Chaque soir, dans des millions de chambres, un pouce fait défiler un fil que personne d'autre ne voit : ni les parents, ni les professeurs, ni même tout à fait la plateforme, dont l'algorithme choisit seul ce qu'il place sous les yeux d'un enfant de onze ans. Pendant six mois, une commission de l'Assemblée nationale a essayé, elle, de regarder. Voici ce qu'elle a vu — et ce qu'elle n'a pas réussi à prouver.
Entre mars et septembre 2025, l'Assemblée nationale a mené une commission d'enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Soixante-sept auditions, cent soixante-dix-huit personnes entendues sous serment : des chercheurs, des pédiatres, des associations, des modérateurs, des influenceurs, des dirigeants de la plateforme, des ministres, et des familles. Au bout du compte, un rapport de trois cent dix-neuf pages, quarante-trois recommandations, adopté à l'unanimité des députés de la commission. Son titre officiel est sobre — le nom même de la commission —, mais l'une de ses sections centrales est titrée « Du divertissement au drame : les effets dévastateurs de TikTok sur la santé mentale des mineurs » : la tonalité, elle, est posée d'emblée.
Ce dossier n'est pas ce rapport. C'est ce qu'il y a dessous : les auditions elles-mêmes, mot pour mot. Personne, honnêtement, ne lit près de cinq cent mille mots de comptes rendus. Nous avons donc fait
analyser les soixante-sept auditions, une par une, par une intelligence artificielle — pour en extraire chaque prise de position et chaque citation, et les rattacher à qui les a prononcées et à quand. Le résultat n'est pas une opinion de plus : c'est une matière sourcée et vérifiable, où chaque affirmation porteuse renvoie au propos exact, tenu sous serment, dont elle provient. Sur un sujet qui touche à nos enfants, on nous donne d'habitude la conclusion (« c'est un cauchemar » / « c'est exagéré ») sans jamais nous montrer sur quoi elle repose. Ici, on peut tout déplier. Et dès qu'on déplie, le rapport officiel et ses propres auditions ne disent déjà plus tout à fait la même chose.
Ce qu'on ne fera pas, et ce qu'on va faire
Disons-le tout de suite, pour qu'il n'y ait pas de malentendu.
On ne dira pas si TikTok est « bien » ou « mal ». Ce n'est pas notre rôle, et ce n'est pas non plus celui d'une commission d'enquête. Savoir si une application « rend malade » relève de la science ; savoir s'il faut l'interdire relève d'un choix de société. Ni l'un ni l'autre ne se règlent dans ces pages. Ce que nous faisons, c'est autre chose, et c'est ce que personne ne fait à notre place : montrer le mécanisme. Qui décide de ce que voient nos enfants ? Qui est censé les protéger, et avec quels moyens ? Et surtout : quand on nous annonce une décision — une loi, une interdiction — que valent, dessous, les preuves ?
Une règle nous guide d'un bout à l'autre : corrélation n'est pas causalité. Que des adolescents en souffrance passent beaucoup de temps sur TikTok, c'est mesuré ; que TikTok soit la cause de leur souffrance, c'est une tout autre affirmation — et la commission, on l'a vu, n'a pas réussi à l'établir. Chaque fois qu'un lien de cause à effet est avancé, nous dirons qui l'avance et ce qui le soutient. Un chiffre choc sera toujours rendu à celui qui le prononce. Une accusation sortira toujours avec la réponse qu'on lui a opposée, dans le même paragraphe. C'est plus lent, c'est moins spectaculaire — c'est le prix de ne pas se faire avoir.
Une précaution d'honnêteté
Une commission d'enquête n'entend pas un échantillon neutre de la population. Elle reçoit surtout des gens qui ont une raison de venir : des familles endeuillées, des associations de protection de l'enfance, des cliniciens qui voient la souffrance en consultation. Leur parole est précieuse, mais elle penche, par construction, vers l'inquiétude. Nous en tenons compte — c'est pour ça que, face à eux, nous cherchons systématiquement les voix qui nuancent : les chercheurs prudents, les défenseurs de la plateforme, ceux qui rappellent que les réseaux sont aussi, pour beaucoup d'adolescents, un lien et un refuge. Les deux, toujours, dans le même écran.
Ce qui nous attend
Les neuf chapitres qui suivent sont autant de questions que nous nous posons vraiment, pas des concepts. Est-ce que TikTok abîme nos enfants — et pourquoi est-ce si difficile à prouver ? Une application faite pour qu'on n'en sorte jamais, peut-on appeler ça une addiction ? Quand on signale une vidéo qui pousse au pire, que se passe-t-il vraiment ? Peut-on sérieusement interdire l'accès avant quinze ans ? À qui la responsabilité — la plateforme, les parents, personne ? Combien vaut, au juste, l'attention d'un enfant ? Qui est censé faire la police, et pourquoi ça coince ? Faut-il redouter TikTok parce qu'il est chinois ? Et, pour finir : au bout du compte, qui décide de ce que regardent nos enfants ?
À chaque fois, la même méthode. Une question ouverte. Ce que le rapport officiel en dit, ce que les auditions en établissent, et l'écart entre les deux. Des preuves qu'on peut déplier soi-même — la citation exacte, la personne, la date. Et, au bout, non pas un coupable, mais une image nette de la façon dont, chez nous, une telle décision se prend.
Une question sur ce dossier ? L'assistant citoyen y répond à partir des seules auditions, sources à l'appui — sans jamais trancher à la place du citoyen.
Besoin d'aide ? 3114 (prévention du suicide), 3018 (violences numériques).