Tu dictes un message, tu demandes à ton téléphone de résumer un mail, de corriger une lettre : derrière ce petit coup de pouce, il y a un « modèle » d'intelligence artificielle. Aujourd'hui, la quasi-totalité de ces modèles sont américains ou chinois. Une question toute simple traverse alors la commission : pour sortir de là, faut-il fabriquer notre propre géant — un « Airbus de l'IA » — ou est-ce qu'un géant français finirait par te tenir par la même laisse, juste avec un drapeau différent ?
Un mot d'honnêteté avant d'ouvrir le dossier : les témoins que tu vas lire ont été invités par une commission qui soupçonnait déjà la France d'avoir perdu la main. Ce ne sont pas des oracles, ce sont des parties prenantes — un patron de l'IA française, une critique historique des géants, des hauts fonctionnaires. On te donne les deux camps ; à toi de peser.
« Changer la nationalité du tyran »
Commençons par une phrase qui pose tout le problème. Devant la commission, Henri Verdier — ancien directeur du numérique de l'État, aujourd'hui à la Fondation Inria — prévient : remplacer un monopole étranger par un monopole national ne règle rien en soi.
« Il ne suffit pas de changer la nationalité du tyran. »
— Henri Verdier (directeur général de la Fondation Inria, ancien directeur du numérique de l'État, M. Henri Verdier, 2026-03-10)
Verdier ne dit pas qu'il ne faut pas de champion. Il dit que la souveraineté, ce n'est pas seulement qui possède l'outil, c'est qui peut te déconnecter, capter tes données, écrire les règles du jeu. Un géant français qui te rendrait aussi dépendant qu'un géant américain aurait, de ce point de vue, changé le maître sans te libérer. Tout le débat de cette pièce tient dans cette nuance.
Le point sur lequel tout le monde est d'accord
Établi Avant de se disputer sur le remède, les témoins partagent le diagnostic : l'Europe dépend massivement des technologies des autres, et n'a presque pas d'acteurs de sa propre taille à opposer.
« Pour l’instant, nous n’en avons pas. Seules quatre des cinquante premières entreprises technologiques mondiales sont européennes. »
— Bernard Benhamou (secrétaire général de l'Institut de la souveraineté numérique, M. Bernard Benhamou, 2026-04-02)
(pionnier français du concept de « souveraineté numérique » — il défendait la politique industrielle et l'émergence de champions.)
Benhamou s'appuie sur le rapport Draghi (une grande enquête européenne sur la compétitivité) : plus de 80 % des technologies numériques utilisées en Europe viennent de l'extérieur, et trois entreprises américaines — Amazon, Microsoft, Google — tiennent l'essentiel du « cloud » européen. Le cloud, rappelons-le, c'est simplement les ordinateurs géants, ailleurs, où vivent tes fichiers et où tournent les applications. Personne dans la salle ne conteste ce constat. Le désaccord commence à la phrase suivante : que fait-on ?
Le camp du champion : « sans divisions, on n'existe plus »
Disputé Pour un premier groupe de témoins, la seule réponse crédible est d'avoir nos propres géants. Benhamou le résume par une image militaire empruntée à Staline.
« Pour reprendre la question de Staline au sujet du pape : « Combien de divisions ? » Si nous n’avons pas de divisions à mettre en face, nous n’existerons plus. »
— Bernard Benhamou (Institut de la souveraineté numérique, M. Bernard Benhamou, 2026-04-02)
Sa logique : on peut écrire toutes les lois qu'on veut (le RGPD sur les données, le DMA contre les monopoles…), tant qu'on n'a pas d'entreprises assez grosses pour peser, ces lois seront contournées. La souveraineté par la loi sans usine, dit-il en substance, c'est un gendarme sans voiture. D'où sa formule : à côté du « small is beautiful » (les petites boîtes, c'est joli), il faut assumer un « big is beautiful too » — de gros acteurs européens.
Le champion, chez Mistral AI, a un visage. Son patron, Arthur Mensch, pose l'alternative sans détour, et cette phrase a été retenue par la présidence de séance comme son « message final ».
« Il faut absolument le faire ; sinon, nous allons devenir un État vassal. »
— Arthur Mensch (cofondateur et directeur général de Mistral AI, M. Arthur Mensch, 2026-05-12)
(patron du seul champion européen des modèles d'IA — il défendait une souveraineté « offensive » : créer et exporter, pas se protéger par la règle.)
Sa crainte n'est pas seulement politique, elle est chiffrée. Mensch calcule que, d'ici trois à quatre ans, l'IA pèsera environ 10 % de la masse salariale européenne ; si on l'importe au lieu de la produire chez nous, toute cette dépense file à l'étranger.
« Si nous importons pour cela une technologie non européenne, alors notre déficit commercial augmentera de 1 trilliard »
— Arthur Mensch (Mistral AI, M. Arthur Mensch, 2026-05-12)
Un « trilliard », dans sa bouche, c'est mille milliards d'euros. Attention à ce chiffre : c'est une projection, une extrapolation à partir de ses propres hypothèses, pas une facture déjà tombée.
Michel Paulin, qui a dirigé le plus gros hébergeur cloud français, ajoute une précision qui compte : un champion, oui, mais pas un seul. Mistral prouve que c'est possible ; il ne suffit pas.
« Le cas de Mistral est un formidable succès dont nous devons être fiers, mais nous avons besoin de plusieurs Mistral. »
— Michel Paulin (président du comité de filière « Logiciels et solutions numériques de confiance », M. Michel Paulin, 2026-04-07)
Le camp d'en face : « répliquer les géants, c'est répliquer l'échec »
Disputé À l'exact opposé, un second groupe alerte : à courir après un géant, on risque de reproduire ce qu'on déteste. La voix la plus tranchée est celle de Meredith Whittaker, qui a passé treize ans chez Google avant de présider la fondation de la messagerie chiffrée Signal. Interrogée nommément sur l'idée d'un Mistral européen, elle répond :
« Je ne crois pas que l’objectif consiste à chercher, par quelque procédé quasi magique, à tout répliquer. J’y vois plutôt une illustration de l’échec européen, dont nous n’avons pas besoin. »
— Meredith Whittaker (présidente de la Signal Foundation, ancienne de Google, Mme Meredith Whittaker, 2026-03-25)
(critique historique de la concentration des géants — elle défendait de petits modèles évalués sur les usages réels, pas la course au champion.)
Son argument n'est pas un caprice : selon elle, le marché a été verrouillé par les infrastructures des trois grands, si bien qu'« empiler des milliards » ou bâtir des « giga-usines » ne fait pas naître un vrai concurrent — ça fabrique un imitateur fragile. Elle plaide plutôt pour des modèles plus modestes, jugés sur ce qu'ils font vraiment, et pour une commande publique exigeante.
La rapporteure de la commission, la députée Cyrielle Chatelain, porte le même doute, mais sous un angle différent : celui du modèle économique. Elle décrit ce qu'elle reproche aux géants — et qu'un champion français pourrait, selon elle, copier.
« Nous sommes face à un modèle monopolistique où Google ou Microsoft tirent leurs revenus du fait d’avoir rendu les utilisateurs dépendants, d’avoir capté leurs données pour les valoriser et les vendre. »
— Cyrielle Chatelain (rapporteure de la commission, groupe Écologiste et Social, M. Bernard Benhamou, 2026-04-02)
(rapporteure, elle mène l'enquête — elle traquait la souveraineté de façade et défendait un État qui régule et produit.)
Chatelain a poussé cette logique jusqu'au bout, face à Mistral lui-même : à quoi bon un modèle « français » si, pour s'entraîner, il capte des œuvres protégées sans consentement, exactement comme les modèles américains ? (Mistral a été mis en cause sur ce point devant la commission.) Le drapeau ne suffit pas à rendre une entreprise souveraine si les pratiques sont les mêmes.
Un témoin venu du Brésil, le juriste Luca Belli, prolonge le doute sur un autre terrain : et si la course au calcul géant était elle-même un récit fabriqué ?
« j’ai souligné que nous sommes peut-être prisonniers d’un narratif artificiel sur la nécessité d’investir des milliards en capacité de calcul pour construire des modèles d’IA de frontière. »
— Luca Belli (professeur de gouvernance du numérique, Fondation Getulio Vargas, Rio, M. Luca Belli, 2026-05-07)
Belli ajoute une idée dérangeante pour les deux camps : construire des centres de calcul nationaux ne sert à rien si la population reste, au quotidien, captive de l'assistant IA d'un géant étranger intégré à ses applications. Autrement dit, le vrai verrou n'est peut-être pas la machine, mais l'habitude.
Le duel au cœur du dossier
Le choc le plus net a eu lieu en face-à-face, le 2 avril, entre Benhamou et Chatelain. Elle lui oppose une objection redoutable : et si un champion européen reproduisait précisément le modèle de captation ? Elle retourne même contre lui une chercheuse qu'il avait citée, pour rappeler que celle-ci dénonce ce modèle plutôt qu'elle n'inviterait à le copier. Et elle ajoute que la menace peut aussi venir « de l'intérieur ».
Benhamou concède les travers — mais maintient une distinction qui est, au fond, tout son argument : un champion européen, dit-il, ne serait pas adossé à un État hostile ; il resterait donc endiguable par nos lois. Là est la ligne de fracture — et aucune audition ne la tranche : les deux camps partagent le diagnostic (la dépendance est réelle) et divergent sur une seule chose — un géant soumis au droit européen est-il un rempart, ou juste un nouveau maître ? C'est un pari sur l'avenir, pas un fait établi.
Le vrai nœud : d'où vient l'argent ?
Et c'est ici que le dossier bascule du symbole vers le concret. Car même si l'on tranchait « oui, faisons un champion », resterait une question têtue : avec quel argent ? Or l'argent est justement l'endroit où la laisse se noue.
Disputé Benhamou pointe la fragilité de notre champion vedette : Mistral, dit-il, est en partie financé par des capitaux américains, via un accord d'actionnaires dont on ne connaît pas le détail.
« nos grands succès européens, comme Mistral, soient financés par des capitaux américains, avec tous les risques de relocalisation que cela implique via un pacte d’actionnaires dont nous ignorons tout. »
— Bernard Benhamou (Institut de la souveraineté numérique, M. Bernard Benhamou, 2026-04-02)
C'est une alerte, pas une pièce comptable : Benhamou ne publie pas le pacte, il en dénonce l'opacité. Mensch, lui, assume le recours aux investisseurs étrangers, mais le justifie par un manque structurel — la France n'a pas de « fonds de pension » (ces énormes caisses de retraite par capitalisation qui, aux États-Unis, financent les entreprises risquées).
« Faute de fonds de pension, en France par exemple, nous devons nous tourner vers des investisseurs étrangers »
— Arthur Mensch (Mistral AI, M. Arthur Mensch, 2026-05-12)
Sa parade contre la crainte du rachat, il l'a formulée en une phrase devenue célèbre — profession de foi autant qu'argument :
« Si vous réussissez, vous ne vous faites pas racheter. Si vous vous faites racheter c’est que, d’une certaine manière, vous avez raté. »
— Arthur Mensch (Mistral AI, M. Arthur Mensch, 2026-05-12)
Sauf que le rachat par un acteur américain est le scénario que la commission redoute le plus, parce qu'il fait repartir la valeur et la recherche outre-Atlantique. La rapporteure a même exhumé une parade défensive testée par certaines start-up :
« Certains nous ont dit avoir mis dans leurs contrats des clauses prévoyant une sorte d’autodissolution de la structure en cas de rachat par des Américains. »
— Cyrielle Chatelain (rapporteure, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)
L'administration, elle, tient la position inverse. Pour la direction générale des entreprises, dirigée par Thomas Courbe, ce qui compte n'est pas la nationalité de l'actionnaire mais l'ancrage des activités — où sont la décision, la recherche, les brevets.
« Cet ancrage local prévaut sur la nationalité des capitaux. »
— Thomas Courbe (directeur général des entreprises, M. Thomas Courbe, 2026-05-07)
Reste le débat le plus vif : faut-il mettre des conditions à l'argent public ? Le crédit d'impôt recherche (le « CIR », un remboursement fiscal accordé aux entreprises qui font de la R&D — la recherche et la mise au point de nouveaux produits), les aides du plan France 2030… doivent-ils être remboursés si la pépite est revendue ? Maya Noël, directrice générale de France Digitale — le lobby des start-up —, plaide pour grossir en rachetant les uns les autres :
« je pense que notre arme, en tant qu’Européens, pour pouvoir grossir suffisamment vite est d’inciter à la consolidation et à la structuration d’acteurs un peu plus gros au travers de rachats. »
— Maya Noël (directrice générale de France Digitale, Mme Maya Noël, 2026-04-16)
Ce à quoi la rapporteure oppose la question qui fâche, et qui résume tout le dilemme du financement :
« faut-il vraiment consacrer davantage d’argent à soutenir les investissements en R&D de boîtes qui seront revendues au bout de trois ou quatre ans ? »
— Cyrielle Chatelain (rapporteure, Mme Maya Noël, 2026-04-16)
Les défenseurs des aides répondent qu'un remboursement automatique casserait toute la mécanique : le capital-risque (l'argent qui parie sur des jeunes pousses) ne vit que parce qu'il espère revendre un jour avec plus-value. Conditionner trop dur, disent-ils, c'est tarir la source. Ce point technique non plus, personne ne l'a tranché devant la commission : le camp du champion et le camp du soupçon se retrouvent tous les deux devant le même mur d'argent, et n'en sortent pas par la même porte.
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