La part du citoyenTikTok et les mineurs

15 mai 2025 · réunion n°11

Audition — maître Laure Boutron-Marmion, avocat au barreau de Paris, fondatrice du collectif Algos victima, et de plusieurs familles

GBGaëlle BerbondeDDDelphine DapuiADArnaud DucoinGFGéraldine Fur-DucoinCCChristina Goncalves da CunhaVGVirginie GuguenGDGéraldine DenisSMStéphanie MistreJPJérémy Parkiet

Qui est auditionné

Il ne s'agit pas d'une audition individuelle mais d'une table ronde de témoignage (2/2 de la réunion 11), présidée par M. Arthur Delaporte : maître Laure Boutron-Marmion, avocate au barreau de Paris et fondatrice du collectif Algos Victima, accompagnée d'une dizaine de parents du collectif — Mme Stéphanie Mistre (mère de Marie), M. Jérémy Parkiet et Mme Delphine Dapui (parents de Charlize), Mme Christina Goncalves da Cunha (mère d'Emma), M. Arnaud Ducoin (père de Pénélope), Mme Morgane Jaehn (mère de Zoé), Mme Virginie Guguen (mère d'Élisa), Mme Géraldine Denis (mère d'Édouard) et Mme Gaëlle Berbonde, mère de Juliette, hospitalisée le jour même de l'audition. Tous prêtent serment.

Le profil détermine l'angle : ces intervenants ne parlent ni en experts de l'algorithme ni en chercheurs, mais en victimes ou en conseil de victimes — cinq enfants morts, d'autres survivants. Le président pose lui-même le cadre : la commission « n’est pas un tribunal – nous n’avons pas vocation à nous substituer aux affaires judiciaires en cours ». La plupart des chiffres cités sont de seconde main ou issus de recherches personnelles.

La substance

Un schéma se répète d'un témoignage à l'autre : harcèlement scolaire hors ligne, repli sur le téléphone, puis enfermement dans une « spirale mortifère » de contenus valorisant scarification, anorexie et suicide. Me Boutron-Marmion pose la thèse : « Oui, ayons le courage de reconnaître que les réseaux sociaux, tels qu’ils sont conçus aujourd’hui, tuent nos jeunes », et avance que la plateforme proposerait « jusqu’à douze fois plus de contenus mortifères » aux plus fragiles — affirmation non sourcée dans l'audition.

Deux témoins racontent avoir refait le parcours eux-mêmes. Mme Dapui a tapé « perte de poids » : « en cinq minutes, j’ai commencé à avoir des contenus sur l’anorexie, les scarifications, le suicide ». M. Ducoin a ouvert un compte vierge et décrit l'usage de codes : « il existe des moyens détournés, comme les émoticônes » — le zèbre pour les scarifications, le drapeau suisse pour le suicide, #SkinnyTok pour l'anorexie —, ce qui, selon lui, révèle l'« hypocrisie » d'une modération par mots-clés facilement déjouée.

Sur les outils, Mme Berbonde établit l'inaccessibilité pratique du contrôle parental : son mari, professionnel de la sécurité informatique, y a passé « de nombreuses heures », « J’en étais absolument incapable ». Elle plaide, à titre de « questionnement personnel », de conditionner l'accès au numérique à « la vérification de l’identité numérique », tout en reconnaissant n'avoir pas réussi à créer la sienne, et pose la limite du seuil d'âge : « comment le contrôler quand c’est le créateur du compte qui s’attribue lui-même un âge ? » Elle en appelle enfin à une « décroissance digitale » et, citant le docteur Servane Mouton et Jonathan Haidt, à l'éviction du téléphone à l'école et dans les lieux de soins.

Chiffres avancés, attribués : Mme Mistre décrit Douyin bridé en Chine (« quarante minutes jusqu’à l’âge de 18 ans », couvre-feu 22h-7h) et affirme que « le nombre de suicides chez les filles a augmenté de 133 % » ; M. Parkiet rapporte une enquête britannique selon laquelle « TikTok prenait 70 % des dons » des lives ; Mme Jaehn livre un « sondage informel » assumé comme biaisé (70 % des CM2 avec téléphone) ; M. Ducoin évoque une « force politique chinoise, et peut-être russe » et une baisse générationnelle du QI. Les demandes convergent : interdiction jusqu'à 16 ans au moins, requalification en éditeur, sanctions économiques via le DSA, moyens de santé mentale (cinq lits ados ici, dix places pour tout le Var).

Les enjeux et confrontations

La séance est consensuelle sur le fond, mais plusieurs recadrages la traversent. La rapporteure Laure Miller sonde le seuil (« 15 ans, 16 ans, voire davantage ? ») et formule le constat central : « C’est l’éléphant au milieu de la pièce ». M. Kévin Mauvieux (RN) conteste le cadrage de la commission, jugée trop « focalisé[e] sur l’interdiction », et plaide la condamnation pénale de TikTok et des créateurs ; M. Emmanuel Fouquart (RN) situe l'origine du drame dans le harcèlement, « le contenu qu’ils y trouvent est la dernière goutte ». Interrogée par Mme Anne Genetet (EPR) sur ce que l'on peut faire dès maintenant, Mme Berbonde retourne la question : « cela relève d’un arbitrage qu’il ne nous appartient pas, à nous, contribuables, de rendre » — le président répond qu'il « ne fera pas de commentaires », invoquant le 49.3.

Les prudences viennent des témoins eux-mêmes. M. Ducoin : « Je ne dis pas que c’est TikTok qui l’a tuée, mais TikTok y a fortement contribué. » Mme Jaehn distingue addiction au réseau et addiction « aux contenus mortifères ». Mme Goncalves da Cunha concède « qu’il est difficile d’établir une relation de cause à effet ». À l'inverse, Me Boutron-Marmion prévient d'un contresens possible : les jeunes concernés ne sont pas tous préalablement fragilisés. Le président vérifie les affirmations : il demande la référence de l'enquête britannique (« Vous finirez de toute façon par la trouver », répond M. Parkiet) et demande à M. Parkiet s'il a lui-même été confronté aux lives — « Non ».

Apport au dossier

L'audition fournit la matière testimoniale de la commission et déplace la responsabilité vers l'aval institutionnel : soignants qui n'interrogent jamais l'usage des réseaux, secret médical qui isole les parents, hôpitaux autorisant le téléphone, gendarmes refusant une plainte « parce que les applications ne sont pas basées en France ». Elle ouvre surtout un angle mort : le TikTok live, « boîte noire dans la boîte noire », et la marchandisation alléguée des mineurs rémunérés pour se filmer — le président annonce en réponse une audition spécifique, ainsi qu'un déplacement à Bruxelles et des auditions de l'Arcom et des autorités judiciaires.