Champions européens et taille critique
Le corpus fait converger les intervenants sur un constat de départ : l'Europe manque d'acteurs numériques de taille suffisante. Selon Bernard Benhamou (M. Bernard Benhamou), « seules quatre des cinquante premières entreprises technologiques mondiales sont européennes », et l'impuissance réglementaire découle de ce déficit industriel — d'où sa reprise de la question de Staline sur le pape : « Combien de divisions ? Si nous n'avons pas de divisions à mettre en face, nous n'existerons plus. » Le déficit se mesure aussi côté demande : Octave Klaba (OVHcloud, des fournisseurs de cloud .) chiffre la commande européenne « en millions ou en dizaines de millions, pas en milliards », des « ruisseaux d'affaires de 100 000 euros à un million par an » face aux contrats américains.
Un deuxième constat partagé porte sur le chaînon manquant de la filière. Yves Billon (Bercy, des directeurs de systèmes d’information de ministères) résume : « quand il n'y a pas d'offre, il n'y a pas d'offre ! » et appelle à travailler avec « de vraies ETI, de 2 000 ou 3 000 salariés », entre les PME fragiles et les géants. Julia Mouzon (CSF/CNI, M. Michel Paulin) file la métaphore d'une équipe de football aux « onze excellents joueurs » mais « qui vise[nt] des buts situés à des endroits différents » : le problème n'est pas la qualité des acteurs, mais l'absence d'alignement stratégique. Michel Paulin (M. Michel Paulin) cite Mistral comme preuve que le passage à l'échelle est possible, tout en soulignant qu'« il faut plusieurs Mistral ».
Les clivages portent sur le comment. Sur le financement, une ligne « risque privé » domine : la table ronde des fournisseurs de cloud . estime que les investissements doivent être privés, adossés à des engagements de commande publique ; Klaba tranche : « ce n'est pas au domaine public de porter les investissements d'entreprises privées ». À l'inverse, Alain Garnier (Jamespot/#Fab8, M. Antoine Duboscq) plaide pour « aménager des zones protégées où la filière pourra reprendre des forces », sur le modèle allemand, et voit dans l'IA un « cataclysme » qui redonne l'avantage aux « petits mammifères » face aux « dinosaures ».
Autre désaccord : un champion unique ou plusieurs ? Antoine Duboscq (M. Antoine Duboscq) recommande de soutenir « deux ou trois meilleurs acteurs (pas un seul, erreur type Orange) » pour franchir le seuil d'exportation de 50-100 M€ de CA, quand Philippe Miltin (Outscale/Dassault Systèmes, des fournisseurs de cloud .) juge « le morcellement actuel mortel » et prône un fléchage de l'aide vers quelques champions.
Deux garde-fous sont soulevés. La rapporteure Cyrielle Chatelain (M. Bernard Benhamou) interroge le risque qu'un champion européen reproduise le « modèle monopolistique » prédateur de Google ou Microsoft. Umberto Berkani (Autorité de la concurrence, M. Umberto Berkani) répond que le droit de la concurrence ne fait pas obstacle à l'émergence de champions et formule le paradoxe : « nous pourrons nous réjouir le jour où existeront des entreprises européennes dominantes que nous pourrons sanctionner pour abus, car cela signifiera qu'elles auront été créées. » Garnier note enfin l'effet dissuasif du monopole en amont : « la seule présence d'un Gafam bien installé sur un marché suffisait à dissuader d'investir dans un concurrent. »
Qui en parle
- Bernard Benhamou (Institut de la souveraineté numérique, M. Bernard Benhamou) — pousser aux regroupements pour créer de grands acteurs européens soumis au droit européen (« big is beautiful too »).
- Julia Mouzon et Michel Paulin (CSF/Conseil national de l'industrie, M. Michel Paulin) — défaut d'alignement stratégique collectif ; « plusieurs Mistral » nécessaires.
- Yves Billon (Bercy, des directeurs de systèmes d’information de ministères) — dépendance = problème de politique industrielle ; besoin d'ETI partenaires.
- Philippe Miltin (Outscale/Dassault Systèmes, des fournisseurs de cloud .) et Octave Klaba (OVHcloud, des fournisseurs de cloud .) — anti-morcellement, financement privé adossé à la commande publique.
- Antoine Duboscq (M. Antoine Duboscq) — soutenir deux ou trois acteurs plutôt qu'un champion unique.
- Alain Garnier (Jamespot/#Fab8, M. Antoine Duboscq) — zones protégées, fenêtre ouverte par l'IA.
- Umberto Berkani (Autorité de la concurrence, M. Umberto Berkani) — le droit de la concurrence n'empêche pas les champions européens.
- Cyrielle Chatelain (rapporteure, M. Bernard Benhamou) — vigilance sur la reproduction du modèle prédateur.