Ferme les yeux deux secondes. Ton dossier médical, la déclaration d'impôts de ta famille, la sauvegarde de ton téléphone, le logiciel qui fait tourner la mairie de ta commune : tout ça vit quelque part, sur des serveurs, dans ce qu'on appelle « le cloud » — autrement dit l'ordinateur de quelqu'un d'autre, un immense hangar de machines qu'on loue au lieu d'acheter. Et il y a de fortes chances que ce hangar appartienne à l'une des trois entreprises américaines qui se partagent l'essentiel du marché. La commission a passé des semaines à retourner une seule question : est-il trop tard pour changer ça — et si non, on s'y prend comment, en votant des lois ou en construisant des usines ?
Un mot d'honnêteté avant d'entrer : les gens qu'on va citer sont les invités d'une commission d'enquête qui avait déjà une intuition en tête, pas la vérité tombée du ciel. On te donne les pièces, les deux camps, et tu juges.
Un témoin l'assume tout haut — et c'est la banque de l'État
Disputé Une seule institution auditionnée assume, frontalement et sous serment, que la bataille est perdue d'avance. Et ce n'est pas un lobbyiste américain : c'est la banque publique d'investissement française.
(directeur général adjoint de BPIFrance, la banque publique qui finance les start-up et prête aux entreprises — il défendait un réalisme assumé : cesser de s'épuiser sur le cloud « classique »)
Devant les députés, Arnaud Caudoux reprend une prise de position que son directeur général avait déjà tenue au Sénat. Le président de la commission la résume sans détour.
« Il a expliqué aux sénateurs que la bataille du cloud était perdue, qu'il ne servait à rien de s'en occuper et qu'il fallait passer à autre chose. »
— Philippe Latombe (président, M. Arnaud Caudoux, 2026-04-21)
Il n'est d'ailleurs pas tout à fait seul. Le président a rangé dans le même camp deux autres voix entendues : France Digitale, et l'ancien secrétaire d'État au numérique Cédric O, qui « nous disait que le combat du cloud était perdu et qu'il fallait passer à autre chose » (Latombe, des fournisseurs de cloud .). Devant la commission, Cédric O tempère sans renoncer — le fossé s'est réduit, dit-il, mais le temps ne se rattrape pas d'un claquement de doigts.
« Vous ne rattrapez pas quarante ans de retard technologique en cinq ans, ni même en dix. »
— Cédric O (ancien secrétaire d'État au numérique, M. Cédric O, 2026-05-13)
Mais c'est bien BPIFrance qui le dit le plus nettement, au nom de toute la banque, avec un argument simple : la question n'est pas le génie, c'est l'argent. En face, les géants américains investissent des sommes sans commune mesure.
« Ce que nous disons, c'est que la bataille frontale, toutes choses égales par ailleurs, entre les acteurs américains et les acteurs français, ne nous paraît pas gagnable aujourd'hui. Nous ne connaissons d'ailleurs personne qui la mène à proprement parler. »
— Arnaud Caudoux (BPIFrance, M. Arnaud Caudoux, 2026-04-21)
« la bataille face à ces géants, dont les montants d'investissement en capitaux sont de 10 à 100 fois supérieurs à ce que peuvent faire les acteurs européens, n'est pas gagnable. »
— Arnaud Caudoux (BPIFrance, M. Arnaud Caudoux, 2026-04-21)
Ce « 10 à 100 fois » est son chiffre, l'ossature de sa démonstration — pas une mesure officielle. Et le président le note aussitôt : cette thèse est « à rebours de beaucoup d'auditions » et de la Commission européenne. Traduction : dans la salle, Caudoux est à contre-courant. Ce qui ne le disqualifie pas — il faut toujours écouter celui qui dit tout haut ce qui dérange — mais le situe : c'est la position minoritaire du dossier.
Presque tous les autres disent : remontable — à condition d'acheter autrement
Disputé Face à lui, la quasi-totalité des témoins tiennent la bataille pour remontable. Leur cible n'est pas la technologie américaine : c'est notre façon de dépenser.
(directeur général de Scaleway, le cloud du groupe Iliad (Free) — il défendait qu'on n'a rien perdu du tout)
Quand le président lui met sous le nez la thèse défaitiste, le patron de Scaleway ne prend pas de gants.
« Non, le combat du cloud n'est pas perdu. C'est le lobbying des Américains qui le prétend. »
— Damien Lucas (Scaleway, des fournisseurs de cloud ., 2026-04-21)
Mais — et c'est là qu'un bon dossier ne charge pas d'un seul côté — Lucas est aussi le plus honnête sur le fait que le problème n'est pas la qualité du produit adverse.
« nos clients adorent le service proposé par AWS, GCP et Azure. Ils veulent juste des alternatives européennes qui respectent le droit commercial en Europe. »
— Damien Lucas (Scaleway, des fournisseurs de cloud ., 2026-04-21)
(AWS, c'est le cloud d'Amazon ; GCP, celui de Google ; Azure, celui de Microsoft — les trois grands du secteur.) Autrement dit : les géants américains sont bons, vraiment bons. Le camp « remontable » ne dit donc pas « c'est facile ». Il dit « c'est un choix, pas une fatalité » — et il chiffre le potentiel : le Cigref estime que rapatrier ne serait-ce que 15 % de ces achats d'ici 2035 créerait de l'ordre de 450 000 emplois.
D'où le vrai nerf de la guerre, un chiffre que tu vas voir revenir partout.
Disputé « 264 milliards d'euros par an quittent l'Europe » : c'est le chiffre-matrice de la commission. C'est une estimation, pas une comptabilité officielle.
(délégué général du Cigref, le club des grandes entreprises françaises utilisatrices du numérique — il portait ce chiffre des 264 milliards)
« les 264 milliards d'euros consacrés chaque année aux services numériques américains sont du même ordre de grandeur que les dépenses européennes annuelles en gaz et en pétrole, qui s'élèvent à environ 350 milliards d'euros »
— Henri d'Agrain (Cigref, M. Henri d’Agrain, 2026-04-30)
Le Cigref avance que 264 milliards d'euros partent chaque année vers des fournisseurs américains, soit 83 % du marché européen des logiciels et du cloud d'entreprise. Il faut le manier avec précaution : d'Agrain lui-même explique que ni Eurostat, ni la Banque centrale, ni le FMI ne mesurent ce flux — c'est une extrapolation du cabinet Asterès. Le collectif Eurostack, lui, parle de « 260 » à « 300 » milliards (M. Yann Lechelle). Retiens l'ordre de grandeur, pas le chiffre à l'euro près.
Le « bouton d'extinction » : le vrai verrou est peut-être plus banal
Disputé On agite souvent le « kill switch » — l'idée que Washington pourrait couper le robinet. Les hyperscalers jugent ça improbable ; le verrou le plus concret cité par la filière est bien plus prosaïque : le prix.
Le « kill switch », c'est le bouton d'extinction : la crainte qu'en cas de conflit, un fournisseur américain coupe l'accès à ses services, et que d'un coup les hôpitaux, les banques ou les administrations qui en dépendent se retrouvent à l'arrêt. Damien Lucas rappelle qu'on n'a même pas besoin d'un scénario de guerre pour le sentir : « quand il y a une panne chez Azure ou AWS, les avions européens sont cloués au sol » (des fournisseurs de cloud .). Mais dans le même souffle, un de ses concurrents déplace le curseur.
« le sujet absolument majeur est l'augmentation permanente des prix imposée par les éditeurs américains, dont les entreprises européennes sont de plus en plus dépendantes. »
— Philippe Miltin (Outscale, groupe Dassault Systèmes, des fournisseurs de cloud ., 2026-04-21)
Les deux camps dans le même écran : les hyperscalers, auditionnés eux aussi, jugent le kill switch improbable, voire suicidaire commercialement pour eux (des représentants en France des Gafam) ; l'ANSSI, l'agence française de cybersécurité, le prend au sérieux comme risque à cartographier (M. Vincent Strubel). Impossible de trancher ici : personne ne sait s'il sera un jour actionné. Ce qui est établi, en revanche, c'est qu'installer les serveurs en France ne suffit pas à s'en protéger juridiquement : le Cloud Act, cette loi américaine qui permet à un juge d'exiger des données détenues par une entreprise américaine où qu'elles soient stockées, s'applique à cause de la nationalité du fournisseur, pas de l'adresse du serveur. Caudoux, pourtant du camp « multi-cloud pragmatique », le reconnaît lui-même : « Je suis d'accord que la localisation en France ou en Europe n'empêche pas l'exercice de l'extraterritorialité » (M. Arnaud Caudoux).
Voilà le décor planté. Si la bataille est remontable, reste la vraie dispute du dossier : par où ? Deux routes.
Route 1 : gagner par la loi
[DISPUTÉ comme stratégie, ÉTABLI comme constat] Premier camp : l'arme, c'est le droit — à condition de s'en servir. Or aujourd'hui, il dort.
(ancien commissaire européen au marché intérieur, l'homme qui a inspiré les grands règlements numériques de l'UE (DMA, DSA, AI Act) — il défendait la régulation comme instrument de puissance, pas comme frein)
Pour Breton, l'Europe n'est pas faible : elle a un marché de 450 millions de personnes, plus vaste que celui des États-Unis, et cinq règlements votés à d'écrasantes majorités. Le problème, dit-il, c'est la confiance brisée par les lois d'extraterritorialité américaines : « Le Patriot Act, le Cloud Act, toutes ces nouvelles lois brisent, au fond, cette confiance » (M. Thierry Breton). Et surtout, l'arme n'est pas l'amende — ridicule à cette échelle.
« 120 millions d'euros représentent un montant dérisoire pour des entreprises qui valent des centaines, voire des milliers de milliards. »
— Thierry Breton (ancien commissaire européen, M. Thierry Breton, 2026-04-15)
« la procédure permet de saisir un juge pour obtenir, le cas échéant, une décision de fermeture temporaire du service. »
— Thierry Breton (ancien commissaire européen, M. Thierry Breton, 2026-04-15)
La vraie arme, selon lui, c'est de pouvoir suspendre temporairement une plateforme qui viole la loi. Sauf que — et là, ce n'est plus une opinion mais un constat quasi unanime dans le corpus — cette loi n'est presque jamais appliquée.
(juriste autrichien, à l'origine des deux arrêts qui ont fait tomber les accords de transfert de données entre l'UE et les États-Unis — il défendait une idée simple : le problème n'est pas la loi, c'est qu'on ne l'applique pas)
« Il est vrai que les chiffres disponibles à l'échelle européenne montrent que moins de 1,3 % des plaintes débouchent sur une amende. »
— Max Schrems (NOYB, M. Max Schrems, 2026-03-26)
« un média public irlandais a estimé que seulement 0,3 % des montants dus ont réellement été payés »
— Max Schrems (NOYB, M. Max Schrems, 2026-03-26)
Et Schrems assène l'argument qui relie tout : la souveraineté n'est pas d'abord une affaire de technique, mais de volonté d'imposer ses règles. La preuve ? Les mêmes géants savent très bien être « souverains » quand un pays les y oblige vraiment.
« Il est intéressant de noter que ces mêmes entreprises sont en revanche capables de proposer des solutions souveraines, ou au moins partiellement souveraines, en Chine : dès lors qu'un pays s'attache à faire réellement appliquer ses lois, la souveraineté n'est plus un problème. »
— Max Schrems (NOYB, M. Max Schrems, 2026-03-26)
La France a d'ailleurs déjà des lois qui dorment. Prends les egress fees : les frais qu'un hébergeur te facture pour récupérer tes données quand tu veux partir — comme un déménageur qui te ferait payer pour sortir tes propres meubles. La loi SREN — la loi française de 2024 sur la régulation de l'espace numérique — les a interdits. Mais, note un industriel de la filière, « la loi les interdit, il faut la faire appliquer » (Michel Paulin, M. Michel Paulin) — les décrets manquent encore.
Route 2 : gagner par l'usine et la commande publique
Disputé Deuxième camp : la loi ne changera rien tant qu'on n'achètera pas européen. Le pouvoir est dans le portefeuille, pas dans le code juridique.
(économiste de la concurrence, cofondatrice du collectif Eurostack — elle défendait que le changement vient des acheteurs et des entrepreneurs, pas des régulateurs)
« La réglementation ne modifie pas les marchés ; ce sont les opérateurs qui le font. Il est temps que les entrepreneurs reprennent ce pouvoir, sans attendre que l'État ou le régulateur décide pour les trente prochaines années. »
— Cristina Caffarra (Eurostack, M. Yann Lechelle, 2026-03-26)
Son associé chez Eurostack, l'entrepreneur Yann Lechelle, en tire une phrase qui a marqué la commission : la souveraineté, on en parle beaucoup, on l'achète très peu.
« la souveraineté numérique que nous appelons de nos vœux est proche de zéro en volume d'achats. Le sujet est donc fondamentalement économique. »
— Yann Lechelle (probabl.ai / Eurostack, M. Yann Lechelle, 2026-03-26)
Et il désacralise l'adversaire : le cœur de métier du numéro un, ce n'est pas de la magie, c'est une commodité qu'on trouve aussi en France.
« AWS, plateforme de cloud leader, réalise 80 % de son chiffre d'affaires sur un seul produit, les machines virtuelles. Ce produit existe en France ; c'est une commodité. »
— Yann Lechelle (probabl.ai / Eurostack, M. Yann Lechelle, 2026-03-26)
Leur modèle, c'est le Small Business Act américain de 1969 : forcer la commande publique à acheter local pour faire grandir ses champions. Le patron de Mistral pousse la même logique, mais en partant du haut de la chaîne.
(cofondateur et patron de Mistral AI, le champion européen de l'intelligence artificielle — il défendait la souveraineté par l'industrie, contre l'idée de se protéger par la règle)
Pour Mensch, cloud et IA sont « vraiment la même chose » (M. Arthur Mensch) : l'Europe devrait partir de sa force en IA pour redescendre vers les serveurs, et concentrer la commande publique là-dessus. Sa mise en garde est restée comme le mot de la fin de son audition : à défaut, « nous allons devenir un État vassal » (M. Arthur Mensch). Et il assume la position la plus tranchée du dossier contre la Route 1.
« réglementer pour défendre, cela ne fonctionne pas »
— Arthur Mensch (Mistral AI, M. Arthur Mensch, 2026-05-12)
Là encore, la partie adverse a la parole dans le même souffle. Car Breton répondrait — il l'a fait — que c'est un faux procès : la loi est une arme de puissance, pas un frein, et le récit « les États-Unis innovent, l'Europe régule » est colporté par des « idiots utiles » des géants (M. Thierry Breton). Et la rapporteure Chatelain a retourné l'argument des tenants de l'usine avec une pique restée célèbre : si la régulation ne servait vraiment à rien, pourquoi les géants dépenseraient-ils autant pour la combattre ?
« Si la régulation est absolument inopérante, pourquoi dépenser autant en lobbying ? »
— Cyrielle Chatelain (rapporteure, M. Yann Lechelle, 2026-03-26)
Là où les deux routes se rejoignent : on n'achète pas ce qu'on produit
Établi Sous la dispute, un diagnostic partagé par presque tous : le blocage ne vient pas de l'offre — les solutions françaises existent — mais de l'achat.
« Le problème n'est pas celui de l'offre, qui existe, et nous en sommes la preuve, mais celui des achats de l'État, qui se montre particulièrement frileux. »
— Alain Garnier (Jamespot / collectif #Fab8, M. Antoine Duboscq, 2026-04-29)
Pourquoi cette frilosité ? Une phrase, entendue à la Caisse des dépôts, résume l'inertie qui protège les géants installés : « Il est courant de dire qu'aucun directeur des systèmes d'information ne sera renvoyé pour avoir acheté Microsoft 365 » (Catherine Mayenobe, Mme Catherine Mayenobe). Personne ne s'est jamais fait virer pour avoir choisi la valeur sûre américaine. Or l'enjeu est énorme : le patron d'OVHcloud estime que « vous avez environ 10 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel qui partent chez AWS, Azure et Google, et très peu chez les acteurs européens » (Octave Klaba, des fournisseurs de cloud .). Et l'argument des retombées locales est concret : « un euro dépensé chez Scaleway, c'est 68 centimes qui restent en Europe ; un euro dépensé chez les hyperscalers, c'est moins de 20 centimes » (Damien Lucas, des fournisseurs de cloud .).
Disputé Mais attention à ne pas surestimer le levier — et à ne pas se contenter de repeindre. Trois garde-fous honnêtes. D'abord, la commande publique de l'État ne pèse qu'une part du marché (le reste est privé), et l'ancien patron de la direction interministérielle du numérique juge ce levier réel mais surestimé face à l'écart de moyens américain (Henri Verdier, M. Henri Verdier). Ensuite, un obstacle juridique — une centrale d'achat publique ne peut pas décréter du jour au lendemain d'écarter un fournisseur sans base légale, car le droit interdit de discriminer par l'origine :
« La question est de savoir sur quelle base juridique je peux décider du jour au lendemain d'interdire à mes distributeurs d'utiliser telle ou telle solution. »
— Edward Jossa (UGAP, des acheteurs publics, 2026-04-09)
Enfin, acheter « souverain » ne suffit pas si l'on se contente d'habiller de l'américain : « Le fait de repeindre en bleu, blanc, rouge ou aux couleurs de l'Europe des technologies américaines ne confère aucune indépendance technologique » (Philippe Miltin, des fournisseurs de cloud .). Les offres dites « clouds de confiance » (comme Bleu ou S3NS, adossées à Microsoft ou Google) sont présentées par leurs promoteurs comme étanches, et par leurs contradicteurs comme du « sovereignty washing » — un point que le corpus laisse ouvertement disputé.
Reste que le mouvement a commencé, côté État : la visioconférence souveraine Visio doit devenir « l'unique solution autorisée d'ici à 2027 », remplaçant Teams et Zoom, et l'UGAP « mettra fin aux ventes de logiciels Oracle sur son marché dédié » (David Amiel, Mme Anne Le Hénanff). Petits pas — les dépenses numériques de l'État ne pèsent que 4,2 milliards d'euros en 2025 (David Amiel, Mme Anne Le Hénanff) face à un marché de plusieurs centaines de milliards — mais pas rien.
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