Qui est auditionné
Table ronde à quatre voix, deuxième audition de la réunion n° 5, sous la présidence de M. Arthur Delaporte. Mme Sophie Jehel est professeure en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, ancienne du CSA sur la protection de l'enfance, auteure de L'adolescence au cœur de l'économie numérique ; elle revendique une approche de sociologie des usages, adossée à un questionnaire administré depuis dix ans à plusieurs milliers d'adolescents de 15-16 ans (Ceméa / région Normandie) et à des entretiens qualitatifs (200 adolescents sur la réception des images violentes). Elle est entourée de Mme Murielle Popa-Fabre (ancienne chercheuse au Collège de France et à l'Inria, experte au Conseil de l'Europe, spécialiste de l'IA), de Mme Elisa Jadot (journaliste, réalisatrice d'Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5, documentaire dont le président indique qu'il « a inspiré la création de cette commission d'enquête ») et de M. Stéphane Blocquaux (maître de conférences, auteur du Biberon numérique). Quatre profils, quatre registres : recherche socio-économique, expertise algorithmique, enquête journalistique de terrain, plaidoyer éducatif. Tous prêtent serment.
La substance
Sophie Jehel propose une grille socio-économique : la « politique émotionnelle » des plateformes reposerait sur trois piliers — injonction à la publication, « web affectif », surveillance panoptique. Sa formule : « Ce qui importe aux plateformes n'est pas la nature des émotions, mais la possibilité de les calculer et de les revendre. » Elle relie l'anxiété des jeunes à une mise en concurrence « dans une conception très néolibérale, où chacun doit se penser comme une entreprise et rentabiliser son capital de likes ». Chiffres qu'elle avance : sept comptes en moyenne par jeune de 15-16 ans ; 99 % des adolescents de 15 ans ont des comptes sur plusieurs réseaux. Elle souligne que le fonctionnement exact des algorithmes de TikTok reste mal connu et espère y accéder via l'article 40 du DSA.
Murielle Popa-Fabre veut « en finir avec l'idée selon laquelle les algorithmes seraient des immenses boîtes noires » : découpé en trois blocs, le dernier — le fil — pourrait être traité comme un produit régulable. Elle compare X (contenus pour moitié issus de connexions) et TikTok (contenus majoritairement d'inconnus, comportement de l'usager en 2ᵉ priorité). Elle indique qu'en 2023 la modération de TikTok était « pratiquement entièrement automatisée ». Elle détaille la gouvernance chinoise (couvre-feu 22 h - 6 h, 2 h/jour pour les 16-18 ans, mode « mineur », interdiction du marketing automatisé aux mineurs) et australienne (16 ans), et donne pour Douyin 33 % du chiffre d'affaires lié aux moins de 25 ans.
Elisa Jadot rapporte son expérience d'un faux profil d'adolescente de 13 ans, créé sans vérification d'âge : sur TikTok, « après avoir scrollé moins de cinq minutes – quatre minutes quarante-cinq, exactement –, j'ai fini par tomber sur des vidéos qui valorisaient le suicide ». Elle décrit du grooming et de la sextorsion, avance que « 75 % des contacts inappropriés entre adultes et mineurs proviennent de suggestions d'amis faites par le réseau social », qu'« un adolescent vaut en moyenne 270 dollars » pour Instagram, et oppose revenus et moyens de modération (2 Md$ chez TikTok pour 85 Md de revenus ; 40 000 modérateurs pour 3,5 Md d'utilisateurs). Ces chiffres sont attribués par elle à l'Insee, à des études anglo-saxonnes, à l'association Génération numérique et à des documents internes (« TikTok papers », Meta) ; ils ne sont pas contre-expertisés en séance. Stéphane Blocquaux défend la thèse la plus tranchée : « La seule solution consisterait à interdire aux mineurs la possession d'un smartphone », par analogie avec le scooter.
Les enjeux et les tensions
Le clivage traverse la table ronde elle-même. Jehel prend explicitement le contrepied de Blocquaux : « L'interdiction semble la solution la plus rapide, mais cette démarche me fait peur » — risque de contournement, ancrage social des usages, et danger de pénaliser d'abord l'école ; elle pose en même temps que « l'éducation ne remplace pas la régulation ». Second point de friction, méthodologique : Popa-Fabre rappelle que « le temps de la technique est beaucoup plus rapide que celui de la science » et raisonne en corrélation (temps d'écran > 30 min chez les 3-5 ans, atténué par le milieu social), quand Jadot tient les liens de causalité pour « bien été étudiés, établis dans des documents internes des plateformes et confirmés par les témoignages ». Le président Delaporte pousse cette prudence : sur les cures de « détox », il fait préciser que « ce n'est donc pas scientifiquement prouvé à ce stade ». La rapporteure Laure Miller ouvre par un cadrage assumé — les réseaux « sont en train d'abîmer des générations d'enfants » — tout en demandant les sources des chiffres sur la valeur monétaire des mineurs. Delaporte signale un angle mort de la commission (« Nous manquons d'éléments sur les lives ») ; Popa-Fabre répond n'avoir étudié que les lives de groupe chinois. Mme Josiane Corneloup (DR) est la seule députée à intervenir, sur la sensibilisation des parents.
Ce que l'audition apporte
Elle installe trois doctrines concurrentes soumises à la commission : interdire l'objet (Blocquaux), réguler le fil comme un produit et vérifier l'âge (Popa-Fabre, Jadot sur le statut d'hébergeur), réguler sans interdire en soutenant l'éducation aux médias (Jehel). Elle documente des points de comparaison internationaux (Chine, Australie, Royaume-Uni, Californie), pointe les limites du seul contrôle parental (comptes cachés, applications déguisées) et fournit à la fois le matériau le plus à charge de la séance et, par Popa-Fabre, les réserves méthodologiques qui en bornent la portée.