La part du citoyen

Régulation UE & concurrence (DMA/DSA/AI Act/antitrust)

Lobbying de la Big Tech à Bruxelles

Le corpus documente une pression de lobbying des grands acteurs américains du numérique sur les institutions européennes, décrite par plusieurs intervenants comme massive et asymétrique. Le chiffrage revient à plusieurs reprises : selon Pierrick Clément (Ligue des droits de l'homme, des associations sur le thème de la protection des données personnelle), « les 700 organisations représentant le secteur du numérique » enregistrées à Bruxelles « ont consacré 113 millions d'euros à leurs activités en 2023, et les projections pour 2025 s'élèvent à 150 millions d'euros ». Étienne Gonnu (April, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) cite un « observatoire européen » évaluant à 151 millions d'euros ces dépenses, « en très forte croissance ».

Un constat partagé porte sur l'influence directe sur les textes. Selon Pierrick Clément (des associations sur le thème de la protection des données personnelle), plusieurs dispositions de l'omnibus reprennent des demandes nominatives : « la redéfinition de la notion de données personnelles est portée par Microsoft, la limitation du droit d'accès aux données est issue de Google », et l'usage des données pour l'entraînement de l'IA « soutenu par Meta, Google et X ». Renaud Chaput (Mastodon, Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) illustre la capture du processus : « la Commission a auditionné Meta plus de soixante fois » lors de la préparation d'un texte sur l'interopérabilité. Yann Lechelle (Eurostack, M. Yann Lechelle) témoigne de l'asymétrie vécue : les « deux cents rendez-vous avant » et « après » le sien étaient « occupés par des représentants de ces mêmes entreprises ».

Plusieurs intervenants soulignent que la complexité juridique profite aux plus puissants. Max Schrems (NOYB, M. Max Schrems) renverse l'argument pro-PME de la simplification : « ceux qui bénéficient (...) de la mauvaise rédaction du droit européen, ce sont les entreprises de la Big Tech », qui peuvent payer « de puissants cabinets d'avocats ». Il dénonce aussi une capture cognitive : « 99 % des personnes qui travaillent dans ce domaine sont employées par l'industrie ». Henri Verdier (M. Henri Verdier) critique un AI Act « de 450 pages » dont « plus personne n'est capable d'expliquer le contenu ». Meredith Whittaker (Signal, Mme Meredith Whittaker) met en garde contre l'instrumentalisation marketing du mot « souveraineté ».

Un clivage apparaît sur l'efficacité de la régulation. Renaud Chaput (Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre) juge les géants « too big to fail, trop gros pour être régulés ». La rapporteure Cyrielle Chatelain (M. Yann Lechelle) objecte l'inverse : « Si la régulation est absolument inopérante, pourquoi dépenser autant en lobbying ? » Une seconde tension oppose Chatelain à Thierry Breton (M. Thierry Breton) : Breton nomme volontiers « Microsoft et OpenAI » mais reste évasif sur les acteurs français, tandis que la rapporteure lui oppose Mistral AI, qui « défend son business (...) et non l'intérêt général ». En table ronde (des représentants en France des Gafam), Google concède par la voix de Frédéric Geraud de Lescazes que « la position de la CCIA reflète une partie des positions de Google ».

Enfin, plusieurs voix décrivent une hostilité étatique américaine. Bernard Benhamou (M. Bernard Benhamou) rapporte que « l'ordre a été donné de bloquer la mise en œuvre des textes européens », et Henri Verdier (M. Henri Verdier) relaie une menace de retrait de l'OTAN en cas de sanction DSA. Henri d'Agrain (Cigref, M. Henri d’Agrain) recadre : les États-Unis régulent aussi, mais avec « un objectif (...) de puissance nationale », le numérique étant « l'un des quatre piliers de (leur) hégémonie ».

Qui en parle

Interventions regroupées (20 citations · 10 auditions)

Domaine : Régulation UE & concurrence (DMA/DSA/AI Act/antitrust) · Sujet : lobbying-big-tech

Couverture : 20 citations · 6 positions · 10 auditions

_Slugs bruts fusionnés : lobbying-bruxelles, lobbying-big-tech, lobbying-gafam-bruxelles, souverainete-lobbying-ue, lobbying-mistral-openai, lobbying-influence, blocage-us-textes-europeens, regulation-us-puissance_

Positions exprimées

  • M. Max Schrems (M. Max Schrems) : La flexibilité juridique et la mauvaise rédaction du droit profitent à la Big Tech et ses cabinets d'avocats, tout en accablant les PME ; l'argument pro-PME de la simplification est un leurre. _(tranchant 4)_
  • M. Henri d’Agrain (M. Henri d’Agrain) : L’opposition « US innovent / UE régule » est fausse : les États-Unis régulent aussi, avec un objectif de puissance nationale (le numérique est l’un des quatre piliers de leur hégémonie). L’UE devrait adopter ponctuellement les « lunettes » du régulateur américain. _(tranchant 4)_
  • (table ronde) (des associations sur le thème de la protection des données personnelle) : L'omnibus est le produit d'un lobbying américain massif (113 à 150 M€/an), dont plusieurs dispositions reprennent mot pour mot les demandes de Microsoft, Google et Meta, avec un rapprochement inquiétant vers l'extrême droite européenne. _(tranchant 3)_
  • Mme Meredith Whittaker (Mme Meredith Whittaker) : Le mot « souveraineté » est souvent instrumentalisé comme argument marketing par les géants et leurs milliers de lobbyistes à Bruxelles, au lieu de désigner rigoureusement le contrôle et l'autonomie. _(tranchant 3)_
  • M. Thierry Breton (M. Thierry Breton) : Le lobbying est légitime tant qu'il est transparent et cesse au trilogue ; Microsoft et OpenAI y jouent un grand rôle, mais Breton refuse de nommer les acteurs français malgré ses propres propos antérieurs sur Mistral AI. _(tranchant 2)_
  • (table ronde) (des représentants en France des Gafam) : Le lobbying est une activité déclarée et transparente d’acteurs économiques, non d’agents gouvernementaux ; ils n’appliquent pas le câble Rubio — Google concède toutefois que la position dérégulatrice de la CCIA reflète en partie la sienne. _(tranchant 2)_

Citations (verbatim, sourcées)

« si l'Union européenne sanctionnait financièrement au nom du DSA n'importe quel réseau social américain, les États-Unis iraient jusqu'à se retirer de l'Otan. »

Henri Verdier — Fondation Inria (audite, audition de M. Henri Verdier, 2026-03-10)

_Rapporte la menace politique (attribuée à J.D. Vance) qui met en cause la capacité même de l'UE à appliquer sa régulation numérique._

« l'AI Act, qui compte 450 pages et dont plus personne n'est capable d'expliquer le contenu. »

Henri Verdier — Fondation Inria (audite, audition de M. Henri Verdier, 2026-03-10)

_Critique de la complexification réglementaire, présentée comme le produit du travail des lobbys plutôt que d'un choix politique clair._

« Les 700 organisations représentant le secteur du numérique qui y sont enregistrées ont consacré 113 millions d'euros à leurs activités en 2023, et les projections pour 2025 s'élèvent à 150 millions d'euros. »

Pierrick Clément — Ligue des droits de l'homme (audite, audition de des associations sur le thème de la protection des données personnelle, 2026-03-25)

_Chiffre le poids financier du lobbying numérique à Bruxelles, socle de l'argument selon lequel l'omnibus est le produit d'une pression américaine._

« la redéfinition de la notion de données personnelles est portée par Microsoft, la limitation du droit d'accès aux données est issue de Google, l'utilisation des données personnelles à des fins d'entraînement des systèmes d'intelligence artificielle est soutenue par Meta, Google et X »

Pierrick Clément — Ligue des droits de l'homme (audite, audition de des associations sur le thème de la protection des données personnelle, 2026-03-25)

_Établit une correspondance directe entre demandes nominatives des Big Tech et articles de l'omnibus : preuve d'une capture législative._

« Le terme de « souveraineté » est ainsi fréquemment mobilisé à des fins promotionnelles, plutôt que comme une notion rigoureuse renvoyant au contrôle et à l’autonomie, ce qui en constituerait une définition plus fidèle. »

Meredith Whittaker — Signal Foundation (audite, audition de Mme Meredith Whittaker, 2026-03-25)

_Mise en garde contre le détournement marketing du mot 'souveraineté' par les géants et leurs lobbyistes à Bruxelles — directement pertinent pour une commission qui porte ce mot dans son intitulé._

« En réalité, ceux qui bénéficient des approches « fondées sur l’analyse des risques » et de la mauvaise rédaction du droit européen, ce sont les entreprises de la Big Tech, car elles disposent des services de puissants cabinets d’avocats, qui sont capables d’engager des débats interminables avec le régulateur sur le sens de chaque terme. »

M. Max Schrems — NOYB (None of your business) (audite, audition de M. Max Schrems, 2026-03-26)

_Renverse l'argument pro-PME de la simplification : le flou juridique n'aide pas les petits mais avantage structurellement ceux qui ont les moyens juridiques de le disputer._

« le simple fait de connaître la loi et de vouloir la faire appliquer suffit pour être considéré comme un activiste, car 99 % des personnes qui travaillent dans ce domaine sont employées par l’industrie. »

M. Max Schrems — NOYB (None of your business) (audite, audition de M. Max Schrems, 2026-03-26)

_Dénonce une capture cognitive du champ juridique : la doctrine et l'expertise étant financées par l'industrie, l'interprétation des arrêts (comme SRB) penche mécaniquement en sa faveur._

« il m'a conseillé de revenir souvent, car les deux cents rendez‑vous avant moi et les deux cents après moi étaient occupés par des représentants de ces mêmes entreprises. »

M. Yann Lechelle — probabl.ai / Eurostack (audite, audition de M. Yann Lechelle, 2026-03-26)

_Témoignage direct de l'asymétrie de lobbying à Bruxelles, vécue de l'intérieur._

« Si la régulation est absolument inopérante, pourquoi dépenser autant en lobbying ? »

Mme Cyrielle Chatelain (rapporteur, audition de M. Yann Lechelle, 2026-03-26)

_Contre-argument de la rapporteure : l'intensité du lobbying prouve que la régulation aurait un impact réel._

« Mes anciens collègues du département d’État américain me confient que l’ordre a été donné de bloquer la mise en œuvre des textes européens de régulation »

M. Bernard Benhamou — Institut de la souveraineté numérique (audite, audition de M. Bernard Benhamou, 2026-04-02)

_Affirmation forte d'une hostilité active de Washington à la régulation européenne, appuyée sur des sources internes._

« Tout le monde connaît le rôle qu’ont joué et que continuent de jouer Microsoft et OpenAI en particulier – sans doute avec d’autres. »

Thierry Breton — Ancien commissaire européen au marché intérieur (audite, audition de M. Thierry Breton, 2026-04-15)

_Nomme les acteurs américains du lobbying sur l'IA tout en restant délibérément évasif sur les acteurs français, malgré l'insistance de la rapporteure._

« La start-up Mistral AI, elle fait du lobbying, c’est normal. Mais nous ne sommes dupes de rien. Elle défend son business aujourd’hui, et non l’intérêt général. »

Mme Cyrielle Chatelain (rapporteur, audition de M. Thierry Breton, 2026-04-15)

_La rapporteure oppose à Breton ses propres propos de La Tribune (nov. 2023) sur Mistral AI pour le forcer à nommer les acteurs français du lobbying anti-AI Act._

« il existe bien une régulation aux États‑Unis, mais elle repose sur un objectif fondamentalement différent, qui concerne la préservation et le renforcement de la puissance nationale »

M. Henri d’Agrain — Cigref (audite, audition de M. Henri d’Agrain, 2026-04-30)

_Renverse le lieu commun « US innovent, UE régule » et propose une grille de lecture géopolitique de la régulation._

« L’industrie de la technologie et du numérique constitue l’un des quatre piliers de la puissance et de l’hégémonie américaines dans le monde. »

M. Henri d’Agrain — Cigref (audite, audition de M. Henri d’Agrain, 2026-04-30)

_Cadre le numérique comme un instrument de puissance étatique, pas seulement un marché._

« Sans être explicitement présenté comme tel, ce dispositif produit un effet d’éviction massif à l’encontre des acteurs non américains dès lors que des enjeux de sécurité sont en jeu. »

M. Henri d’Agrain — Cigref (audite, audition de M. Henri d’Agrain, 2026-04-30)

_Montre que le FedRamp fonctionne comme un protectionnisme de fait via la certification de sécurité._

« Un observatoire européen estime à 151 millions d'euros les dépenses de lobbying au niveau de l'Union européenne, une somme en très forte croissance ces dernières années. »

Étienne Gonnu — April (audite, audition de Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre, 2026-05-06)

_Chiffre l'asymétrie de moyens entre les géants et l'écosystème libre dans l'influence des décisions publiques._

« Pour préparer ce texte, la Commission a auditionné Meta plus de soixante fois afin de recueillir son avis sur la pertinence de cette législation européenne visant l'interopérabilité et le contrôle des algorithmes. »

Renaud Chaput — Mastodon (audite, audition de Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre, 2026-05-06)

_Illustration frappante de la capture du processus législatif européen par les acteurs qu'il est censé réguler._

« Mais quand ils disent « innovation », il faut comprendre « nos profits, nos monopoles ». »

Renaud Chaput — Mastodon (audite, audition de Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre, 2026-05-06)

_Décode le discours des grands éditeurs sur l'innovation comme un écran de fumée pour préserver leurs rentes._

« Ils sont devenus « too big to fail », trop gros pour être régulés. »

Renaud Chaput — Mastodon (audite, audition de Table ronde, ouverte à la presse, sur le logiciel libre, 2026-05-06)

_Constat d'impuissance réglementaire : le DMA et le DSA existent mais ne sont pas appliqués aux acteurs dominants._

« la position de la CCIA reflète une partie des positions de Google. »

Frédéric Geraud de Lescazes — Google Cloud (audite, audition de des représentants en France des Gafam, 2026-05-13)

_Aveu que le lobbying dérégulateur de la CCIA (visant RGPD et AI Act) porte en partie la voix de Google, malgré les dénégations générales._