Alstom vendu à un Américain, Areva sauvé in extremis après une perte record, une décennie sans lancer un seul réacteur en série : la France s'est-elle fait avoir sur ses fleurons industriels — ou est-ce que, à chaque fois, il n'y avait tout simplement pas mieux à faire ?
Imagine que tu hérites de la plus belle maison du quartier. Pendant des années, tu n'y touches pas : pas de travaux, pas d'entretien. Puis tu vends une aile à un voisin, et l'autre menace de s'écrouler — alors l'État remet la main à la poche pour la sauver. Question : tu t'es fait arnaquer, ou tu as géré au mieux une maison déjà fissurée ? C'est exactement la dispute que les 62 auditions rejouent sur trois noms que tu connais peut-être : Alstom, Areva, et ces fameuses « années perdues » du nucléaire. Sur les faits, presque tout le monde est d'accord. Sur le
sens de ces faits — bêtise, fatalité ou règlement de comptes —, c'est la guerre. On démonte ça pièce par pièce.
D'abord, le fait que personne ne conteste : la décennie blanche
Avant de vendre quoi que ce soit, la France a passé près de dix ans sans commander un seul réacteur — et ça, tout le monde le reconnaît, y compris les pro-nucléaires. Le témoignage le plus net vient de l'intérieur de la maison EDF. Cédric Lewandowski (directeur du parc nucléaire d'EDF, ancien du cabinet du ministère de la Défense) pose le diagnostic sans détour :
« aucun engagement de série n'avait été pris de 2004 à 2010. »
— Cédric Lewandowski (audité, M. Cédric Lewandowski, 2023-01-19)
« Engagement de série », ça veut dire : décider de construire une lignée de réacteurs, l'un après l'autre, pour garder les usines chaudes et les ingénieurs occupés. Pendant six ans, ça ne s'est pas fait. Lewandowski raconte même le basculement d'ambiance qu'il a vécu en personne :
« j'avais quitté l'entreprise dans une situation de renaissance du nucléaire et j'y suis revenu dans une vision de décroissance inéluctable du nucléaire français. »
— Cédric Lewandowski (audité, M. Cédric Lewandowski, 2023-01-19)
Et il en tire la formule qui donne son nom à toute cette pièce :
« Désormais, nous payons le prix de ces années perdues. »
— Cédric Lewandowski (audité, M. Cédric Lewandowski, 2023-01-19)
Pourquoi ce trou ? Là, les explications se séparent déjà. Pour Daniel Verwaerde, la cause est politique : un État qui se serait désintéressé, voire gêné, de son propre nucléaire. Verwaerde, ancien administrateur général du CEA — le Commissariat à l'énergie atomique —, le formule ainsi :
« Je suis convaincu que la perte de souveraineté dans le domaine nucléaire provient du manque de contrôle de l'État sur les activités qui y sont menées et probablement aussi du manque d'intérêt qu'il porte à ce domaine, sauf peut-être pour réduire sa part dans le mix énergétique. »
— Daniel Verwaerde (audité, M. Daniel Verwaerde, 2022-12-06)
Il a même une image, qu'il rapporte d'une rencontre avec Nicolas Hulot, alors ministre : on l'aurait invité à parler « de tout ce que faisait le CEA, mais pas du nucléaire » (M. Daniel Verwaerde). Un nucléaire qu'on fait tourner mais dont on n'ose plus dire le nom — Verwaerde appelle ça le « nucléaire honteux » (M. Daniel Verwaerde). Le narrateur ne tranchera pas si l'État avait raison d'avoir honte : c'est le fond, et ce n'est pas son rôle. Ce qui est établi, c'est qu'il y a bien eu une décennie sans série.
La contre-voix qui dérange son propre camp
Attention, piège : ce récit des « années perdues » peut servir à se construire une jolie histoire de victime — et un expert pro-nucléaire prévient justement contre ça. C'est l'antidote interne le plus important de cette pièce. Yves Marignac (expert énergie de l'institut négaWatt, voix critique sur la gestion de la filière) retourne l'accusation : et si les responsables du nucléaire se réécrivaient un passé bien commode pour ne pas assumer leurs propres ratés ?
« Face à ces constats et à cette difficulté, un troisième paradoxe a tenu à la tentative incroyable des responsables de la filière nucléaire de réécrire l'histoire des dix dernières années, au prix de dérives parfois complotistes, afin de s'exonérer de leurs responsabilités dans la triple crise énergétique, industrielle et financière où est plongée la filière nucléaire. »
— Yves Marignac (audité, M. Yves Marignac, 2023-02-01)
Sa pointe la plus piquante : quand le président Macron, à Belfort, a fini par donner à la filière les grands objectifs qu'elle réclamait depuis des années, « le réflexe a été de dire que la filière n'était pas en état de les atteindre » (M. Yves Marignac). En clair : on a beaucoup pleuré le manque de commandes, mais quand les commandes sont arrivées, certains ont dit qu'on ne saurait pas suivre. Tu n'es pas obligé de croire Marignac. Mais sa présence dans le dossier t'évite un piège : ne pas prendre le récit de victimisation pour argent comptant. Les deux versions sont là, face à face.
Alstom : « trahison de la France » contre « la seule solution réaliste »
Voilà le dossier le plus explosif — et c'est un homme de gauche, ministre, qui lance les mots les plus durs. Arnaud Montebourg (ministre de l'Économie 2012-2014, fervent défenseur du « Made in France ») n'a pas de mots tendres pour la vente de la branche énergie d'Alstom à l'américain General Electric en 2014. Il vise d'abord le patron d'Alstom, Patrick Kron, qu'il accuse d'avoir caché le jeu au gouvernement :
« Or M. Kron a menti au Gouvernement : il venait le chercher quand il avait besoin de lui mais il a omis de l'informer qu'une puissance étrangère manœuvrait en coulisses pour racheter les deux tiers de son chiffre d'affaires. »
— Arnaud Montebourg (audité, M. Arnaud Montebourg, 2023-03-01)
Et il chiffre ce qu'il appelle, lui, une trahison — en parlant des primes de départ des dirigeants :
« Le tarif de la trahison de la France est compris entre 10 et 15 millions d'euros »
— Arnaud Montebourg (audité, M. Arnaud Montebourg, 2023-03-01)
« Trahison », c'est son mot à lui, pas celui du narrateur : dans ce dossier, je ne qualifie jamais de moi-même, je te montre seulement qui emploie quel mot. Montebourg raconte d'ailleurs la scène comme un polar — il dit avoir fait « cueillir à froid par les gendarmes » le patron d'Alstom à sa descente d'avion « pour lui passer le savon de sa vie » (M. Arnaud Montebourg). Une autre auditionnée, la syndicaliste Virginie Neumayer, parle d'une branche énergie « saccagée » et alerte : pour les futurs petits réacteurs (les SMR), des turbines stratégiques « pourraient être produites en Inde » (M. Philippe Page Le Mérour e.a.).
Sauf que — et c'est là que les deux camps entrent dans le même écran — le président de l'époque défend pied à pied l'inverse. François Hollande (président 2012-2017, qui a arbitré le dossier Alstom) explique qu'il n'y avait, sur la table, que deux repreneurs possibles : l'américain GE ou l'allemand Siemens. Et il assume :
« J'assume le choix que j'ai fait concernant General Electric. Cela aurait été beaucoup plus difficile avec Alstom et Siemens, cette dernière ayant perdu une partie de son savoir-faire en matière nucléaire. »
— François Hollande (audité, M. François Hollande, 2023-03-16)
Mieux : il coupe net la thèse du complot américain, en s'engageant devant la commission. « Dans ces affaires, je n'ai reçu aucun appel », ni d'Obama pour GE, ni de Merkel pour Siemens : « Nous n'avons donc pas pris notre décision sous l'influence de qui que ce soit » (M. François Hollande). Quant à l'autre option — nationaliser purement et simplement Alstom — il dit qu'elle existait et qu'il en avait les moyens, mais lâche cette question de bon sens : « si, chaque fois qu'un problème se pose avec une entreprise, il faut la nationaliser, on va retrouver un secteur public assez fort… » (M. François Hollande).
Et il n'est pas seul. Luc Rémont, PDG d'EDF et ancien banquier d'affaires, pourtant interrogé sèchement par un député (il avait conseillé Alstom à l'époque), explique techniquement pourquoi GE s'est imposé : les turbines d'Alstom avaient un défaut grave depuis 2003, le marché mondial des turbines « commence à plonger », et il conclut :
« La seule solution qui est apparue réaliste sur le plan industriel pour reprendre cette activité dans son ensemble à cette époque était General Electric, leader du marché. »
— Luc Rémont (audité, M. Luc Rémont, 2023-02-28)
Voilà ta dispute en un éclair : d'un côté un fleuron qu'on aurait bradé par lâcheté ou cupidité ; de l'autre, une entreprise déjà fragilisée pour laquelle GE était, paraît-il, la seule porte ouverte. Le narrateur ne te dit pas qui a raison sur l'industrie. Il note seulement que les deux récits sont défendus, sous serment, par des gens qui étaient dans la pièce.
Areva : la perte record, et la question « qui est responsable ? »
Même histoire, autre fleuron : Areva a frôlé la faillite, l'État a payé, et personne ne s'accuse vraiment. Sur l'ampleur du désastre, les chiffres convergent. Manuel Valls, alors aux commandes du sauvetage, le dit crûment :
« Nous avons constaté une perte record de 4,8 milliards d'euros s'agissant d'une société contrôlée à 87 % par l'État. »
— Manuel Valls (audité, M. Manuel Valls, 2023-02-02)
Et le coût humain est lourd. Philippe Knoche, directeur général d'Areva pendant la restructuration, le chiffre sans fard :
« Cette situation proprement insoutenable nous a conduits à une restructuration très lourde pour les équipes, puisque nous avons dû supprimer 6 000 emplois au niveau mondial, dont 4 000 en France, dans le cadre d'un dialogue social malgré tout serein, basé sur le volontariat et le diagnostic des compétences. »
— Philippe Knoche (audité, M. Philippe Knoche, 2023-01-12)
Six mille emplois. C'est ça, le « prix » concret derrière les milliards. Mais d'où vient la chute ? Pascal Colombani, ancien d'Areva, accuse la gouvernance et un défaut bien français :
« c'est un travers français que de ne pas capitaliser sur les compétences existantes et de mettre à ces places stratégiques des personnes qui seraient sans doute très bonnes ailleurs. »
— Pascal Colombani (audité, M. Pascal Colombani, 2022-11-30)
L'ancienne patronne, Anne Lauvergeon, défend l'inverse : ce serait l'État qui aurait abîmé Areva en s'en servant comme tirelire de secours pour d'autres entreprises en difficulté.
« l'État a toujours été constant dans sa volonté de faire de nous une sorte de « Caisse des dépôts industrielle » : lorsqu'il y avait un problème, c'était chic de demander à Areva de le régler. »
— Anne Lauvergeon (audité, Mme Anne Lauvergeon, 2022-12-15)
Valls, lui, refuse l'idée d'un affaiblissement volontaire de la filière — « Je réfute l'idée que nos choix auraient visé ou suscité un affaiblissement de la filière nucléaire » — et renvoie la cause en amont : « les difficultés de la filière proviennent d'avant » (M. Manuel Valls). Au milieu de ce renvoi de balle, un député, Jean-Philippe Tanguy, lâche le constat qui résume l'agacement de la commission : « il y a des gens qui ne sont jamais responsables de rien » (Mme Anne Lauvergeon). Sur ce point au moins, beaucoup hochent la tête.
Pose ta question au dossier. Tu veux vérifier une de ces citations, savoir ce qu'a répondu Kron, Macron ou un autre témoin, ou comparer avec le rapport officiel ? L'assistant ne répond qu'à partir des 62 auditions, et te donne ses sources.