La part du citoyen

Le dossier · Chapitre 6

Chapitre 6 · 7 / 11

L'IA : révolution ou bulle — et à quel prix (eau, électricité, argent public) ?

Ce matin, ton téléphone t'a proposé un résumé de tes messages que tu n'avais pas demandé, corrigé une photo que tu n'avais pas fini de regarder, et glissé une réponse toute prête sous un mail. Pour faire tourner ces quelques secondes d'« intelligence », quelque part en France ou aux États-Unis, une salle remplie de machines a bu de l'eau et brûlé de l'électricité. Et derrière, des dizaines de milliards — publics et privés — parient que c'est le début d'une révolution. La question que se pose le citoyen est simple : est-ce vraiment une révolution qui va tout changer, ou une bulle qui va éclater en te laissant l'addition ? Devant les députés, les témoins sous serment ne répondent pas la même chose — et c'est justement ça qui vaut le détour.

Un mot d'honnêteté d'abord : les gens qu'on va entendre sont les invités d'une commission qui enquêtait déjà sur nos dépendances. Ce n'est pas la vérité révélée, ce sont des versions. Notre travail : voir où elles se rejoignent, et où elles se contredisent.

Révolution ou bulle : les deux camps sous serment

Le patron du champion français, lui, ne croit pas une seconde à la bulle — et il le dit sans détour. Arthur Mensch défend une idée simple : ce n'est pas la demande d'IA qui est gonflée, c'est l'offre (les puces, l'énergie, les semi-conducteurs) qui n'arrive pas à suivre. Autrement dit, le danger ne serait pas que le soufflé retombe, mais que l'Europe reste à quai.

(cofondateur et patron de Mistral AI, le seul champion européen de l'IA générative — il défend qu'il n'y a pas de bulle, seulement un manque d'offre, et que l'Europe doit produire vite pour capter la valeur)

« Une bulle, c'est quand la demande est surestimée. Or le problème aujourd'hui est plutôt celui de l'offre. »

Arthur Mensch (Mistral AI, M. Arthur Mensch, 2026-05-12)

Disputé — Dans le même écran, d'autres témoins voient exactement l'inverse. Pour comprendre leur inquiétude, il faut un mot de vocabulaire : une « bulle », en finance, c'est quand le prix d'une chose monte bien plus vite que ce qu'elle rapporte vraiment — comme une maison achetée une fortune parce que tout le monde parie qu'elle vaudra plus cher demain, jusqu'au jour où plus personne n'achète. Meredith Whittaker, patronne de la messagerie chiffrée Signal, emploie le mot avec prudence mais nettement.

« il me semble en effet qu'il existe une forme de bulle. »

Meredith Whittaker (Signal Foundation, Mme Meredith Whittaker, 2026-03-25)

Et l'homme qui a écrit les grandes lois numériques de Bruxelles, l'ancien commissaire Thierry Breton, met un chiffre sur le décalage : des entreprises valorisées en centaines de milliards pour des revenus en centaines de millions.

« On est entre 800 milliards et 1 000 milliards de valorisation pour des entreprises dont le chiffre d'affaires est de quelques centaines de millions de dollars. »

Thierry Breton (ancien commissaire européen au marché intérieur, M. Thierry Breton, 2026-04-15)

Ici, on s'arrête à la frontière du factuel : « bulle ou pas bulle » est une question de fond que le corpus ne tranche pas — on te donne les deux versions, tu jugeras. Mais il y a un fait que presque tout le monde reconnaît, et il est parlant.

Le signal que personne ne conteste : 80 gigawatts de demandes déraisonnables

Même les défenseurs de l'IA admettent qu'une partie de la ruée n'a aucun sens. RTE — le gestionnaire du réseau électrique français, celui qui décide qui peut se brancher sur les lignes à haute tension — a reçu une avalanche de demandes de raccordement pour des centres de données. Le chiffre, donné par un dirigeant de la banque publique BPIFrance, est vertigineux.

« RTE a reçu des demandes de connexion pour un total de 80 gigawatts, ce qui représente la quasi-totalité du parc nucléaire français. »

Arnaud Caudoux (BPIFrance, M. Arnaud Caudoux, 2026-04-21)

Établi que ces demandes existent ; Disputé qu'elles soient sérieuses. Caudoux lui-même les juge déraisonnables et vouées à ne jamais aboutir : personne ne branchera l'équivalent de tous les réacteurs nucléaires du pays sur des salles de serveurs. Beaucoup d'acteurs réservent de la capacité « au cas où », spéculent, gonflent artificiellement la file d'attente. C'est exactement ce qu'une bulle produit sur le terrain : une demande affichée sans rapport avec les besoins réels. La vice-présidente du conseil de surveillance de RTE, Catherine Mayenobe, apporte le même signal côté machines déjà construites.

(directrice générale déléguée de la Caisse des dépôts, magistrate à la Cour des comptes, vice-présidente du conseil de surveillance de RTE — elle prêche la prudence sur la « bulle » des datacenters et l'exemplarité de l'achat public)

« En tant que vice-présidente de RTE, je peux vous dire que, de mémoire, seulement 26 % de la capacité installée des centres de données existants est actuellement utilisée. »

Catherine Mayenobe (Caisse des dépôts, Mme Catherine Mayenobe, 2026-03-18)

Autrement dit, les trois quarts de cette capacité restent inutilisés. On construit vite, on remplit après.

« Est-ce que ça marche, au moins ? » — le retour sur investissement

Avant de savoir si l'IA est une bulle, une question plus terre-à-terre : est-ce qu'elle rapporte déjà quelque chose ? Le ROI — « return on investment », le retour sur investissement, c'est-à-dire : pour 1 euro dépensé, combien tu récupères — est le nerf du débat. Et là, un aveu tranche, parce qu'il vient d'un banquier public qui finance justement l'IA.

« à ce jour, l'IA générative et l'IA agentique n'ont pas apporté de gains de productivité significatifs dans la plupart des secteurs économiques. Ce constat est partagé. »

Arnaud Caudoux (BPIFrance, M. Arnaud Caudoux, 2026-04-21)

(L'IA agentique, c'est celle qui ne se contente pas d'écrire du texte : elle enchaîne des tâches toute seule, comme un assistant qui agit à ta place plutôt que de te répondre.)

Catherine Mayenobe, elle, remet une pièce que beaucoup oublient : la « nouvelle » IA qui parle et rédige (l'IA générative) n'est pas forcément la plus rentable. La « vieille » IA, celle qui automatise et prédit sans faire de bruit, gagne souvent la comparaison.

« la « bonne vieille » IA d'automatisation ou de prédiction est beaucoup plus génératrice de gains de productivité que les cas d'usage actuels de l'IA générative »

Catherine Mayenobe (Caisse des dépôts, Mme Catherine Mayenobe, 2026-03-18)

La rapporteure de la commission, Cyrielle Chatelain, va plus loin en brandissant un chiffre de la Cour des comptes sur un projet public d'IA : le gain promis et le gain réel séparés par un facteur cent.

« La Cour des comptes évoque un retour sur investissement attendu de 54 millions d'euros, qui ne s'élèverait en réalité qu'à 500 000 euros. »

Cyrielle Chatelain (rapporteure, M. Laurent Vilboeuf, 2026-03-17)

Disputé — et il faut poser l'autre camp dans le même écran, honnêtement. Ce chiffre de la Cour des comptes est contesté : devant la commission (M. Laurent Vilboeuf), le responsable concerné, Laurent Vilbœuf, affirme avoir transmis d'autres chiffres et juge l'exercice bancal. La rapporteure cite aussi une étude du MIT, selon laquelle 95 % des organisations n'auraient encore tiré aucun retour de l'IA générative — c'est une étude, pas un verdict comptable définitif, et on la manie comme telle. Enfin, les partisans de l'IA répondent que juger le ROI aujourd'hui, c'est juger un marathon au premier kilomètre : la directrice de France Digitale, Maya Noël, plaide qu'en IA, le « winner takes all » — le premier arrivé rafle tout — justifie d'investir tôt et gros, quitte à ne pas voir le retour tout de suite. Là, on ne tranche pas : le ROI de l'IA est un fait à venir, pas un fait acquis.

Le « 1 trilliard » de Mensch : une projection, pas une facture

Le chiffre le plus spectaculaire de tout le dossier IA n'est pas une mesure, c'est un pari sur l'avenir. Arthur Mensch défend l'idée que l'IA est une ressource stratégique — pour lui, « l'intelligence, c'est finalement comme l'électricité » — et que ne pas la produire soi-même coûterait une fortune à la France.

« Si nous importons pour cela une technologie non européenne, alors notre déficit commercial augmentera de 1 trilliard »

Arthur Mensch (Mistral AI, M. Arthur Mensch, 2026-05-12)

Disputé — Un trilliard (de l'ordre de mille milliards) frappe l'imagination, mais attention à ce qu'on lui fait dire. Ce n'est pas une somme déjà partie, ni une facture reçue : c'est une projection, un scénario de ce qui arriverait si l'Europe importait l'essentiel de son IA au lieu de la fabriquer. Elle repose sur une chaîne d'hypothèses (part de l'IA dans la masse salariale, croissance des services) que la commission n'a pas vérifiée. On la restitue comme telle : un argument, brandi par un industriel qui a intérêt à ce qu'on investisse dans son secteur — ce qui ne le rend ni faux ni vrai, mais disputé. La même prudence vaut pour son autre chiffre-choc : si l'Europe se contente de fournir le courant sans capter la couche IA, « 90 % de la valeur partira ailleurs ». C'est sa thèse, pas un relevé de comptes.

Le prix, côté planète : eau, électricité, et une trajectoire hors des clous ?

Sur la facture écologique, les chiffres circulent — mais ce sont des projections, à manier avec des pincettes. Data for Good, une association de milliers de bénévoles de la donnée, met les ordres de grandeur sur la table. Sa secrétaire générale, Lou Welgryn, traduit d'abord la puissance électrique appelée par la vague de datacenters annoncés en une image parlante.

(secrétaire générale de Data for Good, ex-finance reconvertie au climat — elle défend la « sobriété numérique » et interroge l'utilité réelle de l'IA généralisée)

« Pour vous donner un ordre de grandeur, 28 gigawatts correspondent à la moitié de la puissance nucléaire installée en France. »

Lou Welgryn (Data for Good, Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques, 2026-04-02)

Elle cite ensuite l'Ademe, l'agence publique de la transition écologique, sur la trajectoire de consommation.

« Un nouveau rapport de l'Agence de la transition écologique (Ademe) indique que la tendance actuelle nous amène à une multiplication par 3,7 de cette consommation et conclut à l'incompatibilité totale de cette trajectoire avec l'accord de Paris. »

Lou Welgryn (Data for Good, Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques, 2026-04-02)

Côté eau — car ces machines, il faut les refroidir —, un représentant de la Ligue des droits de l'homme avance un repère qui a marqué la commission.

« Or à l'horizon 2027, la consommation annuelle d'eau imputable à l'essor de l'intelligence artificielle devrait dépasser celle du Danemark. »

Pierrick Clément (Ligue des droits de l'homme, des associations sur le thème de la protection des données personnelle, 2026-03-25)

Disputé — Ces trois chiffres (28 GW, ×3,7, « plus que le Danemark ») sont des estimations de trajectoire, pas des relevés de compteur, et l'autre camp est dans le même écran. Les opérateurs de datacenters plaident l'efficacité : Charles-Antoine Beyney, dirigeant de DataOne, met en avant son PUE — un indicateur qui mesure combien d'électricité part en refroidissement pour un kilowatt utile — bien meilleur que la future norme européenne.

« La future réglementation européenne vise un PUE de 1,5, ce qui signifie que pour 1 kilowatt fourni aux machines, 1,5 kilowatt est consommé sur le réseau électrique. Aujourd'hui, nous nous situons entre 1,05 et 1,15. »

Charles-Antoine Beyney (DataOne, M. Charles-Antoine Beyney, 2026-04-29)

Et sur la ressource électrique elle-même, deux visions s'affrontent frontalement. Pour Fabrice Coquio, patron de l'opérateur Digital Realty, la France a du courant à revendre.

« La France jouit d'un énorme atout : elle est l'un des rares pays européens, pour ne pas dire le seul, à disposer d'un excès de production électrique pour au moins les deux ou trois décennies à venir. »

Fabrice Coquio (Digital Realty, M. Fabrice Coquio, 2026-05-12)

La rapporteure lui oppose, dans la même audition, que la capacité française n'est pas infinie.

« Au niveau européen, la consommation d'électricité prévue pour les data centers d'ici à quelques années pourrait dépasser la capacité de production française d'électricité. »

Cyrielle Chatelain (rapporteure, M. Fabrice Coquio, 2026-05-12)

Là encore, sur le fond énergétique, impossible de trancher : les deux visions se valent en séance. Ce qui est constant : tout le monde reconnaît un coût réel en eau et en électricité. Ce qui est disputé : son ampleur, et s'il tient dans nos moyens.

Le prix, côté portefeuille du citoyen : à qui profite l'argent public ?

Ici, le mécanisme se laisse trancher — et c'est le cœur du dossier. Le projet vitrine de l'IA française, le « Campus IA » près de Fouju, est présenté comme un symbole de souveraineté. Mais qui paie, et qui en profite ? La commission établit un fait gênant, par la bouche même d'un dirigeant de BPIFrance, co-investisseur du projet : la demande pour ces futures machines est surtout américaine.

« Nous avons aujourd'hui clairement trois à quatre fois plus de demandes que ce que le site peut fournir en capacité. Il ne faut pas se cacher qu'aujourd'hui, la majeure partie de cette demande est américaine. »

Thierry Sommelet (BPIFrance, M. Arnaud Caudoux, 2026-04-21)

Le montage est financé pour l'essentiel par un fonds émirati (MGX, adossé à Abou Dhabi), la banque publique n'étant qu'investisseur minoritaire sur la partie foncière. Résultat : une infrastructure sur sol français, alimentée par des électrons français, mais dont la capacité serait louée d'abord à des géants américains. C'est précisément l'avertissement que martèle Arthur Mensch — qui, sur ce point, rejoint ses contradicteurs : se contenter de fournir l'énergie, c'est laisser filer la valeur.

Mais il faut poser l'autre camp dans le même écran, car il a ses arguments. Les défenseurs du projet — BPIFrance elle-même, et la ministre chargée du Numérique, Anne Le Hénanff — répondent : accueillir ces machines sur notre courant nucléaire décarboné, c'est bâtir une filière, des emplois et des retombées locales ; l'argent public n'y est qu'un appoint minoritaire ; et il faut distinguer l'investisseur de l'opérateur — investir n'est pas maîtriser, mais c'est déjà exister sur la carte. BPIFrance compare même le montage à un investisseur étranger qui prendrait des parts dans un aéroport ou une autoroute : la brique reste chez nous, on garde un peu de souveraineté. Ici, on s'en tient au constant : la ressource et de l'argent public (en appoint) sont engagés ; la valeur, elle, ne reste pas forcément ici.

À côté de ce contre-exemple, une décision inverse mérite d'être versée au dossier, car elle montre qu'un acheteur public peut choisir autrement. Le jour de son audition, Catherine Mayenobe annonce renoncer à l'outil dominant (Copilot, l'IA de Microsoft) pour déployer le français Mistral sur les 10 000 postes de la Caisse des dépôts — au motif qu'avec Copilot, elle ne maîtrisait plus où partaient les données.

« Je vais renoncer à déployer Copilot. »

Catherine Mayenobe (Caisse des dépôts, Mme Catherine Mayenobe, 2026-03-18)

Un choix assumé comme plus coûteux à court terme, mais qui aligne ce que l'argent public finance et ce qu'il achète.

Et si on n'avait pas besoin d'autant d'IA ?

Le point le plus dérangeant du dossier n'est pas « l'IA marche-t-elle », mais « en a-t-on vraiment besoin partout ». Deux témoins retournent la question. Lou Welgryn vise directement la politique publique française qui pousse l'IA dans presque toutes les entreprises.

« le plan « Osez l'IA » vise à ce que 80 % des TPE-PME utilisent de l'IA d'ici 2030. On pourrait peut-être interroger ce plan et se demander si l'IA est pertinente pour 80 % des PME, plutôt que de forcer ce type d'usage. »

Lou Welgryn (Data for Good, Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques, 2026-04-02)

Elle appelle, plus largement, à se défaire d'une croyance.

« sortir du mythe, largement instillé par le secteur, selon lequel la plupart de nos problèmes actuels pourraient être résolus par plus de numérique. »

Lou Welgryn (Data for Good, Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques, 2026-04-02)

Depuis le Brésil, le juriste Luca Belli apporte le même soupçon sur le récit du « toujours plus de calcul » — et propose une autre voie, l'IA frugale : des modèles plus petits, plus sobres, taillés pour un usage précis plutôt que des mastodontes qui engloutissent des milliards.

(professeur de gouvernance numérique à Rio (Fondation Getulio Vargas) — il défend, exemples du Sud global à l'appui, que le besoin de méga-investissements en calcul est un narratif exagéré)

« j'ai souligné que nous sommes peut-être prisonniers d'un narratif artificiel sur la nécessité d'investir des milliards en capacité de calcul pour construire des modèles d'IA de frontière. »

Luca Belli (Fondation Getulio Vargas, M. Luca Belli, 2026-05-07)

Disputé, évidemment, et le camp d'en face est solide. Pour Mensch comme pour Maya Noël, freiner l'investissement au nom de la sobriété, c'est prendre le risque de tout perdre face à ceux qui, eux, foncent : le premier arrivé rafle la mise, et l'Europe qui doute pendant que les autres construisent se condamne à importer. Un opérateur comme DataOne concède certes qu'« une grande partie de la capacité de calcul est certainement, en quelque sorte, jetée à la poubelle » (Beyney, M. Charles-Antoine Beyney) — mais y voit le jeu normal d'un marché, pas un gaspillage à interdire. Révolution frugale contre course à l'armement : le corpus laisse le débat ouvert.

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