Perte des champions et du tissu industriel
Sur ce sujet, le corpus articule deux registres : un diagnostic du déclin industriel énergétique et un affrontement politique sur les responsabilités, particulièrement vif lors de l'audition de Lionel Jospin.
Le constat partagé est celui d'un affaiblissement progressif des capacités industrielles. Anne Lauvergeon (Mme Anne Lauvergeon) en pose le point de départ chiffré : « En 2010, la France avait cinq géants mondiaux dans le secteur de l'énergie : EDF, GDF-Suez, qui ne s'appelait pas encore Engie, Areva, Alstom Energie et Total. » Elle livre un verdict synthétique sur la période qui a suivi : « Ces dix dernières années ont été dix lourdes années. » Yves Bouvier (M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar) remonte plus loin et identifie le mécanisme dès les années 1980 : « L'absence de marché national contribue toutefois à une perte de compétences, les marchés à l'étranger ne permettant pas d'entretenir des capacités industrielles suffisantes en la matière. » Cette analyse de la perte de compétences est présentée comme un sujet central de la commission.
Yves Bréchet (M. Yves Bréchet) prolonge le diagnostic sur un registre générationnel et éducatif, adressant aux députés un appel à la responsabilité : « La génération de mes parents a reconstruit ce pays. Ma génération en a bénéficié. La génération actuelle le démolit. » Il plaide pour une formation technique réelle, demandant d'« arrêter de fabriquer des "ingénieurs plantes vertes" » et rappelant que les élites « doivent quelque chose à leur pays ».
Les clivages relèvent surtout de l'imputation des responsabilités, portée par le Rassemblement national. Alexandre Loubet (RN, Mme Anne Lauvergeon) fixe la ligne du groupe : « Areva était un fleuron de notre industrie nucléaire et son démantèlement, en 2017, a porté atteinte à notre souveraineté énergétique », responsabilité attribuée aux dirigeants politiques. Cette charge culmine face à Lionel Jospin (M. Lionel Jospin). Jean-Philippe Tanguy (RN, M. Lionel Jospin) lui reproche frontalement : « D'une manière générale, vous donnez l'impression que tous ces sujets, qui sont au cœur de la souveraineté énergétique française, vous indifféraient. » Jospin (M. Lionel Jospin) oppose une fin de non-recevoir sur le terrain technique, estimant ne pouvoir répondre vingt ans après à des questions pointues sur Alstom ou les turbines sans transmission préalable, et soupçonnant une intention d'embarras : il invite à transmettre les questions « sauf si ces questions ont pour objectif de les embarrasser ». L'échange révèle ainsi une tension entre la mise en cause politique et le refus d'un ancien responsable de se prononcer sur des dossiers techniques anciens.
Un point de méthode est enfin soulevé par Jean-Luc Tavernier (M. Jean-Luc Tavernier), directeur de l'INSEE, qui signale un manque de moyens pour produire les analyses demandées, sur un ton à la fois spirituel et concret : « Le législateur dispose d'un autre privilège, monsieur le rapporteur : celui d'accroître le budget ! »
Qui en parle
- Anne Lauvergeon (Mme Anne Lauvergeon) : inventaire des cinq champions énergétiques de 2010 et bilan d'une décennie de déclin.
- Yves Bouvier (M. Yves Bouvier & Mme Nathalie Ortar) : mécanisme de perte de compétences faute de marché national, identifié dès les années 1980.
- Yves Bréchet (M. Yves Bréchet) : lecture générationnelle du déclin et plaidoyer pour la formation technique et le devoir public des élites.
- Alexandre Loubet — RN (Mme Anne Lauvergeon) : démantèlement d'Areva comme atteinte à la souveraineté, imputée aux dirigeants.
- Jean-Philippe Tanguy — RN (M. Lionel Jospin) : charge politique contre Jospin, accusé d'indifférence aux enjeux de souveraineté.
- Lionel Jospin (M. Lionel Jospin) : refus de répondre aux questions techniques anciennes et soupçon de volonté d'embarras.
- Jean-Luc Tavernier (M. Jean-Luc Tavernier) : signale le manque de moyens de l'INSEE pour les analyses demandées.