La part du citoyen

Régulation UE & concurrence (DMA/DSA/AI Act/antitrust)

Omnibus, simplification et surconformité

Le corpus est dominé par une lecture critique du projet « Omnibus numérique » de la Commission européenne, une majorité d'intervenants contestant la qualification même de « simplification ». Pour Pierrick Clément (Ligue des droits de l'homme, des associations sur le thème de la protection des données personnelle), « la notion même de simplification apparaît (…) trompeuse et doit être qualifiée pour ce qu'elle est réellement, à savoir une démarche de dérégulation ». Il documente une correspondance directe entre le texte et les demandes des Big Tech : « la redéfinition de la notion de données personnelles est portée par Microsoft, la limitation du droit d'accès (…) est issue de Google, l'utilisation des données personnelles à des fins d'entraînement (…) est soutenue par Meta, Google et X ». Cette thèse d'une capture législative est étayée par Alexandra Lutz (Data for Good, Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques) : « le nombre de lobbyistes du secteur est supérieur à celui des députés européens et ils obtiennent en moyenne trois rendez-vous par jour ».

Plusieurs intervenants alertent sur l'affaiblissement du RGPD, du DSA et de l'AI Act. Julien Rossi (université Paris 8, Mme Nataliia Bielova & M. Julien Rossi) évoque l'« anonymity washing » et rappelle que « le RGPD fonctionnait de facto comme un étalon international, conférant aux entreprises européennes une présomption de conformité », retournant l'argument de compétitivité. Nataliia Bielova (Inria, Mme Nataliia Bielova & M. Julien Rossi) chiffre le risque : sur 9 000 sites étudiés, « 40 % recouraient à ce type de méthode » de fusion d'identifiants, contredisant l'idée que la mesure d'audience serait inoffensive. Marie-Laure Denis (Cnil, Mme Marie-Laure Denis) pose une ligne rouge : « maintenir la responsabilisation des acteurs, en conservant les règles binaires actuelles ». Thierry Breton (M. Thierry Breton) juge la démarche « plus idéologique que fonctionnelle » et propose qu'un éventuel omnibus serve à « borner » le DSA (fixer un délai de réponse) plutôt qu'à le « détricoter ».

Sur la surconformité (overcompliance), Nicolas Guillou (Cour pénale internationale, M. Nicolas Guillou) fournit le cas emblématique : « deux entreprises françaises ont arrêté de rembourser les dépenses de santé d'un citoyen français », sans aucun élément de rattachement aux États-Unis. Il dénonce l'alignement volontaire sur des sanctions américaines et résume : « Ma vie personnelle est devenue un laboratoire de la perte de souveraineté. »

Le clivage principal oppose ce camp à Arthur Mensch (Mistral AI, M. Arthur Mensch), pour qui « en technologie plus qu'ailleurs, l'existence d'une réglementation favorise les gros » et « réglementer pour défendre, cela ne fonctionne pas » ; il plaide pour simplifier et unifier. Position intermédiaire, Christel Heydemann (Orange, Mme Christel Heydemann) tient la simplification pour « une condition de compétitivité, pas une concession », dénonçant l'empilement des reportings (CSRD, NIS 2, ETS, Pay Transparency) et le Cybersecurity Act, mais réclame réciprocité : que « le cadre réglementaire européen cesse de travailler contre ceux qui investissent dans les infrastructures ». Le désaccord porte donc moins sur le fardeau réglementaire que sur la solution : combattre l'omnibus comme dérégulation (LDH, Cnil, Breton, universitaires) ou l'assumer comme allègement nécessaire (Mensch, en partie Heydemann).

Qui en parle

Interventions regroupées (19 citations · 8 auditions)

Domaine : Régulation UE & concurrence (DMA/DSA/AI Act/antitrust) · Sujet : omnibus-simplification

Couverture : 19 citations · 8 positions · 8 auditions

_Slugs bruts fusionnés : omnibus-numerique, omnibus-simplification, lobbying-simplification-deregulation, overcompliance-surconformite, surcharge-reglementaire, reglementation-lourdeur_

Positions exprimées

  • Mme Marie-Laure Denis (Mme Marie-Laure Denis) : Opposition ferme à la redéfinition restrictive des données à caractère personnel portée par l'omnibus numérique : elle introduirait un relativisme dangereux ; il faut conserver les règles binaires actuelles. _(tranchant 5)_
  • M. Arthur Mensch (M. Arthur Mensch) : Réglementer pour défendre ne fonctionne pas : la réglementation crée un surcoût qui favorise les gros acteurs américains et fait fuir les entrepreneurs ; il faut simplifier et unifier. _(tranchant 5)_
  • (table ronde) (Mme Nataliia Bielova & M. Julien Rossi) : La proposition « Omnibus numérique » de la Commission européenne affaiblirait substantiellement les garanties du RGPD sous couvert de simplification (exclusion des données pseudonymes, exceptions de consentement pour la mesure d'audience, notion d'entité non définie, angles morts comme les TV connectées) sans atteindre son objectif affiché de maintien du niveau de protection. _(tranchant 4)_
  • (table ronde) (Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques) : La loi de simplification de la vie économique et la PPL sur les centres de données vont dans la mauvaise direction : elles dérégulent (protections environnementales, participation citoyenne) au nom de la compétitivité, au bénéfice des monopoles. _(tranchant 4)_
  • M. Nicolas Guillou (M. Nicolas Guillou) : L'alignement volontaire d'entreprises européennes sur des sanctions américaines, sans aucune obligation juridique, est le danger le plus insidieux et doit être combattu en découplant les processus de compliance européens et américains. _(tranchant 4)_
  • M. Thierry Breton (M. Thierry Breton) : L'omnibus numérique ne doit pas servir à simplifier/dénaturer le corpus ; s'il faut légiférer, ce serait pour « borner » le DSA (fixer un délai de réponse), pas pour l'affaiblir. _(tranchant 4)_
  • Mme Christel Heydemann (Mme Christel Heydemann) : L'empilement d'obligations de reporting (CSRD, NIS 2, ETS, Pay Transparency) est une dépendance structurelle pernicieuse qui handicape les acteurs européens face aux Américains exemptés ; la simplification est une condition de compétitivité, pas une concession, et doit s'accompagner de réciprocité. _(tranchant 4)_
  • (table ronde) (des associations sur le thème de la protection des données personnelle) : L'omnibus numérique n'est pas une simplification mais une dérégulation assumée, dictée par le lobbying des Big Tech, qui allège les contraintes des grands groupes sans aider les PME et affaiblit RGPD, DSA et AI Act ; il faut le combattre. _(tranchant 3)_

Citations (verbatim, sourcées)

« la redéfinition de la notion de données personnelles est portée par Microsoft, la limitation du droit d'accès aux données est issue de Google, l'utilisation des données personnelles à des fins d'entraînement des systèmes d'intelligence artificielle est soutenue par Meta, Google et X »

Pierrick Clément — Ligue des droits de l'homme (audite, audition de des associations sur le thème de la protection des données personnelle, 2026-03-25)

_Établit une correspondance directe entre demandes nominatives des Big Tech et articles de l'omnibus : preuve d'une capture législative._

« La notion même de simplification apparaît, à cet égard, trompeuse et doit être qualifiée pour ce qu'elle est réellement, à savoir une démarche de dérégulation. »

Pierrick Clément — Ligue des droits de l'homme (audite, audition de des associations sur le thème de la protection des données personnelle, 2026-03-25)

_Requalification politique frontale : « simplification » est un habillage, la réalité est une dérégulation choisie. Ligne partagée par les trois associations._

« certains collègues, en particulier Szilvia Lestyán, évoquent le phénomène d’« anonymity washing », ou blanchiment par l’anonymisation »

Julien Rossi — université Paris 8 — Cémti (audite, audition de Mme Nataliia Bielova & M. Julien Rossi, 2026-04-01)

_Nomme le procédé par lequel l'étiquette « anonyme » sert à échapper au droit tout en laissant subsister le risque : cœur de la critique de l'Omnibus._

« Jusqu’à présent, le RGPD fonctionnait de facto comme un étalon international, conférant aux entreprises européennes une présomption de conformité et, partant, un avantage compétitif. »

Julien Rossi — université Paris 8 — Cémti (audite, audition de Mme Nataliia Bielova & M. Julien Rossi, 2026-04-01)

_Retourne l'argument de la compétitivité contre la déréglementation : affaiblir le RGPD nuirait à l'avantage compétitif européen, pas l'inverse._

« Sur un échantillon de 9 000 sites étudiés, 40 % recouraient à ce type de méthode. »

Nataliia Bielova — Inria — université Côte d'Azur (audite, audition de Mme Nataliia Bielova & M. Julien Rossi, 2026-04-01)

_Chiffre qui contredit l'hypothèse de l'Omnibus selon laquelle les services de mesure d'audience seraient inoffensifs : 40 % fusionnent des identifiants._

« Le nombre de lobbyistes du secteur est supérieur à celui des députés européens et ils obtiennent en moyenne trois rendez-vous par jour au Parlement et à la Commission européenne. »

Alexandra Lutz — Data for Good (audite, audition de Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques, 2026-04-02)

_Quantifie l'emprise du lobbying tech sur les institutions européennes pour expliquer la dérégulation en cours._

« Ma vie personnelle est devenue un laboratoire de la perte de souveraineté. »

M. Nicolas Guillou — Cour pénale internationale (audite, audition de M. Nicolas Guillou, 2026-04-08)

_Formule-choc résumant tout le témoignage : un individu devenu banc d'essai grandeur nature de la dépendance numérique et de la perte de souveraineté du quotidien._

« En pratique, deux entreprises françaises ont arrêté de rembourser les dépenses de santé d’un citoyen français, alors qu’elles ont été faites sur le sol européen, qu’il n’y a aucun élément de rattachement aux États-Unis, que la transaction n’est pas en dollars et qu’aucune des parties n’est de nationalité américaine. »

M. Nicolas Guillou — Cour pénale internationale (audite, audition de M. Nicolas Guillou, 2026-04-08)

_Cas d'école d'overcompliance : des entreprises françaises appliquent une sanction américaine sans aucun lien juridique, révélant l'ampleur de l'auto-alignement._

« Comment peut-on vouloir les simplifier, voire les détricoter ? »

Thierry Breton — Ancien commissaire européen au marché intérieur (audite, audition de M. Thierry Breton, 2026-04-15)

_Résume l'alerte de Breton contre l'omnibus numérique perçu comme une entreprise de démantèlement d'un acquis démocratique à peine appliqué._

« S’il fallait faire évoluer la législation avec un omnibus, ce ne serait pas pour la simplifier mais pour commencer à borner les choses. »

Thierry Breton — Ancien commissaire européen au marché intérieur (audite, audition de M. Thierry Breton, 2026-04-15)

_Retourne l'argument de la simplification : le seul omnibus utile renforcerait le DSA en fixant un délai de réponse, là où les avocats exploitent son absence._

« On voit bien que la démarche est tout de même plus idéologique que fonctionnelle. »

Thierry Breton — Ancien commissaire européen au marché intérieur (audite, audition de M. Thierry Breton, 2026-04-15)

_Nuance notable : Breton, défenseur de l'AI Act, concède que la volonté de le réviser si tôt (à peine entré en vigueur, application par tranches jusqu'en 2030) relève de l'idéologie plus que du besoin réel._

« Il faut maintenir la responsabilisation des acteurs, en conservant les règles binaires actuelles – c'est le point qui nous paraît le plus essentiel, à propos de l'« omnibus numérique ». »

Marie-Laure Denis — Cnil (audite, audition de Mme Marie-Laure Denis, 2026-04-15)

_Ligne rouge de la Cnil sur le paquet de simplification : refuser le relativisme de la définition des données personnelles qui priverait les utilisateurs de garanties._

« l’Europe proclame sa souveraineté numérique, mais elle élabore simultanément des textes qui fragilisent les acteurs qui financent les infrastructures dont cette souveraineté dépend. »

Christel Heydemann — Orange (audite, audition de Mme Christel Heydemann, 2026-04-16)

_Formule-synthèse du paradoxe réglementaire européen : la thèse politique centrale d'Orange devant la commission._

« En voulant réduire une dépendance, on pourrait en créer une autre, plus concentrée encore, et demander aux opérateurs d’en financer seuls le coût par des swaps d’équipements massifs, sans mécanisme de compensation. Une politique de sécurité qui affaiblit financièrement les opérateurs qu’elle prétend protéger affaiblit in fine la sécurité de l’ensemble. »

Christel Heydemann — Orange (audite, audition de Mme Christel Heydemann, 2026-04-16)

_Critique du Cybersecurity Act : réduire les équipementiers admissibles crée une dépendance plus concentrée et un coût non compensé ; argument central de la demande de proportionnalité._

« En pratique, on ne décarbonera pas l’activité, on la déplacera hors d’Europe. »

Christel Heydemann — Orange (audite, audition de Mme Christel Heydemann, 2026-04-16)

_Punchline sur l'extension de l'ETS aux navires câbliers : illustration d'une politique environnementale qui manque sa cible et dégrade l'autonomie stratégique._

« Ce que nous demandons en retour, c’est que le cadre réglementaire européen cesse de travailler contre ceux qui investissent dans les infrastructures dont dépend cette souveraineté. »

Christel Heydemann — Orange (audite, audition de Mme Christel Heydemann, 2026-04-16)

_Phrase de clôture du propos liminaire : le contrat implicite qu'Orange propose au législateur._

« En technologie plus qu’ailleurs, l’existence d’une réglementation favorise les gros. Comme on dit, l’enfer est pavé de bonnes intentions. »

M. Arthur Mensch — Mistral AI (audite, audition de M. Arthur Mensch, 2026-05-12)

_Thèse contre-intuitive et clivante pour une commission qui cherche à réguler : la réglementation protectrice se retourne contre les acteurs européens qu'elle prétend défendre._

« En résumé, réglementer pour défendre, cela ne fonctionne pas. »

M. Arthur Mensch — Mistral AI (audite, audition de M. Arthur Mensch, 2026-05-12)

_Formule-choc résumant sa position anti-réglementation défensive, adressée directement à une commission d'enquête en quête de leviers réglementaires._

« Ce récit est d’autant plus destructeur qu’il est intériorisé par les Européens – on peut parler d’une forme de colonialisme. »

M. Arthur Mensch — Mistral AI (audite, audition de M. Arthur Mensch, 2026-05-12)

_Dénonce un ressort culturel : la défaite européenne se joue aussi dans un récit d'auto-dénigrement importé et intériorisé._