Et si une partie de notre politique énergétique avait été pensée à Berlin et écrite à Bruxelles — ou est-ce un fantasme ? Plusieurs témoins, sous serment, l'affirment. D'autres, tout aussi sérieux, disent que c'est une histoire qu'on se raconte. On va voir jusqu'où le dossier permet d'aller — et où il s'arrête.
Imagine que ton voisin et toi habitiez le même immeuble, mais que vous ne vous chauffiez pas pareil : lui au gaz, toi à l'électrique. Et imagine que les règles de la copropriété — le prix du chauffage commun, les travaux à voter — finissent toutes par avantager son mode à lui. Tu te poserais une question simple : qui tient le stylo dans cette copro ? C'est exactement la question que plusieurs témoins posent sur l'Allemagne. Sauf qu'ici, attention : on marche sur des œufs. Parce que l'accusation est lourde, qu'elle plaît beaucoup à un certain bord politique, et qu'elle se nourrit d'une phrase explosive — un mot que Merkel aurait dit à un patron français. On va tout poser sur la table : la thèse, ses preuves, et ses contradicteurs. Dans le même écran.
La thèse majoritaire : « le suivisme a été total »
Plusieurs témoins de poids, indépendamment les uns des autres, décrivent une France qui aurait calqué sa trajectoire sur celle de l'Allemagne — et la formule la plus nette vient d'un physicien qui fut le conseiller scientifique de l'exécutif sur le nucléaire. Yves Bréchet (Haut-commissaire à l'énergie atomique 2012-2018, conseiller scientifique de l'État sur le nucléaire) ne s'embarrasse pas de nuances :
« Le suivisme à l'égard de la politique énergétique de nos voisins allemands a été total. »
— Yves Bréchet (audité, M. Yves Bréchet, 2022-11-29)
« Suivisme », c'est suivre sans réfléchir, par habitude ou par mode. Mot fort, dans la bouche d'un homme qui était aux premières loges. La même idée, on la retrouve chez d'autres. Nathalie Kosciusko-Morizet (ex-ministre de l'Écologie sous Sarkozy (2007), dite « NKM »), côté droite, la formule autrement — et c'est un verbe important :
« Il me semble que nous nous sommes laissé imposer un certain nombre de choix par l'Allemagne, dont la structure de production et, par conséquent, les intérêts divergent des nôtres. »
— Nathalie Kosciusko-Morizet (audité, Mme Nathalie Kosciusko-Morizet, 2023-02-02)
« Se laisser imposer », ce n'est pas tout à fait « imposer ». NKM ne dit pas que l'Allemagne nous a forcé la main : elle dit que la France s'est laissé faire. La nuance compte, et on y reviendra, parce que c'est exactement là-dessus que les contradicteurs vont se planter en travers du chemin.
Le mécanisme accusé : Berlin écrit, Bruxelles signe ?
Le cœur technique de la thèse, c'est l'idée que les règles européennes — celles qui s'appliquent à toi via ta facture — refléteraient d'abord la situation allemande. Henri Proglio (PDG d'EDF 2009-2014, témoin très à charge contre l'organisation européenne du marché) pointe le mécanisme du prix : sur le marché européen, le prix de l'électricité est calé sur celui du gaz, même quand on produit avec autre chose. Pourquoi ? Sa réponse :
« Le prix du marché a été indexé sur le gaz. Vous me demanderez pourquoi, puisque nous n'en utilisons pas : tout simplement parce que les Allemands utilisent le gaz. Toute cette démarche est une démarche allemande, toute l'argumentation européenne est une réglementation allemande. »
— Henri Proglio (audité, M. Henri Proglio, 2022-12-13)
Traduction terre-à-terre : dans la copropriété, on a fixé le prix du chauffage commun sur le mode de ton voisin — pas le tien. Hervé Machenaud (ex-directeur exécutif d'EDF, ingénieur nucléaire, auteur d'un essai très critique de la politique énergétique) va plus loin encore, et désigne le canal : la Commission européenne.
« L'Allemagne préfère produire du CO2 qu'utiliser le nucléaire et elle impose cette stratégie à l'ensemble de l'Europe par l'intermédiaire de la Commission européenne. »
— Hervé Machenaud (audité, M. Hervé Machenaud, 2023-02-08)
Là, attention, on entre dans le rayon des affirmations dont le dossier ne peut pas garantir la preuve. Machenaud avance même une explication-choc à la docilité française : « Tout d'abord, l'Allemagne garantit la dette de la France » (M. Hervé Machenaud). C'est une interprétation lancée par un témoin, pas un fait que la commission a établi. Le narrateur te la montre — c'est dit, sous serment — mais il ne la reprend pas à son compte. On note l'accusation ; on ne la valide pas.
La scène à manier comme du verre : le mot qu'on prête à Merkel
Il existe, dans tout ce dossier, une phrase qui circule comme une preuve définitive — et qui n'en est pas une. Proglio raconte une scène : après Fukushima, il croise Angela Merkel, qui vient de décider la sortie allemande du nucléaire. Et il rapporte ceci :
« Elle m'a dit qu'elle le faisait pour des raisons politiques, non pour des raisons techniques ou scientifiques. »
— Henri Proglio (audité, M. Henri Proglio, 2022-12-13)
Arrête-toi une seconde, parce que c'est important. Ce n'est pas une citation de Merkel. C'est Proglio qui rapporte, des années plus tard, ce qu'elle lui aurait dit en privé. Personne d'autre n'était là pour confirmer. Merkel n'a jamais été auditionnée. Dans le récit de Proglio, le contexte est limpide — élections régionales perdues, négociation de coalition, besoin d'une alliance avec les Verts — et il conclut lui-même : « Pour boucler ces négociations, elle a sacrifié le nucléaire » (M. Henri Proglio). C'est cohérent, c'est vivant, c'est peut-être vrai. Mais ça reste un propos rapporté par un seul homme, au conditionnel. Ce n'est pas un aveu de Merkel. Ce n'est pas une pièce qui prouve quoi que ce soit sur la France. Si tu vois un jour cette phrase brandie comme « la preuve que Merkel a avoué », tu sauras qu'on t'a vendu du verre pour du diamant.
Eric Besson (ancien ministre de l'Énergie (2010-2012) sous Sarkozy) tient un discours voisin, mais c'est, lui, une analyse qu'il assume en son nom — pas un propos prêté à quelqu'un d'autre : la sortie allemande fut selon lui décidée « d'abord en réalité pour des raisons électorales » et constitue « une décision, à mes yeux, irrationnelle et, j'ose le mot, cynique » (M. Eric Besson). « À mes yeux » : il signe son jugement. La différence avec la scène Proglio est toute là.
La contre-enquête, dans le même écran : « pas de leçons à l'Allemagne »
Maintenant, le contre-feu — parce qu'il existe, et qu'il est solide. Trois responsables, au moins, refusent frontalement le récit du suivisme. François Brottes (ex-président du directoire de RTE, le gestionnaire du réseau électrique, ancien député PS spécialiste de l'énergie) raconte qu'au Bundestag, sommé par un député écologiste allemand de dire quand la France fermerait Fessenheim, il a renvoyé la balle :
« Je lui avais répondu que dès que l'Allemagne arrêtera de produire de l'électricité avec du lignite, la France commencera à réfléchir à fermer ses réacteurs nucléaires. »
— François Brottes (audité, M. François Brottes, 2022-12-14)
Autrement dit : « occupez-vous de votre charbon avant de nous parler de notre nucléaire ». Difficile, avec ça, de soutenir que la France obéissait au doigt et à l'œil. Élisabeth Borne (Première ministre au moment de l'audition, ex-ministre de la Transition écologique), face à une question du Rassemblement national sur l'influence allemande, refuse carrément d'entrer dans le procès :
« La question sur l'Allemagne m'étonne venant de votre part, car nous sommes tous dans des États souverains. Je me garderai de lancer des leçons à l'Allemagne. »
— Élisabeth Borne (audité, Mme Élisabeth Borne, 2023-03-02)
Et c'est Nicolas Sarkozy (président 2007-2012) qui porte la réfutation la plus tranchée. Quand le député RN Alexandre Loubet lui sert l'image de la France « dindon de la farce » face à Berlin, Sarkozy ne la prend pas :
« Nous serions le "dindon de la farce" face à l'Allemagne : propos faciles et vides de sens ! »
— Nicolas Sarkozy (audité, M. Nicolas Sarkozy, 2023-03-16)
Pour lui, le couple franco-allemand est un acquis de paix qu'on ne brade pas pour un grief énergétique — « des gens sont morts […] On parle de deux guerres mondiales » (M. Nicolas Sarkozy). Tu remarqueras le décor : la thèse de l'influence est souvent poussée par les questions du RN en commission, et repoussée par les responsables de gouvernement. Ça ne dit pas qui a raison sur le fond. Mais ça t'apprend à lire la scène : ce sujet est un terrain politique autant qu'un dossier technique, et chacun y arrive avec son drapeau.
Pose ta question au dossier. Tu veux vérifier le contexte exact de la scène Merkel, savoir qui d'autre a parlé du marché européen, ou lire ce que Brottes répond sur l'Europe ? L'assistant ne répond qu'à partir des 62 auditions, et te donne ses sources.