Export de réacteurs et échecs commerciaux
Le corpus aborde l'export de réacteurs nucléaires sous l'angle dominant de l'échec, autour d'un événement récurrent : la perte de l'appel d'offres d'Abu Dhabi (Émirats Arabes Unis) au profit de la Corée du Sud. Cet épisode est cité comme un point de bascule pour la filière française par plusieurs intervenants. Catherine Cesarsky (Mme Catherine Cesarsky) le qualifie de « terrible gifle pour le nucléaire français » et indique que « c'est d'ailleurs à ce moment qu'il fut décidé de créer le CPN ». Manuel Valls (M. Manuel Valls) le désigne comme « un échec que l'on tend aujourd'hui à sous-estimer », marquant à la fois le mandat de François Hollande et son gouvernement.
Sur les causes de cet échec, les analyses divergent. Henri Proglio (M. Henri Proglio) attribue la défaite à une faiblesse organisationnelle : « Nous avons perdu le contrat d'Abu Dhabi, parce que la France était mal organisée, ni plus ni moins. Les Coréens l'ont emporté. Certes, nous étions plus chers. » Il reconnaît donc un désavantage de prix, mais place la désorganisation française au premier plan plutôt que la qualité du produit.
Anne Lauvergeon (Mme Anne Lauvergeon) déplace le diagnostic vers une cause structurelle : le financement. Selon elle, « depuis dix ans, pour vendre un réacteur nucléaire, il faut le financer », citant les Russes en Hongrie et les Américains en Pologne, qui financent la construction et se remboursent sur la production. Elle formule une recommandation stratégique : transposer au nucléaire le modèle de financement export du Rafale, faute de quoi la France risque « d'être à chaque fois en dehors du coup ». Elle pose toutefois une limite morale et de sûreté : « On ne peut pas fournir du nucléaire à des pays qui ne sont pas gérés de manière rationnelle. »
Catherine Cesarsky (Mme Catherine Cesarsky) ajoute un autre désavantage concurrentiel, juridique celui-là : du temps où elle était haut-commissaire, l'offre française était mieux placée car elle proposait de reprendre les déchets des acheteurs, possibilité que la France n'a plus, étant « empêchée par une loi », alors qu'un concurrent (russe) peut l'offrir.
Sur les perspectives à l'export, Hervé Machenaud (M. Hervé Machenaud) exprime la position la plus tranchée : la vente d'EPR « me paraît assez illusoire » tant que l'on n'a pas réussi à le faire fonctionner ni à en connaître le coût ; il conditionne tout export à la relance préalable d'un programme standardisé.
Enfin, François de Rugy (M. François de Rugy) évoque un cas distinct, le contrat Hinkley Point au Royaume-Uni, qu'Emmanuel Macron, ministre de l'économie, aurait « beaucoup poussé à la signature » pour EDF, argument mobilisé pour réfuter l'idée d'un Macron antinucléaire.
Qui en parle
- Henri Proglio (M. Henri Proglio) : échec d'Abu Dhabi imputé à la désorganisation française (prix plus élevé reconnu).
- Anne Lauvergeon (Mme Anne Lauvergeon) : enjeu structurel du financement export ; modèle Rafale à transposer ; limite morale/sûreté.
- Catherine Cesarsky (Mme Catherine Cesarsky) : Abu Dhabi comme déclencheur de la création du CPN ; désavantage juridique sur la reprise des déchets.
- Manuel Valls (M. Manuel Valls) : échec des Émirats comme traumatisme structurant sous-estimé.
- Hervé Machenaud (M. Hervé Machenaud) : export d'EPR « illusoire » avant standardisation et maîtrise du coût.
- François de Rugy (M. François de Rugy) : Hinkley Point poussé par Macron, à l'export comme contre-exemple d'antinucléarisme.