La part du citoyen

Financement & filière (BPI, capital, champions)

Politique industrielle et flux économiques sortants

Le corpus fait converger les intervenants sur un diagnostic économique commun : la dépendance numérique de la France et de l'Europe se traduit d'abord par une fuite massive de valeur. Selon Cristina Caffarra (M. Yann Lechelle), l'Europe « épargne deux fois plus que les États-Unis » mais « envoie chaque année environ 300 milliards d'euros vers des sociétés de capital américain ». Yann Lechelle (M. Yann Lechelle) reprend le chiffre de l'étude Asteres — « 260 milliards d'euros qui quittent chaque année l'Europe » pour des fournisseurs extraterritoriaux, « un tiers » pour le cloud et « un quart » pour le SaaS — et recadre le débat : « la souveraineté numérique que nous appelons de nos vœux est proche de zéro en volume d'achats. Le sujet est donc fondamentalement économique. »

Plusieurs auditions documentent le mécanisme concret de captation par des marchés d'oligopole ou de monopole. Damien Rousset (Inserm, des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche) rappelle qu'« une forte dépendance à des solutions propriétaires peut entraîner des augmentations de coûts très brutales ». Baptiste Grigy (CEA, des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche) l'objective sous serment : Microsoft impose « une augmentation à deux chiffres, de l'ordre de 20 % sur trois ans », avec consigne de ne pas communiquer dessus, et facture des services non déployés comme Teams. À l'inverse, Marie-Pierre Fontanel (CNRS, des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche) chiffre le gain du basculement vers le libre : messagerie passée de « 3 millions d'euros annuels » à « 600 000 euros par an » via Renater.

Face à ce constat, les propositions divergent sur les leviers. Bernard Benhamou (M. Bernard Benhamou) plaide pour « réhabiliter » la politique industrielle et pour la commande publique — « un euro d'achat public équivaut à sept euros de subventions » —, refusant la naïveté : « nous ne pouvons être les seuls à respecter les règles dans un monde de carnivores ». Lechelle (M. Yann Lechelle) chiffre l'enclenchement possible : rediriger seulement 1 à 3 % des flux sortants suffirait à doubler ou tripler le CA des acteurs locaux. Thierry Breton (M. Thierry Breton) insiste sur le portage politique — « ce n'est pas parce que l'on a fait une loi que les choses vont tomber du ciel » — et cite un actif de puissance méconnu, le quasi-monopole d'ASML sur les machines de gravure.

Deux voix nuancent le cadrage souverainiste. Rousset (des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche) déplace le risque de la nationalité vers « la logique de profit » d'acteurs en oligopole. Luca Belli (M. Luca Belli) prévient qu'« investir dans des capacités de calcul nationales est inutile si la population reste captive de Meta AI », ciblant la dépendance d'usage plutôt que matérielle. Enfin, Cédric O (M. Cédric O) défend une culture de la prise de risque à rebours du « réflexe européen de peur » : « sur dix entreprises créées, neuf ne survivront pas », et le soutien public à des échecs (Ynsect, Sorare) est selon lui « la preuve que le marché est sain ».

Qui en parle

Interventions regroupées (15 citations · 6 auditions)

Domaine : Financement & filière (BPI, capital, champions) · Sujet : politique-industrielle

Couverture : 15 citations · 4 positions · 6 auditions

_Slugs bruts fusionnés : politique-industrielle, leadership-politique-industrielle, innovation-prise-de-risque, souverainete-economique-licences, flux-economiques-sortants, ariane-gouvernance_

Positions exprimées

  • M. Bernard Benhamou (M. Bernard Benhamou) : Il faut réhabiliter la politique industrielle, longtemps disqualifiée au nom du marché libre, car c'est l'instrument de toutes les nations qui réussissent ; l'Europe ne peut être la seule à respecter les règles « dans un monde de carnivores ». _(tranchant 5)_
  • M. Yann Lechelle (M. Yann Lechelle) : Le problème n'est pas l'offre (qui existe à tous les niveaux de la stack) mais la demande. Rediriger seulement 1 à 3 % des 260-300 Md€ qui fuient chaque année suffirait à doubler ou tripler le CA des acteurs locaux et à enclencher un cercle vertueux de consolidation. _(tranchant 4)_
  • M. Thierry Breton (M. Thierry Breton) : La loi ne suffit jamais : la réindustrialisation exige un leadership politique de terrain, une double culture public/privé, et une présence constante auprès des industriels. _(tranchant 4)_
  • M. Cédric O (M. Cédric O) : L'échec de neuf entreprises sur dix est sain et attendu ; le soutien public à des entreprises qui échouent (Ynsect, Sorare) n'est pas un gaspillage mais la preuve d'une prise de risque, à l'inverse du réflexe européen de peur qui prive d'esprit conquérant. _(tranchant 2)_

Citations (verbatim, sourcées)

« nous épargnons deux fois plus que les États‑Unis et nous envoyons chaque année environ 300 milliards d'euros vers des sociétés de capital américain. »

Mme Cristina Caffarra — Eurostack (audite, audition de M. Yann Lechelle, 2026-03-26)

_Chiffre-choc : l'Europe est riche et exporte massivement son épargne, faute d'investir dans sa propre technologie._

« la souveraineté numérique que nous appelons de nos vœux est proche de zéro en volume d'achats. Le sujet est donc fondamentalement économique. »

M. Yann Lechelle — probabl.ai / Eurostack (audite, audition de M. Yann Lechelle, 2026-03-26)

_Recadrage central : la souveraineté ne se mesure pas en discours mais en volume d'achats effectifs, aujourd'hui quasi nul._

« Si l'on considère les 260 milliards d'euros qui quittent chaque année l'Europe pour alimenter les fournisseurs extraterritoriaux selon l'étude Asteres, un tiers concerne le cloud et un quart le software as a service (Saas). »

M. Yann Lechelle — probabl.ai / Eurostack (audite, audition de M. Yann Lechelle, 2026-03-26)

_Quantifie la fuite de valeur et sa décomposition, sourcée sur l'étude Asteres._

« Ce qui nous préoccupe en tant que service public, c’est moins la nationalité des entreprises – qui est d’ailleurs parfois difficile à déterminer pour des multinationales – que le fait qu’il s’agisse d’acteurs économiques mus par une logique de profit. »

Damien Rousset — Inserm (audite, audition de des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche, 2026-04-01)

_Déplace le débat : le risque n'est pas d'abord la nationalité américaine mais la logique de profit d'acteurs en position d'oligopole. Position nuancée d'un service public qui relativise le cadrage souverainiste national._

« Nous avons expérimenté qu’une forte dépendance à des solutions propriétaires peut entraîner des augmentations de coûts très brutales. Il s’agit souvent de marchés peu concurrentiels, relevant de l’oligopole sinon du monopole. »

Damien Rousset — Inserm (audite, audition de des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche, 2026-04-01)

_Décrit le mécanisme économique central de la dépendance : marchés d'oligopole/monopole permettant des hausses brutales, à quoi s'ajoute un coût de migration prohibitif._

« Microsoft demande de ne pas communiquer sur les augmentations, mais je peux vous dire qu’entre le contrat précédent et celui-ci, l’augmentation est à deux chiffres, de l’ordre de 20 % sur trois ans, ce qui est bien supérieur à l’inflation. »

Baptiste Grigy — CEA (audite, audition de des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche, 2026-04-01)

_Donnée factuelle rare sous serment : hausse à deux chiffres imposée par Microsoft, avec clause de non-communication. Documente concrètement le chantage tarifaire dénoncé._

« C’était le cas de Teams, que nous n’avons jamais déployé mais que nous étions obligés de payer. Une décision de la Commission européenne les a contraints à sortir Teams du lot, mais ils ne lui ont pas affecté son vrai prix. »

Baptiste Grigy — CEA (audite, audition de des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche, 2026-04-01)

_Illustre la vente liée et son contournement : même sous contrainte de la Commission européenne, Microsoft neutralise l'effet du découplage par une tarification opaque._

« Pour la messagerie, c’était, de mémoire, 3 millions d’euros annuels. En basculant chez Renater, cela nous coûtera 600 000 euros par an. Économiquement, il est extrêmement avantageux de passer sur du libre pour ces sujets. »

Marie-Pierre Fontanel — CNRS (audite, audition de des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche, 2026-04-01)

_Chiffre concret du gain à sortir du propriétaire : messagerie CNRS divisée par cinq (3 M€ vers 600 000 €) en passant à Zimbra via Renater. Argument économique en faveur du libre souverain._

« Il nous faut réhabiliter un terme trop longtemps négligé, voire regardé avec condescendance : la politique industrielle. »

M. Bernard Benhamou — Institut de la souveraineté numérique (audite, audition de M. Bernard Benhamou, 2026-04-02)

_Formule programmatique posant la politique industrielle comme le cœur de sa proposition._

« Nous ne pouvons être les seuls à respecter les règles dans un monde de carnivores. »

M. Bernard Benhamou — Institut de la souveraineté numérique (audite, audition de M. Bernard Benhamou, 2026-04-02)

_Rejet de la naïveté du marché libre face à des concurrents qui ne respectent pas les règles._

« Un euro d’achat public équivaut à sept euros de subventions pour une entreprise. »

M. Bernard Benhamou — Institut de la souveraineté numérique (audite, audition de M. Bernard Benhamou, 2026-04-02)

_Chiffre-choc légitimant la commande publique comme levier de politique industrielle plus puissant que la subvention._

« en ne maintenant plus sa production, on pourrait pousser les usines de semi-conducteurs du monde entier à fermer dans les quinze jours ! »

Thierry Breton — Ancien commissaire européen au marché intérieur (audite, audition de M. Thierry Breton, 2026-04-15)

_Révèle un actif de puissance européen méconnu — le quasi-monopole d'ASML sur les machines de gravure — comme carte de rapport de force._

« Ce n’est pas parce que l’on a fait une loi que les choses vont tomber du ciel »

Thierry Breton — Ancien commissaire européen au marché intérieur (audite, audition de M. Thierry Breton, 2026-04-15)

_Thèse répétée à Saulignac : la politique industrielle échoue sans portage politique et présence de terrain, la loi ne suffit pas._

« Investir dans des capacités de calcul nationales est inutile si la population reste captive de Meta AI. »

M. Luca Belli — Fondation Getulio Vargas (FGV), Rio de Janeiro (audite, audition de M. Luca Belli, 2026-05-07)

_Contre-pied direct au réflexe « investir dans le calcul souverain » : sans traiter la dépendance d'usage à l'IA des GAFAM, l'investissement matériel est vain._

« sur dix entreprises créées, neuf ne survivront pas. Le fait que les entreprises ne marchent pas est une bonne nouvelle : c’est la preuve que le marché est sain et qu’il y a une prise de risque. »

M. Cédric O (audite, audition de M. Cédric O, 2026-05-13)

_Défend la légitimité de l'échec et du soutien public à des entreprises qui échouent (Ynsect, Sorare)._