La production audiovisuelle : externalisation, concentration, création
Vue d'ensemble
Ce domaine porte sur la fabrique concrète des programmes de l'audiovisuel public : qui les produit, avec quels capitaux, à quel coût, pour quelle création et avec quels emplois. Il constitue l'un des cœurs les plus disputés du corpus, parce qu'il croise trois enjeux — argent public, souveraineté, neutralité éditoriale — et met face à face une même ligne d'accusation, portée par le rapporteur Charles Alloncle (UDR), et une même défense, portée par la direction de France Télévisions, les grands producteurs et la filière du cinéma. Fait notable, le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus, se démarque à plusieurs reprises de son rapporteur, notamment sur l'actionnariat étranger — un désaccord qui a provoqué une fracture publique et la suspension d'une audition.
La ligne de force est un affrontement de cadrages. Le rapporteur chiffre une externalisation massive vers le privé, des marges jugées excessives, une concentration autour de quelques groupes (Mediawan, Banijay) à capitaux partiellement étrangers (KKR, Qatar), des conflits d'intérêts entre animateurs, dirigeants et producteurs, et un cadre social coûteux. Les auditionnés répondent par des distinctions juridiques et comptables (droits de vote vs capital, rémunération vs valorisation, producteur vs média), des chiffres opposés et l'affirmation de procédures robustes. Les syntheses de sujets soulignent que les corrélations avancées par le rapporteur sont le plus souvent présentées comme des hypothèses ou des risques, non comme des faits établis, et sont fréquemment contestées.
Ce qu'apporte chaque sujet
- L'externalisation de la production pose la question fondatrice : produire en interne ou en externe. La direction invoque la loi Léotard et une logique de droits (« quand l'idée vient de l'externe, elle est produite en externe »), les producteurs jugent l'internalisation contre-productive, et la Cour des comptes est citée pour un surcoût interne de « 10 % à 15 % » — que les syndicats FTV contestent en revendiquant faire « mieux et moins cher ». Le sujet articule coût, contrôle éditorial et souveraineté.
- La concentration du secteur documente le poids des grands groupes : selon le rapporteur, « les quatre premiers fournisseurs représentent 74 % du top 9 », avec plus de 110 M€ vers Mediawan et près de 90 M€ vers Banijay. Il apporte le débat sur l'actionnariat étranger (KKR, QIA) et la réplique juridique des producteurs (nationalité = contrôle par les droits de vote ; part de marché à 11 %).
- Les conflits d'intérêts producteurs / animateurs portent sur le favoritisme présumé, le « mercato » des dirigeants et le statut d'animateur-producteur (Salamé, Delahousse, cas Nagui). FTV décrit un dispositif anti-conflit encadré (déclarations, déport, comité collégial) ; le rapporteur y voit un « comité Théodule ».
- Le financement de la création oppose la filière cinéma — qui présente FTV comme « le poumon » de la création et défend le modèle parafiscal du CNC — au rapporteur, qui teste l'idée qu'une baisse des crédits publics serait indolore et interroge box-office, clauses de diversité et subventions aux capitaux étrangers.
- La précarité de l'emploi traite du cadre social (CDDU, intermittents, polycompétence, salariat déguisé). Le rapporteur met en avant son coût (salaire moyen de « 72 000 € », UCC comme « régime d'exception ») ; les syndicats opposent la réalité des débutants et de la santé au travail, et la Cour des comptes fait de la révision du cadre social un préalable au redressement, tout en refusant l'expression « emploi fictif ».
Clivages majeurs
- Ressources propres et privé vs financement public maîtrisé. Le rapporteur suggère qu'un recours accru au privé et une baisse des crédits seraient supportables ; direction, filière et syndicats défendent la non-substituabilité du service public (premiers films, jeunes talents, 30 % du secteur).
- Pluralisme interne vs externe. FO relie externalisation et perte de contrôle éditorial (« nous n'avons pas le contrôle de la ligne éditoriale ») ; les producteurs affirment au contraire que « le pluralisme s'accroît avec la participation d'acteurs externes », les émissions restant soumises au cahier des charges et à l'Arcom.
- Souveraineté = capital vs souveraineté = contrôle. Ligne de fracture centrale : le rapporteur alerte sur l'actionnariat étranger ; producteurs et ministres (Dati, Bachelot) répondent que la souveraineté tient à la création française et au contrôle (droits de vote), pas à la nationalité du capital. C'est sur ce point que le président se distingue explicitement du rapporteur.
- Soupçon vs procédure. Sur les conflits d'intérêts, le rapporteur soupçonne opacité et enrichissement sur fonds publics ; les auditionnés opposent légalité, appels d'offres et déontologie, plusieurs se déclarant néanmoins ouverts à un encadrement renforcé du « mercato ».
- Coût du cadre social vs conditions de travail. Enfin, la précarité oppose une lecture par le coût et la rigidité à une lecture par les salaires des débutants, la dégradation de la qualité et de la santé, et la responsabilité de la tutelle (jauge imposée).
Sujets couverts
- L'externalisation de la production — interne vs externe : coût, contrôle éditorial et souveraineté du recours au privé.
- La concentration du secteur de la production (Mediawan, Banijay, KKR...) — poids des grands groupes et débat sur l'actionnariat étranger.
- Les conflits d'intérêts producteurs / animateurs et les marchés — favoritisme présumé, mercato des dirigeants, statut animateur-producteur (cas Nagui).
- Le financement de la création (cinéma, quotas, CNC) — rôle du service public, modèle parafiscal du CNC, quotas et diversité.
- La précarité de l'emploi (CDDU, intermittents, salariat déguisé) — cadre social, polycompétence, salariat déguisé et responsabilité de la tutelle.