La part du citoyenTikTok et les mineurs
Le dossier · un dossier citoyen

Qui décide de ce que regardent nos enfants ?

Un dossier en dix chapitres, tiré des 67 auditions de la commission d'enquête. On ne dira pas si TikTok rend malade ni s'il faut l'interdire : on montre, chapitre après chapitre, qui décide de ce que voient nos enfants, qui est censé les protéger, et avec quelles preuves — et on laisse chacun juge.

Chaque phrase est vérifiable en un clic. À lire dans l'ordre, ou par le chapitre qui intrigue.

Le dossier · Chapitre 2

Chapitre 2 · 3 / 10

Une appli faite pour qu'on n'en sorte jamais : peut-on parler d'addiction ?

Cinq minutes avant de dormir, le pouce qui remonte l'écran presque tout seul. Deux heures plus tard, le fil « Pour toi » déroule encore, et dans la maison personne n'a vu la soirée passer. Des millions de familles reconnaissent la scène. Mais entre « nos enfants adorent ça » et « nos enfants en sont dépendants », il reste un mot que six mois d'auditions n'ont pas tranché : addiction.

C'est un mot lourd, et glissant. Il décide de presque tout : si TikTok « rend accro », alors on n'a plus affaire à un simple divertissement mais à un produit qu'il faut encadrer comme on encadre le tabac ou les jeux d'argent. Si le mot ne tient pas cliniquement, tout l'édifice change de nature. La commission a passé son temps à tourner autour de cette bascule — et ses propres travaux ne s'y sont pas accordés.

Une précision de méthode d'abord, parce qu'elle change la façon de lire ce qui suit. Les 67 auditions de cette commission ont été analysées, une par une, par une intelligence artificielle, qui rattache chaque phrase citée à qui l'a dite et à quelle date : la matière est sourcée et vérifiable. Et une commission d'enquête entend surtout des gens inquiets — chercheurs alarmés, familles endeuillées, associations mobilisées : ce n'est pas un échantillon neutre de la société. Cela n'enlève rien à ce que chacun affirme sous serment ; cela invite seulement à regarder d'où vient chaque phrase avant de la prendre pour un verdict.

Sur la mécanique, aucun débat

Établi Personne, dans ces auditions, ne conteste que TikTok est réglé pour qu'on reste. Ni les chercheurs, ni les créateurs, ni la plateforme elle-même : le flux vertical qui ne s'arrête jamais, l'accroche des premières secondes, la personnalisation permanente du fil « Pour toi » — ce fil de vidéos que l'algorithme choisit pour chacun — sont décrits par tous comme la marque de fabrique et la force de captation de l'application.

Le point le plus solide n'est pas une opinion d'expert : c'est un aveu interne. Une étude de TikTok, révélée par la justice américaine, chiffre le seuil à partir duquel l'usage s'installe.

« Dans cette étude, TikTok évalue que le visionnage de 260 vidéos est nécessaire pour que l'utilisateur développe une habitude de consommation. »

Océane Herrero (journaliste, autrice d'une enquête sur TikTok, cr04b, 2025-04-23)

Autre pièce concrète, côté conception : l'application TikTok Lite, repérée par l'ancien commissaire européen au marché intérieur, à qui revenait l'application du DSA — le règlement européen qui oblige les grandes plateformes à réduire leurs risques.

« Grâce au DSA, j'ai découvert lorsque j'étais commissaire que la plateforme s'apprêtait à lancer l'application TikTok Lite. Celle-ci, qui ciblait particulièrement les plus jeunes, avait pour objet de donner aux utilisateurs des points en fonction du nombre d'heures passées sur l'application et de « récompenser » les plus assidus par des cadeaux. »

Thierry Breton (ancien commissaire européen au marché intérieur, cr18c, 2025-05-27)

Et le résultat mesurable, celui qui a motivé la création de la commission, est un chiffre de temps, pas de maladie.

« TikTok est l'application la plus utilisée par les mineurs pour ce qui est du temps d'utilisation, avec une heure vingt-sept par jour, en moyenne, pour les 11-17 ans, c'est-à-dire notamment pour les moins de 13 ans. »

Arthur Delaporte (président de la commission, Mme Marlène Masure, 2025-06-12)

C'est sur cette mécanique que se greffe une thèse tranchée, portée par un dirigeant de média public devenu essayiste de « l'économie de l'attention ».

(président d'Arte France, auteur d'essais sur l'attention — défendait que l'addiction n'est pas un défaut de l'appli mais son modèle économique)

« Rien de tout cela n'est un accident. C'est la conséquence directe du modèle économique de ces réseaux sociaux. »

Bruno Patino (président d'Arte France, cr04c, 2025-04-23)

« En 2025, TikTok peut être considéré comme la version ultime des produits d'addictologie. Si on comparait les réseaux sociaux à une forme de drogue addictive, cette plateforme serait la formule parfaite. Elle vous met dans un rail de passivité sucrée. »

Bruno Patino (président d'Arte France, cr04c, 2025-04-23)

Voilà la version la plus forte à charge : l'application serait pensée, sciemment, pour qu'on n'en sorte pas. Le mot « accident » est nié, le mot « addiction » posé comme une évidence. C'est précisément là que le corpus se divise.

Le mot « addiction » : la science contre elle-même

Disputé Ce qui surprend, quand on rassemble les pièces, c'est que la contestation du mot ne vient pas de TikTok. Elle vient des scientifiques, et pour une raison de rigueur, pas de complaisance. La formule est nette chez un psychiatre qui a fondé une règle éducative connue sur les écrans.

« En conclusion, il serait inapproprié de parler d'addiction aux réseaux sociaux. »

Serge Tisseron (psychiatre, membre de l'Académie des technologies, cr06c, 2025-04-29)

L'argument est technique : l'addiction, au sens des grandes classifications internationales des maladies — celles de l'Organisation mondiale de la santé et des psychiatres —, suppose des critères précis (sevrage, rechute) qui n'ont été reconnus, pour les comportements, que dans un seul cas, le jeu pathologique. Les réseaux sociaux, eux, n'y figurent pas. Le clinicien qui a co-présidé le rapport officiel sur les écrans remis à l'Élysée porte cette tension à l'intérieur d'un seul témoignage.

(psychiatre-addictologue, chef de service d'addictologie dans un grand hôpital public parisien (AP-HP), co-président de la commission d'experts sur les écrans — défendait que le clinicien traite déjà cette dépendance, même sans reconnaissance académique)

« Sur le plan clinique, je constate dans mon service d'addictologie la présence de nombreux jeunes dépendants aux réseaux sociaux, à TikTok en particulier, dont l'algorithme est particulièrement addictogène. Nous les prenons en charge de manière similaire aux addictions aux substances comme le cannabis ou l'alcool. »

Amine Benyamina (psychiatre-addictologue, cr13a, 2025-05-20)

« Sur le plan académique, en revanche, l'addiction aux écrans ou aux réseaux sociaux n'est pas officiellement reconnue dans les classifications internationales. Seul le jeu pathologique a été reconnu comme une addiction comportementale, et ce après de longues discussions. »

Amine Benyamina (psychiatre-addictologue, cr13a, 2025-05-20)

La même personne, deux plans, aucune contradiction : ce qu'un médecin voit en consultation précède ce que l'académie a fini par certifier. D'autres nuancent en déplaçant la cible : pour l'association Addictions France, ce n'est pas l'appli qui rend dépendant, ce sont les contenus qu'elle enchaîne.

« nous avons tendance à considérer qu'il s'agit principalement d'une addiction aux contenus, favorisée par l'algorithme, qui est un facteur additionnel : quand un contenu court et éphémère produit du plaisir, on a tendance à le renouveler. »

Bernard Basset (Association Addictions France, M. Franck Lecas, 2025-05-26)

Et la plateforme, dans tout ça ? Elle ne combat pas le mot : elle se retire du terrain. Interrogée frontalement sur le caractère addictif de ses produits, la responsable de la sûreté de TikTok renvoie à l'incertitude scientifique — la même que soulèvent les chercheurs, invoquée ici non pour douter, mais pour ne pas répondre.

« Nous ne sommes pas psychologues. Je ne peux donc pas vous répondre au sujet de la définition clinique et scientifique de l'addiction. »

Nicky Soo (TikTok, sûreté numérique, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)

Une concurrente, elle, lâche du lest — signe que le sens commun du mot circule même chez les plateformes.

« Nous proposons également d'autres fonctionnalités, qui peuvent être considérées comme addictives, comme les Snapstreak – les fameuses flammes. »

Sarah Bouchahoua (Snapchat, cr30b, 2025-06-24)

Le tri est net. Sur le mot lui-même, il n'y a pas les défenseurs des enfants contre TikTok d'un côté et « TikTok » de l'autre. Il y a des cliniciens qui constatent une dépendance sur le terrain, des chercheurs qui refusent d'employer un terme que les classifications n'ont pas validé, et une plateforme qui utilise ce doute scientifique pour ne pas répondre. Trois postures, un seul mot — et il n'est pas stabilisé.

Conçu pour, ou effet d'un truc qui marche ?

[NON TRANCHÉ] Reste la question qui décide de la culpabilité morale : est-ce délibéré ? Le camp qui répond « oui » est net. Pour Benyamina, la brièveté et la répétition des vidéos ne doivent rien au hasard.

« ses contenus éphémères, fugaces, sont pareils à la cigarette ou au shoot : la brièveté et la répétitivité des vidéos stimulent intensément et constamment le système de récompense du cerveau. Ces deux éléments ne sont pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d'une conception délibérée. »

Amine Benyamina (psychiatre-addictologue, cr13a, 2025-05-20)

Une réponse plus troublante vient pourtant de l'intérieur du secteur, et elle ne nie rien — elle dissout la question. Le cofondateur d'une application française qui avait, dès 2013, le format même que TikTok a rendu mondial, aujourd'hui salarié d'une plateforme concurrente, explique qu'un algorithme « addictif » et un algorithme « qui marche » sont une seule et même chose.

(cofondateur de Mindie (ancêtre du format TikTok), aujourd'hui salarié de Snapchat — défendait que l'addiction est la mesure de la réussite technique, pas un défaut)

« si je réalise un très bon travail, que je vous donne les vidéos que vous voulez voir absolument et que vous n'arrivez pas à décrocher parce que vous êtes trop engagé dans cette application, cela signifie que l'algorithme de recommandation fonctionne extrêmement bien. »

Simon Corsin (cofondateur de Mindie / Snapchat, cr28b, 2025-06-17)

Autrement dit : il n'y a pas besoin d'une intention malveillante pour obtenir un effet qui ressemble à de l'addiction ; il suffit d'un outil qui fait parfaitement son travail, retenir l'attention. Le même témoin refuse d'ailleurs l'analogie facile avec la drogue — tout en concédant le point qui compte pour cette commission.

« Je ne pense pas que le niveau d'addiction soit semblable à celui de la drogue, c'est-à-dire une addiction de type physique. La question est peut-être plus problématique pour les plus jeunes, qui ont moins de contrôles d'eux-mêmes. »

Simon Corsin (cofondateur de Mindie / Snapchat, cr28b, 2025-06-17)

Deux détails achèvent de laisser la question ouverte, et ils affaiblissent la thèse à charge de l'intérieur. D'abord, l'organisation dont l'enquête a le plus servi à accuser TikTok — Amnesty International — écarte elle-même le procès de conception.

« Il faut bien comprendre que l'algorithme de TikTok n'est pas conçu en soi pour promouvoir des contenus liés à la dépression, à l'automutilation ou le suicide. En revanche, dès lors que l'algorithme identifie qu'un utilisateur ou une utilisatrice éprouve un intérêt pour une question, il recommandera systématiquement des contenus associés »

Katia Roux (Amnesty International France, cr19c, 2025-05-28)

Autrement dit : l'algorithme ne pousse pas vers la dépression, il pousse vers ce qui retient — et ce qui retient peut être sombre. Ensuite, personne, dans ces six mois, n'a pu ouvrir la boîte noire. La seule expertise technique instrumentée entendue, celle du pôle d'expertise de la régulation numérique de l'État (PEReN), a prévenu qu'elle n'avait pas pu vérifier si l'algorithme qu'elle avait documenté était bien celui réellement servi au public.

« Il s'agit effectivement d'un algorithme de ByteDance, mais nous ne savons pas s'il s'agit de celui qui est effectivement utilisé sur le service grand public, que tout le monde utilise. »

Nicolas Deffieux (PEReN — pôle d'expertise de la régulation numérique, cr18e, 2025-05-27)

Sans accès au code, « conçu pour » reste une hypothèse forte — pas une preuve.

Ce que la commission elle-même a fini par admettre

Le signe le plus honnête que le mot n'est pas stabilisé, c'est le déplacement de la rapporteure au fil de ses propres auditions.

(rapporteure de la commission (groupe EPR) — a posé d'emblée une exigence de preuve, et a fini par acter que le concept d'addiction reste contesté)

Le 6 mai, elle avançait un mécanisme neurologique comme un fait acquis.

« Il est prouvé que le visionnage de vidéos déclenche une décharge de dopamine toutes les cinq secondes, chez les jeunes comme chez les adultes. »

Laure Miller (rapporteure, cr08b, 2025-05-06)

Dans la même audition, une psychologue clinicienne la reprend : la dopamine ne se déclenche pas à la commande, ce n'est pas un compteur qui tourne toutes les cinq secondes.

« ce n'est pas parce qu'on regarde une vidéo que l'on va forcément sécréter de la dopamine à ce moment-là : tout dépend de l'expérience passée. »

Vanessa Lalo (psychologue clinicienne, cr08b, 2025-05-06)

Trois semaines plus tard, la rapporteure ne présente plus rien comme prouvé. Elle acte le doute et le pose devant les auditionnés.

« Il ressort de nos auditions que la dépendance aux écrans reste une notion controversée dans le milieu scientifique. »

Laure Miller (rapporteure, M. Franck Lecas, 2025-05-26)

Ce glissement n'est pas une faiblesse : c'est une commission qui a écouté et corrigé sa propre affirmation. Il dit ce qu'on peut établir et ce qu'on ne peut pas. Établi : la mécanique de captation et le temps qu'elle prend. Non stabilisé : le mot « addiction » au sens clinique. Non tranché : que TikTok soit, à lui seul, la cause d'un dommage sur la santé mentale.

C'est pourquoi, en fin de parcours, la question a changé de terrain. Elle n'est plus « est-ce une addiction ? » — indécidable en l'état — mais est-ce réglable, et qui répond de ne pas le régler ?. Face à TikTok, la rapporteure résume la disproportion qu'elle perçoit entre les moyens affichés et l'emprise constatée.

« Nous avons le sentiment, en vous écoutant, que vous avez allumé un gigantesque incendie que vous tentez d'éteindre avec un verre d'eau. »

Laure Miller (rapporteure, Mme Marlène Masure, 2025-06-12)

La plateforme, elle, se déclare simple intermédiaire.

« Nous ne sommes rien sans les gens qui créent du contenu, nous ne sommes qu'une plateforme technologique. »

Marlène Masure (TikTok, Mme Marlène Masure, 2025-06-12)

Or, sur le plan strictement technique, l'intérieur du secteur reconnaît qu'on peut brider l'exposition prolongée à certains sujets. Interrogé sur la possibilité d'inverser la fréquence d'un même type de contenu, Simon Corsin ne biaise pas.

« Oui, c'est tout à fait possible. Il en va d'ailleurs de l'intérêt de l'algorithme, dont le but consiste à capter un utilisateur de manière un peu infinie. Si l'utilisateur est trop « matraqué » de vidéos similaires, à un moment donné, il en aura assez et partira. »

Simon Corsin (cofondateur de Mindie / Snapchat, cr28b, 2025-06-17)

La difficulté n'est donc pas de le faire, c'est de définir à l'avance quels contenus limiter — ce qui relève du législateur, pas de l'ingénieur. C'est ce déplacement que le rapport officiel opère : faute d'avoir prouvé un effet, il fait de la faisabilité le socle de ses recommandations les plus dures. Un choix politique défendable — à condition, dit le juge d'instruction, de ne pas le présenter comme un fait démontré.

Une question sur ce point ? Le dossier répond.