La part du citoyen

Le dossier · Verdict

Verdict · 10 / 10

Verdict citoyen : alors, qui décide pour toi ? (+ le miroir retourné)

On a démonté, pièce par pièce, comment se décide ton énergie. Reste la vraie question, celle qui ne se range dans aucun camp : qui devrait trancher ton futur énergétique — et as-tu raison de faire confiance à ce dossier-ci ?

On arrive au bout. Pendant huit pièces, on a soulevé le capot des décisions qui engagent ton électricité pour quarante ans. On a trouvé des mécanismes, des chiffres posés avant les débats, des responsabilités que les témoins se renvoient. Mais on ne va pas finir en te désignant un coupable de plus — ce serait trop facile, et surtout malhonnête. On va faire l'inverse : faire le tri entre ce que les 62 auditions disent toutes ensemble et ce sur quoi elles continuent de se déchirer. Puis on va retourner le miroir vers ce dossier-ci. Parce qu'un dossier qui te dit « méfie-toi des autres » sans te dire « et de moi aussi » ne vaut pas mieux que ce qu'il dénonce.

D'abord : ce que TOUT le monde finit par admettre

Avant de chercher les désaccords, regardons le terrain d'entente — il est plus large qu'on ne croit. À travers les pièces, trois faits reviennent sans qu'aucun camp ne les conteste vraiment.

Un : l'indépendance énergétique totale, ça n'existe pas, et ça n'a jamais existé. Pas une opinion, un constat partagé du PDG de Total à l'historien en passant par l'écologiste. Yves Bouvier (historien de l'énergie, premier témoin de la commission) le pose dès la première audition :

« la quête d'indépendance énergétique représente un horizon politique – et je parle d'un horizon, puisque la France n'a jamais réellement connu d'indépendance énergétique. »

Yves Bouvier (audité, M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar, 2022-11-02)

Deux : du coup, le bon mot n'est pas « indépendance » mais « souveraineté » — la capacité de

décider par soi-même, pas de tout produire soi-même. C'est la distinction-clé du dossier, et elle vient d'un homme du nucléaire militaire, Daniel Verwaerde (ingénieur, ancien administrateur général du CEA (Commissariat à l'énergie atomique), défenseur du nucléaire) :

« La souveraineté est différente de l'indépendance énergétique : la première est la capacité de décider seule, la seconde est la capacité d'assurer de manière autonome l'approvisionnement et la production d'énergie dont les citoyens ont besoin. »

Daniel Verwaerde (audité, M. Daniel Verwaerde, 2022-12-06)

Retiens bien : la souveraineté, c'est qui tient le stylo, pas combien de barils on a dans la cave. Et là-dessus, même le rapport officiel suit — il définit la souveraineté comme « la liberté de définir sa politique » et range l'indépendance totale au rayon des « mirages ».

Trois — et c'est le cœur de tout le dossier : l'énergie n'est pas un produit comme un autre. Verwaerde encore, et c'est notre fil rouge :

« l'énergie n'est pas un produit comme les autres, qui pourrait être laissé au seul bon vouloir de la loi du marché. »

Daniel Verwaerde (audité, M. Daniel Verwaerde, 2022-12-06)

Voilà pourquoi cette histoire te concerne, toi. Une baguette, un forfait téléphone, ça se règle sur un marché. Ton électricité pour quarante ans, non : c'est un choix de société. Et un choix de société, en démocratie, ça se tranche par un débat. La question devient alors simple — limpide, même : ce débat, qui a le droit de le clore ?

La vraie bagarre : à qui revient le dernier mot ?

Sur le fond — nucléaire ou renouvelables, danger ou pas — je ne tranche rien, et le corpus non plus : les deux camps existent et je te les ai montrés. Mais sur le mécanisme, sur la question « qui décide », là, les auditions dessinent trois écoles. Et c'est le vrai enjeu citoyen.

École n°1 : l'expert devrait décider. Yves Bréchet (physicien, ancien haut-commissaire à l'énergie atomique) charge frontalement les politiques et leurs cabinets, qu'il juge incompétents et courtisans. Sa formule est restée :

« la politique énergétique du pays a été décidée par un canard sans tête. La chaîne de décision publique est désastreuse. »

Yves Bréchet (audité, M. Yves Bréchet, 2022-11-29)

École n°2 : la primauté de l'élu. Et c'est la réponse la plus directe à Bréchet — elle vient de François de Rugy (ancien ministre de la Transition écologique, ancien président de l'Assemblée nationale). Lui refuse le procès en bloc :

« Mieux vaut donc sortir tout de suite de ce faux débat sur le fait qu'il y aurait les bons et les méchants, les incompétents qui seraient les politiques, et les compétents qui seraient les experts, les scientifiques, les hauts commissaires. »

François de Rugy (audité, M. François de Rugy, 2023-03-08)

Et il pose le principe qui, en démocratie, tranche la question du stylo :

« Vous êtes parlementaires, une fois que vous avez débattu et que vous procédez à des votes, vous êtes détenteurs de la définition de l'intérêt général. Ce n'est le cas, ni de la direction, ni des syndicats d'EDF. »

François de Rugy (audité, M. François de Rugy, 2023-03-08)

C'est costaud, et ça vaut dans les deux sens : l'élu a le dernier mot parce qu'il rend des comptes devant toi, dans l'isoloir. L'expert, l'industriel, le syndicat, eux, n'ont pas d'isoloir au-dessus de leur tête. De Rugy reconnaît d'ailleurs le revers de la médaille — il a vu « une forme d'État dans l'État » échapper au contrôle politique (M. François de Rugy). Donc : l'élu doit décider, mais à condition d'être

vraiment informé. L'expert n'a pas le dernier mot — il a le devoir de dire les faits, même gênants. Les deux écoles ne s'annulent pas : elles se complètent.

École n°3 : sortir de la guerre de religion. Et c'est peut-être la plus utile pour toi, lecteur. Nathalie Kosciusko-Morizet (ancienne ministre de l'Écologie, ingénieure) met le doigt sur ce qui empoisonne la décision : ce n'est pas l'ignorance, c'est la foi.

« Il me semble que nous devrions parvenir à sortir de catégories de pensée quasiment religieuses des deux côtés de l'échiquier. »

Nathalie Kosciusko-Morizet (auditée, Mme Nathalie Kosciusko-Morizet, 2023-02-02)

« Des deux côtés. » Voilà le mode d'emploi de tout ce dossier : si tu lis ces pièces en pro-nucléaire cherchant un coupable écolo, ou en anti-nucléaire cherchant un complot industriel, tu rates l'essentiel. La vraie question n'est pas qui croit au bon dieu — c'est comment on délibère quand on n'est pas d'accord.

Le miroir retourné : et toi, fais-tu confiance à CE dossier ?

Maintenant, le moment le plus important. On a passé huit pièces à te dire « ne crois pas un récit sur parole ». Applique-le à nous. Ce dossier n'est pas la vérité tombée du ciel. C'est une lecture des 62 personnes qu'une commission d'enquête a choisi de convoquer — une commission qui partait déjà de l'idée d'une « perte de souveraineté ». Ce n'est ni neutre, ni complet. Alors voici comment te méfier de nous, pour de bon :

un numéro d'audition (M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar, M. Daniel Verwaerde…), une date. Elles existent toutes mot-à-mot dans les comptes rendus publics de l'Assemblée. Va les ouvrir. Si une seule ne colle pas, ce dossier a un problème — et tu as le droit de le lui dire.

numéro tXXX est là : il pointe vers l'audition entière, pas vers le petit bout qui m'arrange.

cueilli une citation à charge ? L'assistant ne répond qu'à partir des 62 auditions, et te donne ses sources. Pousse-le dans ses retranchements.

Un dossier honnête, ce n'est pas un dossier qui a raison sur tout. C'est un dossier qui te donne les moyens de vérifier qu'il a tort — et qui te les donne sans rechigner.

Le piège à éviter : « tout est pourri, votons plus »

Une dernière mise en garde, et elle est cruciale. Quand on découvre qu'une décision à 40 ans s'est jouée dans des arbitrages opaques, la tentation, c'est de conclure : « la démocratie est une farce, les jeux sont faits d'avance. » C'est exactement le piège — et le corpus lui-même le désamorce. Bouvier, encore, remet les pendules à l'heure sur l'histoire du nucléaire français :

« Le nucléaire n'a, en fait, pas été plus imposé aux Français que le TGV ou que d'autres grandes infrastructures. Des débats ont lieu au Parlement. Les crédits ont fait l'objet de discussions et de votes. »

Yves Bouvier (audité, M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar, 2022-11-02)

Le programme nucléaire, ce mastodonte qu'on imagine imposé d'en haut, est passé par des votes au Parlement. La démocratie a fonctionné — imparfaitement, Bouvier le dit aussi (« une partie de ces choix n'ont pas fait l'objet de concertation avec les citoyens », M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar), mais elle a fonctionné. Le problème du dossier n'a donc jamais été « la démocratie ne marche pas ». C'était : sur certains choix engageant le pays pour deux générations, le débat est arrivé après le chiffre, ou n'est jamais venu du tout. Nuance énorme. La réponse n'est pas moins de démocratie. C'est plus, et mieux.


Pose ta question au dossier. C'est le moment de t'en servir vraiment. Choisis une citation de cette pièce et demande à l'assistant de te montrer l'audition entière. Vérifie qu'on ne t'a pas raconté d'histoire. L'agent ne répond qu'à partir des 62 auditions, et te donne ses sources — c'est fait pour que tu nous contrôles, nous aussi.