Qui est auditionné
Table ronde de « diagnostic quantitatif des usages de TikTok », deuxième audition de la réunion du 3 avril 2025, présidée par M. Arthur Delaporte. Quatre chercheurs, tous ayant prêté serment : M. Mehdi Arfaoui, sociologue au laboratoire d'innovation numérique de la CNIL, et Mme Jennifer Elbaz, chargée de mission éducation au numérique à la CNIL, qui présentent l'enquête « Numérique adolescent et vie privée » (2024, 130 entretiens de collégiens, 600 questionnaires de parents) ; Mme Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication (Sorbonne Nouvelle-IRCAV, université de Lille), qui apporte une lecture sémiologique de la forme des contenus ; M. Jérôme Pacouret, sociologue à la chaire « Société algorithmique » de l'institut MIAI Grenoble Alpes, qui présente l'enquête quantitative « Feeding Bias » (ANR) sur un échantillon représentatif des 18 ans et plus. Ces profils orientent nettement les propos : terrain scolaire et angle « données personnelles » côté CNIL, analyse de forme côté Allard, statistique d'usage — donc sur des majeurs — côté Pacouret.
La substance
Arfaoui pose une singularité de TikTok : « Sur TikTok, contrairement à d'autres applications fréquemment utilisées par les adolescents – Snapchat, WhatsApp, Instagram –, la communication entre pairs, entre camarades, est secondaire », la pratique dominante étant « une consommation unilatérale de contenus ». Il décrit une hybridation entre le flux télévisuel et « ses algorithmes fins et personnalisés, dont l’objectif consiste à faire rester l’utilisateur ». Elbaz complète côté données : chaque interaction, temps passé, répétition, swipe, partage nourrit le profilage.
Sa thèse propre est celle de la désappropriation : TikTok serait « une plateforme très stigmatisée aux yeux des adolescents et de leurs parents », massivement quittée, avec des étapes de « sevrage ». Interrogé par la rapporteure sur la proportion réelle, il avance un ordre de grandeur de terrain — « Dans une classe, 40 % à 50 % des élèves peuvent avoir arrêté de la consulter » — et lit des commentaires spontanés d'adolescents sur YouTube (« TikTok est un poison »). Il cite une étude économétrique de Chicago et Berkeley : environ 50 dollars pour qu'un étudiant quitte TikTok un mois seul, mais des étudiants prêts à payer pour que tous le quittent ; deux tiers « disent se sentir piégées ».
Allard, qui étudie l'application depuis Musical.ly (2015) et a forgé la notion de « tiktokisation », soutient que TikTok est « doublement répétitif » (défilement, boucle, algorithme) et « l'application la plus performante pour affirmer et réaffirmer des contenus » ; « le fonctionnement s'apparente à celui d'un mégaphone qui se serait enrayé », d'où, selon elle, une facilité à propager de la propagande. Elle nuance en reconnaissant une « fan culture » inventive et un espace de politisation.
Pacouret conteste frontalement l'idée d'enfermement mono-plateforme : « Les utilisateurs exclusifs de TikTok n'existent pas, ou presque » (1 % des usagers quotidiens ; 80 % consultent au moins quatre réseaux) ; 74 % des 18-24 ans l'utilisent chaque semaine, 45 % y suivent des médias ou journalistes. Il met en garde contre les « paniques morales » et, sur l'anorexie, rappelle en s'appuyant sur les travaux de Muriel Darmon que les médias peuvent participer d'un processus sans en être « la cause ». Il avance aussi que 20 % des jeunes usagers de TikTok interrogés ont été personnellement visés par des discours haineux ou du harcèlement, « sans qu'il y ait un effet propre à TikTok ».
Ce qui se joue
Trois frictions structurent l'échange. Le président Delaporte interroge Mme Allard sur son lien d'intérêt et obtient, après relance, l'aveu : « J'ai été rémunérée, comme je le suis pour toute participation à une activité de ce type » — il demande confirmation écrite et la liste de ses autres liens. La rapporteure Laure Miller conteste la thèse des substituts (« L'ennui peut avoir des effets positifs ») et pose l'ineffectivité du contrôle de l'âge, jusqu'à demander s'il n'est pas « illusoire de vouloir réguler un réseau social qui ne le veut pas ». Mme Claire Marais-Beuil (RN), invoquant sa qualité de médecin et la plainte du collectif Algos Victima, refuse la relativisation sociologique. Enfin, Pacouret met en cause la méthode CNIL (parole d'adolescents construite par les adultes) ; Arfaoui réplique : « Ne laissons donc pas penser que nous serions passés à côté de ces énormes éléphants méthodologiques. »
Apport au dossier
L'audition installe le contradictoire interne au champ académique et fournit les éléments les plus à charge de la séance — Elbaz affirmant que « quasiment 100 % des enfants » connectés seuls ont vu des contenus choquants et que TikTok « sait très bien faire entrer de nouvelles idées » (lame de taille-crayon, vidéo du chat au mixeur), constats de terrain non quantifiés. Doctrine défendue : renoncer à modérer 100 %, préférer le droit au paramétrage (travaux de Célia Zolynski), l'interdiction d'exploiter les données des mineurs à des fins de fidélisation, des mécanismes de réparation économique, et — message institutionnel de la CNIL — « accroître les moyens plutôt que de procéder à une inflation législative ».