Qui décide vraiment de ton énergie : les experts qui connaissent les chiffres, ou des conseillers qui racontent au ministre ce qu'il a envie d'entendre ? Et si les deux avaient tort de poser la question comme ça ?
Imagine que ton médecin te dise une chose, et que ton assistant personnel — celui qui prépare tes rendez-vous — te dise le contraire, parce qu'il sait que le contraire te fera plaisir. Tu écoutes qui ? C'est, en gros, l'accusation qu'un grand scientifique lance devant la commission : la France aurait, sur son énergie, écouté ses assistants plutôt que ses médecins. C'est une charge terrible. Sauf qu'en face, d'anciens ministres répondent quelque chose de redoutable aussi — et de parfaitement démocratique. On va instruire les deux versions dans le même écran, parce que c'est exactement là que ça se joue.
Le réquisitoire : « un canard sans tête »
L'accusation la plus dure ne vise pas les ministres — elle vise les gens de l'ombre qui préparent leurs décisions. Yves Bréchet (physicien, Haut-commissaire à l'énergie atomique 2012-2018, c'est-à-dire le conseiller scientifique en chef de l'État sur le nucléaire) a passé six ans au cœur de la machine. Et il en sort une image qui claque :
« la politique énergétique du pays a été décidée par un canard sans tête. La chaîne de décision publique est désastreuse. »
— M. Yves Bréchet (audité, M. Yves Bréchet, 2022-11-29)
Un canard sans tête, tu vois le tableau : ça court, ça s'agite, mais plus rien ne pilote. Et Bréchet désigne précisément où la tête a sauté. Pas chez les ministres — il les balaie d'un revers de main — mais un cran en dessous, chez ceux qui leur mâchent les dossiers :
« c'est dans la structure des cabinets et de la haute administration, qui sont censés analyser les dossiers pour instruire les décisions politiques, qu'il faut chercher les rouages de la machine infernale qui détruit mécaniquement notre souveraineté énergétique et industrielle. »
— M. Yves Bréchet (audité, M. Yves Bréchet, 2022-11-29)
Un « cabinet », rappelons-le, c'est l'équipe rapprochée d'un ministre — une poignée de conseillers qui filtrent l'information avant qu'elle n'arrive sur son bureau. Et c'est là, dit Bréchet, que la machine déraille en silence : non pas par malveillance, mais par un réflexe de carrière très humain :
« leur préoccupation première est de ne dire à leur ministre que ce qu'il a envie d'entendre, pour ne pas nuire à leur carrière à venir. »
— M. Yves Bréchet (audité, M. Yves Bréchet, 2022-11-29)
Voilà le médecin et l'assistant de tout à l'heure. Le conseiller qui te dit ce qui te plaît, parce que déplaire au chef, ça ne se rattrape pas. Et Bréchet n'est pas seul à pointer un appauvrissement du savoir au sommet. Catherine Cesarsky, qui occupait le même poste avant lui, juge que « le niveau de connaissance des parlementaires sur ce sujet [...] s'était franchement dégradé » (Mme Catherine Cesarsky) — tout en saluant nommément plusieurs ministres, dont une qu'elle juge « au top » (Valérie Pécresse), une autre qui « comprenait tout » (Christine Lagarde). Nuance importante : même dans le camp des sachants, personne ne dit que tous les politiques sont nuls.
Le contre-feu : « ce faux débat » des incompétents contre les compétents
Et c'est là que la version d'en face arrive — et elle ne défend pas les conseillers, elle défend la démocratie. François de Rugy (ex-écologiste, ancien président de l'Assemblée nationale puis ministre de la Transition écologique 2018-2019) refuse net le cadre même de l'accusation :
« Mieux vaut donc sortir tout de suite de ce faux débat sur le fait qu'il y aurait les bons et les méchants, les incompétents qui seraient les politiques, et les compétents qui seraient les experts, les scientifiques, les hauts commissaires. »
— M. François de Rugy (audité, M. François de Rugy, 2023-03-08)
Son argument est simple, et il pèse lourd : un expert peut dire ce qu'il veut, il ne risque rien. Un élu, lui, sera jugé aux urnes. Alors qui doit avoir le dernier mot ?
« Vous êtes parlementaires, une fois que vous avez débattu et que vous procédez à des votes, vous êtes détenteurs de la définition de l'intérêt général. Ce n'est le cas, ni de la direction, ni des syndicats d'EDF. »
— M. François de Rugy (audité, M. François de Rugy, 2023-03-08)
C'est l'os à ronger de toute la pièce. « Détenteurs de la définition de l'intérêt général » : ça veut dire que dans une démocratie, ce n'est pas le plus savant qui tranche, c'est celui qui a été élu pour le faire — et qui paiera ses erreurs devant les électeurs. Un expert brillant qui n'a de comptes à rendre à personne, ce n'est pas forcément un progrès. De Rugy va même jusqu'à démonter, au passage, la légende d'un complot anti-nucléaire interne : « Je n'ai jamais vu un dirigeant d'EDF antinucléaire » (M. François de Rugy).
Mais — et c'est ce qui rend l'audition honnête — de Rugy ne nettoie pas tout. Lui aussi a vu la machine se gripper. Sa cible, ce ne sont pas les experts trop écoutés, mais des acteurs trop autonomes :
« il y avait une forme d'État dans l'État, où les ministres n'étaient pas forcément informés de façon fiable, honnête, de bonne foi par un certain nombre d'acteurs qui se considéraient comme pouvant agir en propre sans avoir de compte à rendre aux décideurs politiques. Une partie des problèmes actuels vient de là »
— M. François de Rugy (audité, M. François de Rugy, 2023-03-08)
Tu remarques ? Bréchet et de Rugy se contredisent sur qui est coupable — les conseillers trop courtisans pour l'un, des acteurs trop indépendants pour l'autre — mais ils se rejoignent sur un point : entre le savoir et la décision, quelque chose ne circule pas droit. Le désaccord porte sur le sens du blocage, pas sur son existence.
La troisième voix : « les faits d'abord, et ensuite on tranche »
**Reste une question : et si on pouvait faire les deux ? Écouter les sachants et laisser les élus décider ?** C'est exactement ce que revendique Benoît Ribadeau-Dumas (haut fonctionnaire, directeur de cabinet du Premier ministre Édouard Philippe 2017-2020, donc au poste de chef d'orchestre interministériel que Bréchet accuse) — autrement dit, l'un des « cabinets » visés. Sa défense n'est pas « on a écouté le ministre » ; c'est l'inverse exact :
« En synthèse, nous avons choisi d'établir des faits qui serviraient de support aux choix politiques plutôt que de poser ceux-ci d'abord, et devoir tordre la réalité ensuite. »
— M. Benoît Ribadeau-Dumas (audité, M. Benoît Ribadeau-Dumas, 2023-01-19)
« Établir les faits avant de décider, plutôt que décider d'abord et tordre la réalité ensuite » : sur le papier, c'est exactement le contraire du canard sans tête. Et Ribadeau-Dumas pousse même la défense des experts plus loin que Bréchet — il refuse qu'on les fasse taire quand ça dérange :
« Nous ne pouvons pas admettre qu'il soit demandé aux sachants de se taire ou de modifier leurs résultats, car leurs conclusions déplaisent. »
— M. Benoît Ribadeau-Dumas (audité, M. Benoît Ribadeau-Dumas, 2023-01-19)
Joli plaidoyer. Sauf qu'un député de la commission, Francis Dubois (député LR, membre de la commission d'enquête), lui met sous le nez un détail gênant — la méthode des faits-d'abord, elle, n'a pas toujours marché :
« M. Yves Bréchet nous a indiqué qu'il avait remis un dossier en 2018 qui n'a visiblement pas été lu. »
— M. Francis Dubois — LR (député, M. Benoît Ribadeau-Dumas, 2023-01-19)
Un dossier d'expert, remis, et « pas lu ». Si c'est vrai, alors la belle doctrine des « faits d'abord » a un trou : on peut très bien réclamer les faits et laisser le rapport au fond d'un tiroir. On ne tranchera pas qui a raison ici — Ribadeau-Dumas n'a pas eu la parole sur ce dossier précis. Mais le télescopage est éclairant : entre la méthode qu'on revendique et celle qu'on applique, il peut y avoir un classeur entier d'écart.
Pourquoi cette pièce n'est pas un procès des politiques
Tu pourrais sortir d'ici en te disant « les élus sont nuls, écoutons les experts ». Ce serait passer à côté. Le corpus ne dit pas ça — et surtout, il ne peut pas dire ça, parce que les experts ne sont pas d'accord entre eux non plus, et qu'aucun n'a été élu. Delphine Batho, par exemple, déplace carrément le terrain : pour elle le vrai déni de science est ailleurs, du côté du climat, quand TotalEnergies « affirme [...] qu'il n'y a pas de problème de souveraineté » — « c'est du climato-obscurantisme et [...] c'est criminel » (Mme Delphine Batho). Même chez ceux qui réclament « plus de science dans la décision », la science ne désigne pas le même coupable. C'est bien la preuve que « suivons les experts » ne règle rien tout seul : encore faut-il choisir quels experts — et ce choix-là, justement, c'est de la politique.
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