Regarde ta carte bancaire : à côté du sigle CB, il y a de fortes chances qu'un petit logo Visa ou Mastercard soit imprimé. Regarde ton dossier médical, celui que l'hôpital a numérisé sans te demander ton avis. Regarde l'appli que tu ouvres pour payer tes impôts. Maintenant, une question toute bête : le jour où l'un de ces services a été confié à une entreprise étrangère, quel âge avais-tu — et t'a-t-on consulté une seule fois ?
Ce dossier est une enquête, pas un réquisitoire. On a passé dix pièces à démonter des rouages — le Cloud Act, le cloud « de confiance », le kill switch, la carte bancaire. Cette dernière pièce ne cherche pas un coupable unique. Elle retourne le miroir. Parce que la chose la plus troublante qui ressort des 45 auditions, au fond, ne parle pas de l'Amérique. Elle parle de notre façon de décider.
L'État qui te parle de souveraineté travaille, lui, sous Microsoft
Établi Commençons par le fait le plus simple à vérifier, et le plus déstabilisant. Les hauts fonctionnaires chargés de défendre la souveraineté numérique de la France l'ont reconnu sous serment devant les députés : eux-mêmes tapent leurs notes dans les logiciels américains qu'ils dénoncent.
« nous utilisons au quotidien la suite Microsoft. »
— Benjamin Delozier (chef de service à la direction générale du Trésor, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)
Ce n'est pas une petite phrase. C'est l'aveu que la machine qui pilote la « reconquête » roule elle-même sur le moteur d'en face. Et ça monte tout en haut :
« les services du Premier ministre ainsi que ceux de Bercy sont équipés d'ordinateurs fonctionnant sous Windows. »
— Florent Kirchner (secrétariat général pour l'investissement, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)
(ministre de l'Action et des Comptes publics, patron de la Dinum — il défendait une sortie graduée de la dépendance, ni autarcie ni statu quo) Le ministre lui-même, celui qui pilote l'informatique de l'État, ne cherche pas d'excuse. Il pose le mot rare, celui qu'on n'entend presque jamais dans la bouche d'un responsable public : la faute est d'abord une faute d'inattention. La nôtre, collectivement, pendant vingt ans.
« Pendant des années, voire des décennies, la France a vécu dans une forme de confort et d'insouciance numériques, avec des logiciels qui fonctionnaient, des prix qui semblaient acceptables et des dépendances qui semblaient abstraites. »
— David Amiel (ministre de l'Action et des Comptes publics, Mme Anne Le Hénanff, 2026-05-20)
Retiens bien ce mot : insouciance. Ce n'est pas « on nous a volé notre souveraineté ». C'est « ça marchait, ce n'était pas cher, et le risque paraissait lointain, alors on n'a pas regardé ». Et c'est là que ça se retourne : avant d'être une histoire d'Amérique, c'est une histoire de facilité — la nôtre.
Attention quand même : « insouciance » ne veut pas dire que la sortie serait simple. Sur ce point, l'administration prévient, et sa mise en garde vaut aussi pour toi qui lis :
« Les solutions simples, lorsqu'elles sont avancées, me semblent soit naïves, soit assez malintentionnées. »
— Florent Kirchner (secrétariat général pour l'investissement, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)
Autrement dit : méfie-toi de qui te promet de tout débrancher demain matin sans douleur. Mais méfie-toi tout autant de qui te dit qu'on n'y peut rien.
Subie, ou choisie ? Le désaccord qui te concerne directement
Disputé Voici la vraie ligne de fracture du dossier, et on ne va pas la trancher à ta place. Cette dépendance, on nous l'a imposée faute d'alternative, ou on l'a voulue ? Les témoins ne disent pas la même chose — et l'écart porte sur les intentions. Or les intentions, ici, on ne s'aventure pas à les juger : on s'arrête au bord.
D'un côté, un député qui a une circonscription concernée jusque dans son jardin — un méga-projet de data centers à Fouju. Pour Arnaud Saint-Martin (député LFI-NFP), la dépendance n'est pas tombée du ciel : elle a été construite par des politiques publiques qui l'encouragent.
« la dépendance semble assumée, organisée, voire désirée par les administrations publiques ou même par l'État, sous forme de politiques publiques incitatives. »
— Arnaud Saint-Martin (député LFI-NFP, M. Henri Verdier, 2026-03-10)
De l'autre côté, une voix qui refuse le procès d'intention. Pour Henri d'Agrain, qui parle au nom des grandes directions informatiques françaises (le Cigref), ce n'est pas un complot ni même une naïveté : c'est un angle mort. Personne ne se posait la question, il y a dix ans, parce qu'elle ne se posait pas.
« Il ne s'agissait pas tant de naïveté que d'un impensé ; la question ne se posait pas réellement il y a dix ans. »
— Henri d'Agrain (délégué général du Cigref, M. Henri d’Agrain, 2026-04-30)
Alors, qu'est-ce qu'on peut établir, ici ? Le mécanisme, pas l'intention. Ce qui est établi, c'est que la dépendance a été contractée par des décisions concrètes, datées, signées. (ancien patron du numérique de l'État (DINUM), ancien ambassadeur pour le numérique — il défendait une autonomie stratégique plutôt qu'une France repliée sur elle-même) Henri Verdier, qui a dirigé le numérique de l'État pendant six ans, l'a rappelé sous serment : la plateforme des données de santé des Français a été confiée à Microsoft, via la centrale d'achat publique, « pour gagner du temps » face à une procédure de marché qui traînait. « Organisée, voire désirée » ou simple « impensé » : le dossier expose les deux versions. À toi de peser les mots — mais garde en tête qu'entre les deux, une chose ne bouge pas : personne, à aucun moment, ne t'a demandé ton avis.
Le jour où ça devient concret, ça ressemble à un citoyen débranché en direct
Jusqu'ici, tout ça peut sembler abstrait — des pourcentages, des marchés publics, du cloud. Alors la commission a fait venir un homme dont la vie est devenue le cas d'école. (magistrat français, juge à la Cour pénale internationale — il ne défendait aucune thèse : il racontait ce qui lui était arrivé) Nicolas Guillou n'est pas un expert de la souveraineté. Il le dit lui-même : il est un utilisateur lambda. Sauf qu'après avoir validé un mandat d'arrêt qui déplaisait à Washington, il a été inscrit en août 2025 sur une liste de sanctions du Trésor américain — l'OFAC, l'organe qui gèle les avoirs et interdit à toute entreprise américaine de te rendre le moindre service. Sur cette liste, précise-t-il, on trouve essentiellement des terroristes, des trafiquants de drogue, des auteurs de graves violations des droits de l'homme — et, désormais, au milieu de tout ça, onze magistrats de la CPI.
Et voilà ce qui lui est arrivé, à lui, citoyen français, sur le sol européen :
« en pratique, une décision du président américain peut déconnecter n'importe quel Français de tous ses moyens de paiement. »
— Nicolas Guillou (juge à la Cour pénale internationale, M. Nicolas Guillou, 2026-04-08)
Disputé — à manier avec précaution. Le mécanisme qu'il décrit, lui, est systémique, et il le dit franchement : comme toutes les cartes bancaires françaises sont adossées à Visa ou MasterCard, « cela peut arriver à n'importe qui ». Ce qui reste disputé, ce n'est donc pas le rouage — c'est de savoir s'il serait un jour actionné contre un citoyen ordinaire, et pas seulement contre un magistrat de la CPI comme lui. Ce qui est vérifié, en revanche, c'est ce qui lui est arrivé à lui : sa carte a bien été annulée ; deux assureurs français ont bien cessé de le rembourser, alors qu'aucune loi ne les y obligeait. Et ce levier-là a un nom : la sur-conformité — en anglais overcompliance. Traduction en clair : des entreprises européennes qui, par prudence, appliquent une sanction américaine sans y être juridiquement tenues. Comme un commerçant qui refuserait de te servir « au cas où », alors que rien ne l'y force. C'est ça, le vrai levier : pas un ordre venu de la Maison-Blanche, mais l'alignement volontaire, en cascade, de sociétés de chez nous. À l'inverse — et il faut le dire dans le même souffle — les banques françaises tenaient devant la même commission notre souveraineté des paiements pour « satisfaisante » (Maya Atig, FBF, Table ronde, ouverte à la presse, sur les services de paiement) : on a consacré une pièce entière à ce désaccord, celle de la carte bancaire. Deux lectures d'un même dossier.
Et le danger le plus profond, selon lui, n'est même pas la coupure. C'est ce que la peur d'être coupé fait aux décideurs — juges, élus, fonctionnaires :
« Or si la peur dicte nos décisions, on en vient à un système qui se rapproche d'un régime autoritaire. »
— Nicolas Guillou (juge à la Cour pénale internationale, M. Nicolas Guillou, 2026-04-08)
C'est là que le miroir se retourne complètement. Le vrai sujet n'est plus le serveur ni le drapeau imprimé dessus. C'est la petite voix qui, chez celui qui décide en ton nom, murmure « ne prends pas de risque ». Le sujet, c'est ce que la dépendance fait à notre liberté de choisir.
Le fameux « bouton rouge » : mythe ou risque ? Les deux camps, même écran
Disputé Puisqu'on parle de coupure, il faut regarder en face le mot qui fait peur : le kill switch, l'interrupteur qui éteindrait d'un coup un service dont dépend un hôpital, une administration, une banque. Est-ce un vrai risque, ou un épouvantail ? Le corpus est franchement partagé, et l'honnêteté commande de mettre les deux voix dans le même écran.
(directeur général de Capgemini, géant du conseil informatique — il défendait l'interdépendance maîtrisée et le partenariat avec les acteurs américains comme européens) Du côté de ceux qui vendent et intègrent ces technologies, on juge la peur exagérée — mais, attention, seulement à court terme :
« Le risque d'un kill switch me paraît très faible. À court terme, que ce soit pour Bleu ou pour les centres de calcul de nos clients, il n'y a pas de kill switch, ils peuvent continuer à fonctionner pendant des mois. La question est plutôt celle du long terme ; on peut perdre les évolutions et rencontrer des problèmes de cybersécurité. »
— Aiman Ezzat (directeur général de Capgemini, M. Aiman Ezzat, 2026-03-26)
Lis la citation en entier, c'est important : Ezzat ne dit pas « aucun risque ». Il dit « très faible à court terme » — et, dans la même phrase, il concède lui-même un risque de long terme : perdre les mises à jour, s'exposer côté cybersécurité. Autrement dit, entre lui et l'État, le désaccord ne porte pas sur « risque ou pas de risque », mais sur « quand ».
Du côté de l'État, justement, on refuse de balayer le risque :
« il faut parer les risques de kill switch ou coupe-circuit, à savoir l'interruption brutale d'un service qui rendrait notre pays vulnérable. »
— David Amiel (ministre de l'Action et des Comptes publics, Mme Anne Le Hénanff, 2026-05-20)
Alors, qu'est-ce qu'on peut trancher ? Le mécanisme est établi ; le calendrier est disputé. Établi : la loi extraterritoriale existe (une pièce entière de ce dossier lui est consacrée), et la dépendance existe (plus de 80 % importé). Disputé : quand ces conditions pourraient déboucher sur une vraie casse — dans des mois, des années, jamais ? Là, un vendeur te dira « faible à court terme », un ministre te dira qu'il faut le parer dès maintenant, et aucun des deux ne peut te prouver l'avenir. Le dossier ne comble pas le doute à ta place : il te donne les deux versions, avec le nom de qui les porte.
Le vrai désaccord n'est pas « pour ou contre l'Amérique ». C'est : ça veut dire quoi, être souverain ?
Et c'est ici que le dossier devient philosophique — au sens le plus concret du terme. Car la thèse qui revient le plus souvent, chez les témoins, n'est pas « il faut tout rapatrier ». C'est un déplacement du mot lui-même. Être souverain, ce ne serait pas ne dépendre de personne — de l'avis quasi général, c'est impossible. Ce serait garder la maîtrise de ses dépendances.
« Qu'on se le dise : être souverain, c'est avoir la capacité de choisir ses dépendances. »
— Aiman Ezzat (directeur général de Capgemini, M. Aiman Ezzat, 2026-03-26)
C'est la définition majoritaire du dossier — mais « majoritaire » ne veut pas dire « vraie », et une autre voix vient aussitôt la border. Car si « choisir ses dépendances » se réduisait à remplacer un fournisseur américain par un champion français en situation de monopole, on n'aurait rien gagné. Verdier, encore lui, pose la ligne de crête de tout le dossier :
« Il ne suffit pas de changer la nationalité du tyran. »
— Henri Verdier (fondation Inria, ancien patron du numérique de l'État, M. Henri Verdier, 2026-03-10)
Décante la formule et tu tombes sur l'os du sujet. La souveraineté, dans ce dossier, ce n'est pas un drapeau planté sur un serveur. Ce n'est même pas « acheter français ». C'est la question de savoir si nous — citoyens, élus, administrations — gardons la main sur ce qui compte : nos données, nos paiements, notre débat public. Verdier va au bout : quand le peuple ne peut plus décider librement de ces choses-là, ce n'est plus seulement un problème d'informatique.
« Si le peuple souverain n'est pas en mesure de décider librement de protéger ses données personnelles ou de garantir que ses enfants ne verront pas de pornographie, la démocratie devient une coquille vide. »
— Henri Verdier (fondation Inria, ancien patron du numérique de l'État, M. Henri Verdier, 2026-03-10)
Voilà pourquoi le titre de cette pièce n'est pas une provocation. Le vrai sujet, à la fin, c'est bien nous : notre capacité, collective, à décider de nos propres outils au lieu de la déléguer, service après service, sans jamais en délibérer.
Le verdict, ce n'est pas au dossier de le rendre. C'est à toi.
Instruire un dossier, ce n'est pas condamner : c'est établir les faits, poser les pièces, puis renvoyer la décision à qui de droit. Ce dossier fait pareil. Il ne te désigne aucun coupable unique — ni l'Amérique seule, ni l'État seul, ni les géants seuls, ni « les gens qui ne comprennent rien ». Il te montre une chaîne de décisions, prises dans le confort, jamais soumises au vote, et dont tu découvres l'effet quand quelqu'un, quelque part, appuie sur un bouton.
La bonne nouvelle du dossier, c'est qu'aucun témoin sérieux ne dit « c'est fini ». Le gouvernement lui-même prévient que ce sera long — « Rome ne se fera pas en un jour » — mais dit s'y être mis. Reste une question, et elle t'est adressée directement. Devant les députés, un chercheur du CNRS, David Chavalarias, avait résumé l'enjeu d'une phrase qui vaut aussi pour toi :
« À défaut, le prix à payer sera probablement la démocratie. Les choix vous reviennent. »
— David Chavalarias (chercheur CNRS-EHESS, Mme Maud Quessard, 2026-03-10)
Alors la seule question qui reste ouverte, des deux côtés, c'est celle-ci : vas-tu rester le dernier informé ?
Pose ta question au dossier.