Rémunération des créateurs
La commission découvre un modèle où la rémunération directe des vidéos est faible et déclinante, mais où la question posée n'est pas son montant : c'est de savoir si sa mécanique — payer à l'audience captée par l'algorithme — oriente la production vers les contenus qui choquent le plus.
Les ordres de grandeur, tous avancés par les témoins eux-mêmes, dessinent une courbe descendante. Morgan Lechat chiffre le fonds créateurs à « environ 30 ou 40 centimes pour mille vues » pour une vidéo de plus d'une minute et à partir de 10 000 abonnés, en précisant qu'auparavant « le montant pouvait atteindre quasiment un euro » (cr21d). Océane Herrero rappelle qu'à l'époque de son livre la rémunération était « de 20 euros pour un million de vues » (cr04b). Anna Baldy, 160 000 abonnés, déclare d'emblée percevoir « des revenus reversés par TikTok sur la base des audiences de mes vidéos » et les situe entre « 900 et 1 400 euros, avec une forte variabilité mensuelle » (cr21e). Joëlle Toledano replace cette manne dans l'ensemble : sur 39 milliards de dollars de chiffre d'affaires 2024, 10 % relèveraient de la monétisation in-app « qui contribue à financer les influenceurs » (cr16b) — chiffres non vérifiés en séance.
L'axe se joue là. Herrero affirme que « TikTok utilise sa politique de rémunération pour orienter les créateurs vers les contenus qu'elle souhaite voir se développer » (cr04b) : la grille devient un levier éditorial. Le président Delaporte durcit la lecture en jugeant le modèle « particulièrement problématique, dans la mesure où des contenus choquants peuvent s'avérer plus rémunérateurs que des contenus de qualité » (cr21e). Manon Tanti, sans charger la plateforme, en décrit le ressort de l'intérieur : « il faut poster très souvent – au moins deux à trois vidéos par jour » pour « entrer dans l'algorithme » (cr24d). Le design incitatif est ainsi documenté par une praticienne avant d'être imputé à quiconque.
Face à cela, les créateurs auditionnés minimisent leur exposition économique. Tanti chiffre TikTok à « 1 % de mon revenu mensuel » et, quand la rapporteure relie ce faible revenu à l'intérêt indirect des placements, elle coupe : « Ce sont deux choses différentes » (cr24d). Isac Mayembo va plus loin sur la monétisation vidéo — « Non, je n'ai jamais touché un centime » — tout en assumant par ailleurs gagner de l'argent sur la plateforme et la juger « de manière générale, néfaste » (cr24b). Ces dénégations portent un présupposé qu'aucun intervenant ne formule : si le CPM ne fait pas vivre, l'argent vient d'ailleurs. Mayembo l'objective lui-même avec ses commissions d'affiliation « en moyenne de 50 %, voire de 60 ou 70 % » ; Mathieu Barrère décrit des agences vivant d'« une commission de 20 % prélevée sur chaque transaction » (cr21c) ; Tristan Boursier nomme un sponsoring externe, « le fonds Périclès, financé par Pierre-Édouard Stérin » (cr30c). Le levier économique dont on débat est en partie hors du champ que la plateforme contrôle et documente.
Reste le cas-limite, posé sous forme de questions : Delaporte cite « plusieurs centaines de milliers d'euros par mois » déclarés par Nasdas et demande « quelles vidéos lui rapportent le plus d'argent ? », puis pourquoi un créateur « dont plusieurs contenus ont été modérés » n'a pas été banni (cr30b). Le matériau ne contient pas la réponse de la plateforme : l'articulation entre rentabilité d'un créateur et tolérance à la modération y reste une interrogation, non un constat.
Qui en parle
- Océane Herrero (journaliste, autrice, cr04b) — thèse du levier éditorial : la grille de rémunération oriente la production ; donne l'ordre de grandeur historique (20 € / million de vues) en refusant d'estimer l'actuel.
- Arthur Delaporte (président de la commission, cr21e, cr30b) — juge le modèle structurellement incitatif au contenu choquant ; instruit le cas Nasdas et la contradiction modération / non-bannissement.
- Morgan Lechat — Monsieurlechat (créateur, cr21d) — barème du fonds créateurs vu d'en bas, et sa baisse dans le temps.
- Anna Baldy (créatrice, cr21e) — déclaration d'intérêt et chiffres personnels : 900 à 1 400 € mensuels, très variables.
- Mme Manon Tanti (créatrice, cr24d) — minimise son revenu TikTok (« 1 % ») et refuse le lien avec les placements, tout en décrivant l'exigence de volume imposée par l'algorithme.
- M. Isac Mayembo (créateur, cr24b) — conteste toucher la monétisation vidéo, assume un modèle d'affiliation à 50-70 % de commission, et qualifie la plateforme de néfaste.
- Joëlle Toledano — Université Paris Dauphine-PSL / Conseil national du numérique (cr16b) — structure du chiffre d'affaires 2024 et poids de la monétisation in-app.
- M. Mathieu Barrère — Envoyé spécial, France Télévisions (cr21c) — modèle des agences : 20 % de commission par transaction.
- Tristan Boursier — Cevipof (cr30c) — sponsoring hors plateforme (fonds Périclès) finançant certains influenceurs.