EPR, nouveau nucléaire et programme de relance
Ce domaine retrace toute la trajectoire industrielle du nucléaire français de troisième génération : de la conception de l'EPR au tournant des années 2000 jusqu'au programme de relance annoncé à Belfort en 2022, en passant par le fiasco de Flamanville, les déconvenues à l'export et les questions de financement. Une ligne de force domine l'ensemble des auditions : le diagnostic, très largement partagé, d'une perte de compétences provoquée par l'interruption décennale de la construction de réacteurs. De d'Escatha à Sarkozy, de Gadonneix à Knoche, la cause première des dérives n'est presque jamais cherchée dans le réacteur lui-même mais dans le « yo-yo » industriel et l'arrêt des chantiers depuis Civaux. À partir de ce socle, le corpus se structure autour de quelques clivages récurrents : conception contre exécution, série contre unité, marché contre État, prudence calendaire contre accélération.
Les huit sujets s'articulent ainsi. « EPR de Flamanville » constitue le cas d'école : lancé dans un climat euphorique, jamais opérationnel à l'heure des auditions, il cristallise le débat sur la perte de compétences et fait apparaître deux clivages — la conception est-elle en cause (Proglio : engin « quasi inconstructible ») ou seulement l'exécution (Knoche : « l'EPR est constructible, puisqu'il tourne ») ? Fallait-il une paire plutôt qu'une tranche unique ? « Conception de l'EPR et genèse franco-allemande » remonte en amont : un groupe (d'Escatha, Colombani) valorise un réacteur à sûreté déterministe supérieur à ses concurrents, quand Machenaud le qualifie de « désastre stratégique » imposé par l'axe Kohl-Mitterrand et de facture devenue largement allemande. La sûreté y est le critère commun, mobilisé pour des conclusions opposées. « Programme EPR2 et montée en cadence » porte la logique de relance : construire en série (un palier d'au moins six EPR, effet de série sur les coûts pour d'Escatha ; 51 Md€ pour six EPR2 selon Rémont) et stabiliser l'outil industriel (Fontana). Les divergences portent sur l'ampleur (Piechaczyk : 14 EPR = « maximum industriel très ambitieux »), la cohérence (Marignac), la course à la puissance (Voynet) et le raisonnement à climat constant (Batho). « Décision et financement du nouveau nucléaire » distingue le calendrier — attendre la maturité industrielle et le retour d'expérience de Flamanville (Pellion, de Rugy relayant Le Maire) face à l'interpellation du rapporteur — et le financement, sur lequel un constat traverse les orientations : le nouveau nucléaire « n'est pas compatible avec le marché » (de Ladoucette, pourtant pro-marché ; Jancovici parlant d'activité régalienne).
« Export de réacteurs et échecs commerciaux » est dominé par la perte d'Abu Dhabi au profit de la Corée, « terrible gifle » (Cesarsky), diversement imputée à la désorganisation française (Proglio), au défaut de financement export (Lauvergeon, modèle Rafale) ou à un désavantage juridique sur la reprise des déchets (Cesarsky). Machenaud juge l'export d'EPR « illusoire » avant standardisation. « Hinkley Point » documente la défense concordante et assumée du projet britannique par ses deux décideurs (Lévy : décision « indispensable » et rentable ; Valls : crédibilité de la France et de la filière), tout en reconnaissant les controverses internes (démission du DAF, opposition CGT) et le soupçon de conflit d'intérêts réfuté sous serment. « Abandon du chantier de Penly » oppose la rationalité d'un industriel privé qui s'en désengage (Pouyanné : obligations résiduelles trop complexes pour un bilan privé, risques relevant des États) au regret rétrospectif de Gadonneix (perte de 100 TWh, soit 20 % de la production d'EDF, « entre Flamanville et Le Havre »). « Petits réacteurs modulaires (SMR/AMR) » sépare ceux qui y voient une occasion stratégique manquée (Lauvergeon, Cesarsky : diversification d'Areva mise en sommeil « contre l'avis d'EDF ») de ceux qui appellent à la prudence sur la maturité et la viabilité économique (Jacq, objectif 80 €/MWh ; Eyl-Mazzega, 70 projets dans le monde, aucun abouti).
Les clivages majeurs se recoupent. Le premier, transversal, oppose les tenants d'un échec d'exécution (perte de compétences, désorganisation, chantier unique) aux tenants d'un vice de conception ou d'un choix stratégique subi (Proglio, Machenaud, Borloo). Le deuxième, sur la stratégie industrielle, oppose la doctrine de la série et de la cadence stable (d'Escatha, Fontana, Rémont) à la prudence sur l'ampleur et le calendrier (Pellion, Piechaczyk). Le troisième oppose la lecture EPR-centrée attribuée à EDF à la diversification (Atmea, SMR) revendiquée par Areva (Lauvergeon, Cesarsky). Enfin, sur le financement, le clivage attendu marché/État s'efface au profit d'un consensus reconnaissant l'inadaptation du marché à des investissements « aussi lourds, longs et risqués ».
Sujets couverts
- EPR de Flamanville (choix, retards, dérives) : cas d'école de l'échec industriel ; clivages conception/exécution et tranche unique/paire, perte de compétences.
- Conception de l'EPR et genèse franco-allemande : réacteur à sûreté déterministe valorisé (d'Escatha, Colombani) ou « désastre » franco-allemand subi (Machenaud).
- Programme EPR2 et montée en cadence : logique de série et de cadence stable, chiffrages (6 EPR2, 51 Md€), débats sur l'ampleur (14 EPR) et le raisonnement climatique.
- Décision et financement du nouveau nucléaire : prudence calendaire (attendre Flamanville) vs accélération ; consensus sur l'incompatibilité avec le marché.
- Export de réacteurs et échecs commerciaux : la « gifle » d'Abu Dhabi, causes débattues (organisation, financement, déchets), export d'EPR jugé « illusoire ».
- Hinkley Point : défense concordante du projet par Lévy et Valls, controverses internes et conflit d'intérêts réfuté sous serment.
- Abandon du chantier de Penly : désengagement assumé de Total (Pouyanné) vs regret de la capacité perdue (Gadonneix, 100 TWh).
- Petits réacteurs modulaires (SMR/AMR) : occasion stratégique manquée (Lauvergeon, Cesarsky) vs prudence sur la maturité et l'économie (Jacq, Eyl-Mazzega).