Dépenses et monétisation des mineurs
Sur ce sujet, le corpus est construit à sens unique : cinq prises de parole soutiennent que les plateformes tirent un revenu direct des mineurs, aucune n'est venue le contester en séance — mais la contradiction ne vient pas d'un contre-discours, elle vient de la commission elle-même, qui demande les sources des chiffres qu'on lui apporte.
L'accusation est portée d'abord au niveau du modèle. Selon Elisa Jadot (cr05b), « Les réseaux sociaux ne protègent pas les enfants, mais au contraire les monétisent : pour Instagram, un adolescent vaut en moyenne 270 dollars. » Le cadrage est explicite : protection et monétisation sont posées comme incompatibles, l'inaction devenant alors une conséquence économique et non une défaillance. Elle appuie en opposant les ordres de grandeur — « des budgets ridicules à la modération : 2 milliards de dollars chez TikTok pour 85 milliards de revenus annuels », et « 40 000 modérateurs pour 3,5 milliards d'utilisateurs ». Ces chiffres sont avancés par l'intervenante, sans que leur source soit précisée à cet endroit.
C'est précisément là que la rapporteure intervient. Laure Miller — EPR (cr05b) demande : « pourrez-vous nous préciser la source de vos données sur la valeur monétaire des enfants pour les réseaux ? » La question n'est pas une objection sur le fond, mais elle installe la seule prudence méthodologique du sujet : les chiffres les plus frappants du dossier sont, au moment où ils sont prononcés, non vérifiés en séance.
Le second registre est celui du cas concret, et il déplace la question de la publicité vers le paiement. Audrey Chippaux (cr16a) rapporte que « Le service Apple Pay étant connecté au compte TikTok, l'adolescent a dépensé plus de 4 000 euros, c'est-à-dire tout le budget des vacances, en participant à ce genre de matchs. » Elle ne s'arrête pas au dispositif technique et impute une intention : « Dans cette affaire, l'influenceur n'est pas innocent : il fait croire à un lien d'amitié avec les personnes qui donnent. » Il s'agit d'un témoignage rapporté, non vérifié indépendamment. Arthur Delaporte — SOC (cr05b) avait ouvert cet angle en le distinguant du commerce : « Vous parlez des lives sur TikTok Shop, mais qu'en est-il des sommes dépensées par les mineurs en cadeaux virtuels lors des matchs entre deux influenceurs ? » — question qui signale surtout que la commission manque alors d'éléments sur les lives.
Reste un présupposé que le sujet installe sans le formuler : que la dépense soit le symptôme d'un ciblage, et non l'inverse. Sophie Jehel (cr05b) y contribue par une observation indirecte — « d'après mes étudiants, les contenus sur la tristesse ou la dépression s'accompagnent de publicités pour des antidépresseurs » —, élément anecdotique et non chiffré, qu'elle attribue elle-même à ses étudiants. À l'inverse, Murielle Popa-Fabre (cr05b) apporte le seul point de comparaison réglementaire, sur Douyin : « en 2022, 33 % du chiffre d'affaires étaient liés à des utilisateurs de moins de 25 ans. Les décisions automatisées de marketing commercial à destination des mineurs ont donc été interdites. » Le chiffre porte sur la version chinoise, pas sur TikTok international.
Qui en parle
- Elisa Jadot — journaliste-documentariste, auditionnée (cr05b) : porte la thèse du modèle économique fondé sur la monétisation des mineurs ; avance les chiffres les plus élevés du sujet (270 dollars par adolescent, budgets de modération rapportés aux revenus), sources non précisées en séance.
- Audrey Chippaux — auteure de « Derrière le filtre », auditionnée (cr16a) : apporte le cas concret des dépenses en live (plus de 4 000 euros via Apple Pay) et impute une part de responsabilité à l'influenceur ; témoignage rapporté.
- Laure Miller — EPR — rapporteure (cr05b) : seule voix de prudence méthodologique, demande le sourçage des données sur la valeur monétaire des enfants.
- Arthur Delaporte — SOC — président (cr05b) : ouvre l'angle des cadeaux virtuels lors des matchs d'influenceurs, distinct de TikTok Shop.
- Sophie Jehel — chercheuse, auditionnée (cr05b) : rapporte, via ses étudiants, un ciblage publicitaire adossé aux contenus dépressifs.
- Murielle Popa-Fabre — spécialiste des modèles d'IA, auditionnée (cr05b) : fournit le point de comparaison chinois (Douyin, 33 % du CA lié aux moins de 25 ans en 2022, marketing automatisé interdit aux mineurs).