État actionnaire, dividendes et financement d'EDF
Le corpus interroge le double rôle de l'État dans les grandes entreprises énergétiques : actionnaire et stratège souverain d'un côté, financeur et bénéficiaire de dividendes de l'autre. Plusieurs intervenants convergent sur un même constat critique : l'État aurait privilégié le prélèvement de dividendes au détriment de l'investissement de long terme, fragilisant l'outil industriel.
Ce constat est le plus net concernant EDF. Lors de la table ronde (M. Jacky Chorin e.a.), Alexandre Grillat chiffre l'effet de ces ponctions : « Cumulés sur dix ans, 20 milliards manquent à l'appel des capacités d'investissement d'EDF dans des outils indispensables à la souveraineté énergétique du pays. » Il souligne que le risque de sous-investissement était connu de longue date : « EDF est incapable d'assurer financièrement le renouvellement de son outil industriel, alors que tout le monde savait dès 1980 qu'il faudrait investir massivement. » Au cours de la même audition, Jacky Chorin pointe une responsabilité gouvernementale plus récente : la décision de 2022 d'augmenter le plafond de l'ARENH, qualifiée d'« inique », aurait entraîné « une perte de 10 milliards d'EBITDA ». La position de la table ronde résume cette thèse : l'État a agi en « actionnaire prédateur » en ponctionnant des dividendes excessifs (environ 20 milliards sur dix ans).
Fait notable, ce diagnostic est partiellement validé du côté de l'État. Eric Besson (M. Eric Besson) livre un aveu rétrospectif rare : « Collectivement, nous avons probablement trop prélevé de dividendes à l'époque où EDF était particulièrement performante », ajoutant que la maintenance prévisionnelle a pu être insuffisante, « mais sur le moment, cela n'était pas perçu comme tel ».
Un grief voisin vise non le trop-plein de prélèvements mais la défaillance comme financeur. Anne Lauvergeon (Mme Anne Lauvergeon), à propos d'Areva, décrit « un système où l'État était majoritaire mais ne finançait pas », les promesses étant sans cesse reportées. Elle relativise la valeur des engagements écrits — « de telles lettres n'engagent que ceux qui restent » — et oppose la lenteur du soutien à Areva (« six ans ») à la recapitalisation d'Air France en « moins de sept semaines » lors du covid.
Le clivage le plus net oppose ces voix critiques aux dirigeants d'entreprises privées ou ouvertes. Catherine MacGregor (Mme Catherine MacGregor) minimise le débat — « L'État joue son rôle partout à sa place » — et juge le partage de la valeur d'Engie « équilibré et bon », sans bridage de l'investissement. Patrick Pouyanné (M. Patrick Pouyanné) défend la logique de profit de TotalEnergies — « pour investir dans les énergies renouvelables, il est nécessaire que nous réalisions des profits sur nos autres activités » — et renvoie toute nationalisation à l'État (« l'entreprise vaut 150 milliards »). Face à eux, le député Sébastien Jumel (GDR-NUPES, Mme Catherine MacGregor) conteste cet arbitrage en demandant si les dividendes versés, réinvestis en R&D, n'auraient pas mieux préparé la souveraineté nationale.
Qui en parle
- Alexandre Grillat (M. Jacky Chorin e.a.) : dividendes excessifs (20 Md€ sur dix ans) ayant asséché l'investissement d'EDF ; sous-investissement connu dès 1980.
- Jacky Chorin (M. Jacky Chorin e.a.) : décision ARENH de 2022 « inique », perte de 10 Md€ d'EBITDA.
- (table ronde) (M. Jacky Chorin e.a.) : État « actionnaire prédateur » d'EDF.
- Eric Besson (M. Eric Besson) : aveu rétrospectif d'un sur-prélèvement de dividendes et d'une sous-maintenance.
- Anne Lauvergeon (Mme Anne Lauvergeon) : État actionnaire majoritaire mais financeur défaillant pour Areva ; engagements écrits sans valeur.
- Catherine MacGregor (Mme Catherine MacGregor) : partage de la valeur d'Engie équilibré, rôle de l'État minimisé.
- Patrick Pouyanné (M. Patrick Pouyanné) : profits nécessaires à la transition ; nationalisation renvoyée à l'État.
- Sébastien Jumel (GDR-NUPES, Mme Catherine MacGregor) : met en cause la priorité aux dividendes face à l'investissement souverain.