La part du citoyen

Le dossier · Chapitre 6

Chapitre 6 · 7 / 10

À qui appartient le débat ?

Quand une agence de l'État finance une campagne d'information, où s'arrête l'information payée par tes impôts et où commence le lobbying ? Et quand chaque camp accuse l'autre d'être « le vrai lobby », comment fais-tu, toi, pour t'y retrouver ?

Imagine. Tu paies des impôts. Avec une partie de cet argent, une agence de l'État organise un colloque sur l'éolien, finance un guide pour les élus, soutient une étude. Information utile, ou campagne déguisée pour vendre une énergie plutôt qu'une autre ? Devant la commission, ce n'est pas une question abstraite : c'est exactement le bras de fer qui éclate entre le président de la commission et l'ADEME. Et le plus intéressant, c'est que cette pièce-là ne tape pas dans un seul sens. Ici, chaque camp accuse l'autre d'être le lobby, et personne ne sort indemne — pas même ceux qui posent les questions. On va démonter ce mécanisme-là : à qui appartient le débat ?

Le bras de fer : « lobbying » ou « information » ?

Tout part d'une définition, et les deux camps se la disputent dans la même pièce. Quand l'ADEME (l'Agence de la transition écologique, un établissement public qui finance études, guides et colloques sur l'énergie) explique qu'elle subventionne des fédérations ou des ONG pour organiser des événements, Raphaël Schellenberger (président de la commission, député LR, favorable au nucléaire ; il mène les auditions) dégaine aussitôt sa qualification :

« En tant que parlementaires, au regard des lois Sapin, entre autres, nous appelons cela des actions de lobbying subventionnées par une agence de l'État sur fonds publics. C'est ce mécanisme que vous venez de décrire. »

Raphaël Schellenberger (président, M. David Marchal, 2022-11-17)

Les lois Sapin, c'est le paquet de lois censé encadrer le lobbying et la transparence de la vie publique — il a donc choisi son terrain. Et il pousse l'idée d'un deux poids deux mesures :

« La définition du lobbying ne vous appartient pas. Si cet événement concernait l'agroalimentaire ou le nucléaire, le fait qu'il s'agit de lobbying sauterait aux yeux de tout le monde. »

Raphaël Schellenberger (président, M. David Marchal, 2022-11-17)

Traduction : selon lui, on appellerait « lobbying » la même opération si elle vantait le nucléaire, mais on l'appelle « information » quand elle vante l'éolien. En face, David Marchal (directeur exécutif adjoint de l'ADEME, ingénieur des Mines ; il défend les financements de l'agence comme de l'information publique) ne plie pas. Sa ligne tient en une distinction simple : un colloque ouvert à tous, ce n'est pas une campagne d'influence.

« Il s'agit, pour nous, d'information et de communication. […] Nous ne subventionnerons évidemment pas des actions de lobbying de ces structures si elles souhaitent en organiser. »

David Marchal (ADEME, M. David Marchal, 2022-11-17)

Et il ajoute un argument que tu peux retenir : quand l'agence finance une étude portée par une ONG ou une fédération, elle n'en endosse pas le contenu — « l'ADEME n'endosse pas la responsabilité totale de ces rapports » (M. David Marchal). Autrement dit : financer un débat, ce n'est pas en signer la conclusion. Là, c'est à toi de juger. Le narrateur ne tranchera pas si verser de l'argent public à un acteur engagé, c'est « informer » ou « peser » : c'est précisément la frontière que personne, dans la pièce, ne définit pareil. Et c'est ça, le vrai sujet.

L'accusation qu'on retourne : « le seul lobby, c'est l'autre »

Le réflexe le plus partagé, dans ce débat, c'est de renvoyer l'étiquette « lobby » au camp d'en face. Côté pronucléaire, c'est Nicolas Sarkozy (président 2007-2012, qui revendique une constance pronucléaire) qui le formule le plus net. Lui qu'on a accusé d'appartenir au « lobby nucléaire » retourne le miroir d'un coup :

« Le seul lobby qui existe, c'est le lobby antinucléaire, qui a bénéficié pendant des années de la bienveillance médiatique. »

Nicolas Sarkozy (audité, M. Nicolas Sarkozy, 2023-03-16)

Et de l'autre côté du débat, on lui répond exactement l'inverse. Dominique Voynet (ex-ministre de l'Environnement (Verts), militante antinucléaire historique ; auditionnée sur le recul du nucléaire) décrit, elle, un monde nucléaire fermé sur lui-même, où la critique est d'avance suspecte :

« Le monde du nucléaire est un tout petit monde, très endogamique : ses dirigeants ont fréquenté les mêmes écoles et ils effectuent des allers-retours permanents entre les directions centrales de Bercy et les grandes entreprises publiques ou privées du secteur. »

Dominique Voynet (auditée, Mme Dominique Voynet, 2023-02-07)

Tu vois le « pantouflage » qu'elle décrit ? Ce sont ces allers-retours entre la haute administration et les entreprises du secteur qu'elle régule. Et de son côté, elle résume le débat d'une formule qui pourrait s'appliquer aux deux camps : « On est là dans la foi, pas dans l'argumentation » (Mme Dominique Voynet). Voilà où on en est : un pronucléaire et une écologiste, chacun convaincu que le dogmatisme, c'est l'autre. Le narrateur ne te dira pas qui a raison sur le fond — mais il peut te faire remarquer une chose : les deux décrivent le même symptôme. Un débat où l'étiquette infamante saute plus vite que l'argument.

Quand le débat se fait dans les instances : qui a sa place à la table ?

Le combat ne se joue pas qu'à la télé : il se joue aussi dans les organismes officiels où l'on prépare les décisions — et là encore, on s'accuse de noyautage. Alexandre Grillat (syndicaliste (CFE-CGC Énergies) ; il défend que les syndicats sont écartés au profit des ONG) vise une instance précise, le Conseil national de la transition écologique (CNTE) — le comité où syndicats, ONG et État donnent leur avis sur les lois de l'énergie :

« Lorsque le Conseil national de la transition écologique (CNTE) a rendu un avis fin 2022 sur le projet de loi d'accélération du nucléaire, je vous confirme que l'essentiel des participants s'inscrivaient dans une logique militante anti-nucléaire, alors même qu'il ne s'agissait pas de l'objet du projet. »

Alexandre Grillat (audité, M. Jacky Chorin e.a., 2023-01-25)

Et ce n'est pas qu'une impression de salle. Dominique Maillard (ancien président de RTE, le gestionnaire du réseau électrique ; haut fonctionnaire de l'énergie pendant quarante ans), qui n'a rien d'un militant, fait un constat descriptif : dans l'espace public, les ONG portent plus loin que l'État.

« elles disposent d'une capacité d'analyse qu'il ne faut pas récuser ou négliger et surtout d'une audience médiatique qui est plus importante que celle dont jouissent les services de l'administration, voire les pouvoirs publics. »

Dominique Maillard (audité, M. Dominique Maillard, 2023-01-26)

Attention au piège, ici : Maillard ne dit pas que les ONG manipulent. Il note un fait — leur voix porte plus que celle de l'administration — et il précise même qu'il faut « être mesuré sur le poids qu'elles peuvent représenter dans les décisions finales » (M. Dominique Maillard). C'est tout l'enjeu de la pièce : entre « les ONG comptent dans le débat » (un fait) et « les ONG ont noyauté la décision » (une accusation), il y a un fossé que chaque camp franchit ou pas selon ce qui l'arrange.

Le retour de bâton : quand l'accusation devient une cible

Et puis il y a le cas qui montre le bout du débat : celui où l'accusation de « sabotage » se diffuse… sur la foi d'un montage. Dominique Voynet raconte avoir été désignée comme la femme qui aurait trahi la France et coulé le nucléaire, à partir d'un extrait de documentaire :

« il comporte un extrait tronqué d'un documentaire produit par M. Daniel Leconte pour Arte, qui donne à penser que j'aurais trahi mon pays et saboté la filière nucléaire. […] des sites d'extrême droite et des responsables politiques imprudents ont repris cette position sans prendre le temps de vérifier les faits. »

Dominique Voynet (auditée, Mme Dominique Voynet, 2023-02-07)

Elle précise même que « le producteur du film affirme d'ailleurs que le montage est mensonger » (Mme Dominique Voynet) — ce n'est donc pas seulement elle qui le dit. Et elle remet l'échelle des choses à l'endroit, avec une ironie qui désamorce le procès :

« C'est me faire beaucoup d'honneur et me prêter un grand pouvoir que d'imaginer que j'aurais pu, seule contre tout l'appareil d'État, de grandes entreprises et des intérêts puissants, prendre une décision susceptible de miner une filière stratégique. »

Dominique Voynet (auditée, Mme Dominique Voynet, 2023-02-07)

La pièce à manier avec des gants : les « financements russes »

Et c'est là qu'il faut être le plus prudent de tout le dossier. Devant la commission, Marc-Antoine Eyl-Mazzega (directeur du Centre Énergie de l'IFRI, un institut de recherche ; expert, sans étiquette partisane) lâche une phrase qui, sortie de son contexte, fait des ravages sur les réseaux :

« En Allemagne toujours, des mouvements écologistes pro-énergies renouvelables ont bénéficié de financements russes. »

Marc-Antoine Eyl-Mazzega (audité, M. Marc-Antoine Eyl-Mazzega, 2022-11-24)

Sauf que — et c'est tout le sujet — quand le président lui demande des preuves, il ne les fournit pas. « Pouvez-vous vous montrer plus précis ? » insiste Schellenberger. Réponse : « Je vous communiquerai des éléments plus précis, issus notamment d'articles de presse, ultérieurement » (M. Marc-Antoine Eyl-Mazzega). Le président réclamera encore « des éléments plus étayés » (M. Marc-Antoine Eyl-Mazzega). Dans l'audition, ces éléments ne viennent jamais. Et Eyl-Mazzega lui-même pose le garde-fou que beaucoup oublieront : « Il n'y a pas forcément lieu de chercher la trace d'un complot. Il est vrai que le mouvement antinucléaire est bien structuré, mais l'opinion publique est favorable au nucléaire » (M. Marc-Antoine Eyl-Mazzega). Donc on est clair : cette phrase n'est pas une preuve, c'est une affirmation que son auteur n'a pas étayée à la barre et qu'il a lui-même bordée. Si tu la croises un jour brandie comme « la preuve que les écolos sont payés par Moscou », tu sauras d'où elle vient — et ce qui manque autour.


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