La part du citoyenTikTok et les mineurs

6 mai 2025 · réunion n°8

Audition — M. Elie Andraos, Mme Sabine Duflo, Mme Séverine Erhel

EAElie AndraosSDSabine DufloSESéverine ErhelVLVanessa Lalo

Qui est auditionné

Il s'agit en réalité d'une table ronde de quatre praticiens et chercheurs de la psychologie, tenue sous la présidence de M. Arthur Delaporte et sous serment : M. Elie Andraos, psychologue clinicien et coordonnateur du projet Addict IEJ (intoxication éthylique jeunes) au CHU Amiens-Picardie, auteur avec MM. Graziani et Del Monte d'une validation française de l'échelle de « peur de passer à côté » (Fomo) publiée dans L'Encéphale en mars 2025 ; Mme Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie à l'université de Rennes 2 ; Mme Vanessa Lalo, psychologue clinicienne ; Mme Sabine Duflo, psychologue clinicienne formée à la thérapie familiale systémique, membre du collectif Attention.

Les profils éclairent les positions : Andraos et Erhel parlent depuis la recherche et insistent sur les limites de la preuve ; Duflo parle depuis sa patientèle (vingt-six ans de pratique, consultation spécialisée dans le Loiret) et milite pour l'interdiction ; Lalo, également clinicienne, déclare spontanément un lien d'intérêt — deux tables rondes organisées par TikTok en 2021 et 2023 — et confirme, interrogée par le président, avoir été rémunérée : « Oui, j'ai été rémunérée, par leur agence de presse. »

La substance

Prudence méthodologique. Erhel pose le cadre : « Les études existent mais elles sont surtout corrélationnelles, c'est-à-dire qu'elles évaluent des associations ; certaines, longitudinales, parviennent à démontrer des causalités, mais elles sont peu nombreuses. » Seul le cyberharcèlement échappe à cette réserve : « S'agissant du cyberharcèlement, on peut commencer à parler de causalité » (détresse, jusqu'au stress post-traumatique). Andraos applique la même rigueur à ses propres travaux (« Celles que je vous présente sont issues d'une seule recherche ») et démonte une « statistique zombie » très répandue, celle des « 8 secondes d'attention, contre 9 pour un poisson rouge ». Erhel et Andraos préfèrent « usage problématique » à « addiction », absente du DSM et de la CIM.

Design et algorithme. Andraos mobilise Skinner : le scroll relève du renforcement à intervalle variable, celui des machines à sous — « Le casino veut notre argent ; TikTok veut notre temps. » L'algorithme est « un vendeur 2.0 » qui produit une « focalisation par répétition » jusqu'aux wormholes ; il décrit la dérive vers SkinnyTok et « des vidéos pro-ana, qui favorisent l'anorexie », tout en rappelant que ces contenus préexistent à la plateforme : « Les réseaux sociaux sont un miroir ».

Chiffres avancés. Duflo : six à huit heures d'écran par jour, quinze à vingt heures pour les cas d'addiction reçus en consultation, une patiente à « 53 heures et 52 minutes » de réseaux en une semaine. Erhel oppose la théorie « Boucle d'or » (1 à 2 heures d'usage raisonné, effets délétères au-delà de 4-5 heures), en précisant que ces études corrélationnelles reposent sur le jugement parental. Lalo avance qu'« au moins 60 % des parents géolocalisent leurs enfants » et que l'autonomie de déplacement des enfants est passée de 10 km en 1919 à 300 mètres en 2007 — chiffres non sourcés dans le verbatim.

Régulation. Convergence sur l'application du DSA, jugée défaillante : Erhel dénonce « une disposition du DSA qui n'est absolument pas appliquée » ; Lalo réclame d'appliquer un DSA « qui nous échappe un peu ». Elle déplace ensuite l'enjeu : « La fuite des données personnelles vers la Chine […], les stratégies géopolitiques et les guerres informationnelles ne constitueraient-elles pas les enjeux les plus importants, au-delà de ceux d’éducation et d’accompagnement ? »

Les enjeux et les confrontations

La ligne de fracture est interne à la table, sur l'interdiction avant 15 ans, mise sur la table par la rapporteure (« Ne pensez-vous pas que […] il faudrait interdire purement et simplement leur accès aux jeunes […] ? ») puis par le président (« Quel est votre point de vue sur la prohibition, qui est au cœur des réflexions de la commission ? »). Duflo la défend — « il faut évidemment interdire pour rendre les choses possibles » — et va jusqu'à la suppression du téléphone dans les cas extrêmes. Andraos oppose la logique de réduction des risques (exemple chinois des cartes d'identité empruntées), Erhel cite « une augmentation de 1 150 % de l'achat de VPN » après l'interdiction en Floride et objecte que la mesure ne règle rien pour les 16-17 ans. Duflo retourne l'argument : « C'est la preuve du caractère éminemment addictif des écrans. »

Deuxième confrontation, avec la rapporteure : elle affirme qu'« il est prouvé que le visionnage de vidéos déclenche une décharge de dopamine toutes les cinq secondes ». Erhel se dit « assez partagée », Lalo conteste — « tout dépend de l'expérience passée ». Miller relativise aussi la stratégie des contenus positifs de Lalo (le « Stendhal du numérique ») : « ceux-ci pourront être cachés par des piles de livres plus attrayants ». M. Thierry Perez (RN) interroge une « hausse considérable du narcissisme » et un appauvrissement de la langue : Andraos et Erhel répondent ne pas connaître d'étude établissant ce surcroît de narcissisme et reformulent en validation sociale par les pairs.

Ce que l'audition apporte

Un témoignage de première main sur la posture de TikTok, rapporté par Lalo : sur les moins de 13 ans, « ils m'ont répondu que ce n'était pas un problème car ils utilisaient des intelligences artificielles très bien faites » ; sur la majorité numérique, « ils m'ont répondu qu'ils ne mettraient rien en œuvre tant que la France n'aurait pas établi de cahier des charges et que, de toute façon, l'Europe retoquerait cette décision ». Propos rapportés, non vérifiés devant la commission. L'audition apporte aussi un contrepoids méthodologique aux discours d'effet direct, une thèse alternative (« l'écran n'étant en effet qu'un révélateur » — Lalo), et un point de convergence : responsabiliser les concepteurs et réguler les recommandations, plutôt que traiter le seul usager.