Qui est auditionné
Table ronde de l'éducation nationale, sous serment, présidée par M. Arthur Delaporte. Aux côtés de M. Marc Pelletier, chef de la sous-direction de l'action éducative, de la formation et des ressources à la DGESCO, siègent Mme Stéphanie Gutierrez, son adjointe, Mme Florence Biot, sous-directrice de la transformation numérique à la Direction du numérique pour l'éducation (DNE), et Mme Marie-Caroline Missir, directrice générale du Réseau Canopé et du Clemi, par ailleurs membre de la commission « enfants et écrans ». Mme Claire Bey, cheffe du bureau de la santé et de l'action sociale, figure dans la convocation mais n'intervient pas au verbatim.
Le profil éclaire la position : ce sont des administrateurs de politiques éducatives, non des régulateurs ni des cliniciens. Ils viennent décrire ce que l'école fait — et surtout ce qu'elle ne peut pas faire à la place des plateformes.
La substance
L'exposé liminaire déroule l'arsenal scolaire : éducation aux médias et à l'information adossée à l'enseignement moral et civique, certification Pix (attestation obligatoire dès la sixième depuis la rentrée 2024, Pix junior en CM1-CM2), programme Phare contre le harcèlement, veille sur les « jeux dangereux » qui se propagent « par mimétisme » sur les réseaux, Pix parents et information obligatoire aux familles au titre de la loi SREN de 2024.
Les chiffres sont attribués à leurs sources. Mme Biot cite l'étude annuelle e-Enfance 2024 : 67 % des élèves de primaire déjà inscrits sur des réseaux sociaux ou messageries, 93 % au collège, 96 % au lycée ; 22 % des primaires disent ne plus pouvoir se passer de leur téléphone plus d'une heure. Elle cite l'OMS pour une prévalence de 9 % d'usage problématique en France (11 % dans l'ensemble des pays étudiés), avec surreprésentation des filles de 13 ans. Mme Missir présente l'étude Clemi Sup (250 jeunes de 11 à 19 ans, 42 groupes de discussion, 2021-2023) : contenus choquants, autorégulation consciente de certains adolescents, et un « design intentionnellement addictif » générant « fatigue, stress et sentiment de perte de temps » — mais aussi des contenus éducatifs et une stigmatisation parentale contre-productive, « les parents interdisent ou diabolisent souvent TikTok sans véritablement comprendre son fonctionnement ».
Deux prudences sont explicites. Mme Missir affirme que TikTok est conçu dans son architecture même « pour générer des effets neurologiques particulièrement puissants sur le cerveau adolescent », en ajoutant aussitôt : « Nous employons le terme d'addiction avec toutes les précautions nécessaires, bien entendu. » Mme Biot rapporte que, selon la cohorte Elfe et le CSEN, « si le contexte familial exerce davantage d'influence que le temps d'écran sur le développement des compétences cognitives, ce dernier impacte significativement le temps de sommeil » — une étude à paraître ne constatant pas d'impact négatif sur les capacités cognitives. Elle rapporte en revanche, au conditionnel et au nom de « spécialistes », une alerte sur des troubles liés à l'identité de genre « potentiellement induits » par les algorithmes.
Côté mesures : l'expérimentation d'interdiction totale du portable, rebaptisée « portable en pause », a concerné « plus de 30 000 élèves » avec une amélioration du climat scolaire « rapportée par les établissements eux-mêmes », et doit être généralisée à la rentrée.
Les enjeux et confrontations
Le point le plus dur vient de la DNE. Mme Biot révèle qu'une « unique réunion » a eu lieu au printemps 2024 avec les principales plateformes dont TikTok : « Nous leur avons proposé d'utiliser ÉduConnect comme outil de vérification d'âge lors de l'ouverture d'un compte, mais aucune d'entre elles n'a donné suite à cette proposition. » L'argument des plateformes est restitué : « Elles ont toutes indiqué attendre une solution à l'échelle européenne, arguant qu'elles ne pouvaient investir dans des dispositifs nationaux disparates. » D'où sa ligne de défense : « l'éducation nationale n'a pas vocation à exercer un rôle de gendarme ou de policier », un enfant de neuf ans pouvant toujours « aisément se connecter ». Mme Miller saisit immédiatement l'ouverture — « Nous recevons TikTok la semaine prochaine et il m'intéresse particulièrement de connaître la date exacte de cette réunion » — et n'obtient pas la date, promise « ultérieurement ».
La rapporteure pousse sur trois autres fronts : le retard d'application des recommandations de la commission écrans, rendues à l'été 2024 (réponse : mise en œuvre progressive, effective à la rentrée) ; la « dédramatisation » des documents de sensibilisation, jugés « insuffisamment claire[s] et faussement rassurant[s] » ; et le « décalage » que des familles endeuillées disent ressentir entre la détresse de leurs enfants et la perception qu'en ont les professionnels. Mme Missir répond en défendant la globalité du rapport écrans et en désavouant des tribunes de membres de l'Académie des sciences. M. Pelletier oppose un argument de méthode : une communication centrée sur les seuls risques « ne constitue pas toujours la stratégie la plus efficace ». Mme Miller recadre : « mon intention n'est nullement d'instruire le procès de l'éducation nationale. »
Sur l'interdiction aux moins de 15 ans, la table n'est pas unanime. Mme Missir soutient la mesure votée par la commission écrans, hors « réseaux sociaux éthiques », et lance : « Il est temps d'abandonner cette rhétorique de l'impuissance face aux géants numériques ». Mme Biot va plus loin, à titre personnel : « J'affirme donc clairement être favorable à son interdiction », jugeant en outre « profondément problématique » que TikTok sponsorise des manifestations représentant la France. M. Pelletier reste plus prudent : distinguer « les réseaux vertueux des nocifs » est difficile, « ce sont finalement les usages qu'il convient de questionner et d'encadrer ».
Ce que l'audition apporte
Un fait daté et opposable à TikTok, auditionné la semaine suivante : le refus, par les plateformes, d'un dispositif public de vérification d'âge déjà opérationnel. Une doctrine assumée : l'école éduque, elle ne contrôle pas l'accès ; l'échelon pertinent est européen (DSA, modèle australien de l'eSafety Commissioner). Et deux contrepoids à décharge — la prudence sur le mot « addiction », le poids du contexte familial devant le temps d'écran sur la cognition. La modération et les délais de retrait, la monétisation des lives et la dimension ByteDance/Chine ne sont pas abordés.