pappalardo (directrice de cabinet de Nicolas Hulot au ministère de la Transition écologique (2017-2018), magistrate à la Cour des comptes) le dit sans détour :
« Le nucléaire civil commençait à souffrir d'une perte de compétences. Puisqu'elle ne semblait pas toucher le nucléaire militaire, nous voulions nous inspirer des pratiques du ministère de la défense, notamment pour renforcer l'attractivité de ce secteur. Nous avons été un peu déçus, car le rapport ne traitait finalement pas ce sujet. »
— Michèle Pappalardo (audité, M. Nicolas Hulot, 2023-02-28)
« Un peu déçus » : la mission de départ était l'attractivité des métiers, et le rapport a finalement plaidé pour construire des EPR. Il a dérivé de son mandat. Voilà qui éclaire l'oubli sous un jour nouveau : peut-être qu'un rapport qui répond à côté de la question posée a moins de chances d'être suivi. Et le ministre lui-même, Nicolas Hulot (ministre de la Transition écologique 2017-2018), dément formellement, devant la commission, avoir jamais voulu enterrer le nucléaire :
« La sortie du nucléaire n'a jamais été actée au plus haut niveau de l'État. Personne ne m'a jamais dit qu'aucun nouvel EPR ne serait construit. »
— Nicolas Hulot (audité, M. Nicolas Hulot, 2023-02-28)
Garde les deux versions dans le même écran : l'entourage qui voulait du RH et a eu un plan EPR ; le ministre qui jure n'avoir fermé aucune porte. Aucun des deux ne raconte une volonté de saboter. Ce qu'ils racontent, c'est plutôt une commande mal cadrée, suivie d'un rapport qui ne répond pas, suivi d'un silence. Et un témoin de plus, Cédric Lewandowski (ancien dirigeant d'EDF, M. Cédric Lewandowski), pointe un mal de fond qu'il observe ailleurs dans le dossier nucléaire — un État qui ne tranche pas : « il y avait aussi des divergences stratégiques que l'État n'a pas arbitrées » (M. Cédric Lewandowski). Un État qui ne tranche pas — c'est le fil rouge.
L'angle mort démocratique
Le point qui devrait te rester, c'est celui-là : sur ce dossier, la commission d'enquête de l'Assemblée — celle censée tout pouvoir voir — s'est elle-même cognée au cadenas. Le rapporteur écrit qu'il a reçu le document « dans une version très caviardée » — caviardé, ça veut dire avec des passages noircis, illisibles. Le représentant du peuple, mandaté pour enquêter, n'a pas eu le texte entier. Le secret-défense était légitime pour protéger la dissuasion ; mais il a aussi, mécaniquement, soustrait une décision stratégique au contrôle du Parlement. C'est exactement la tension qu'on instruit : un outil légal, justifié — qui finit par limiter le regard de ceux qui votent en ton nom.
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