Nos enfants ouvrent TikTok, et le fil « Pour toi » — celui qui devine, à la seconde, ce qui les retiendra — déroule une vidéo, puis une autre, puis mille. Une commission d'enquête de l'Assemblée nationale a passé six mois à chercher la preuve que ce fil abîme leur santé mentale. Elle ne l'a pas trouvée. Et c'est peut-être le fait le plus important de tout le dossier.
Les 67 auditions de cette commission ont été analysées, une par une, par une intelligence artificielle qui rattache chaque phrase à qui l'a dite et à quand : la matière ci-dessous est sourcée et vérifiable, chaque citation renvoie à son compte rendu daté. Une précaution avant d'entrer : une commission d'enquête entend surtout des gens inquiets, des soignants qui voient les cas, des familles endeuillées — ce n'est pas un échantillon neutre de la société, et il faut le garder en tête.
Pendant six mois, la même question — et pas de réponse
La rapporteure a posé une question simple, encore et encore, et ne l'a jamais obtenue. Audition après audition, Laure Miller cherche l'équivalent du « diagnostic tabac » : une preuve que TikTok, en soi, dégrade la santé mentale d'un enfant.
(rapporteure de la commission (groupe EPR) — a cherché tout du long un diagnostic scientifique du lien TikTok → santé mentale, puis, à défaut de preuve, un principe de précaution)
« établiriez-vous un lien de causalité direct entre l'utilisation de TikTok par un enfant ou un adolescent et la dégradation de sa santé mentale ? »
— Laure Miller (rapporteure, cr04a, 2025-04-23)
La réponse, elle finit par la formuler elle-même. Ce n'est pas une esquive d'expert : c'est la rapporteure de la commission qui constate le vide.
« nous nous heurtons à la difficulté majeure qui est celle d'établir un lien direct et scientifiquement indiscutable entre leur usage et l'altération de la santé mentale des jeunes. »
— Laure Miller (rapporteure, cr07b, 2025-05-02)
La scène où la preuve a cassé : trois experts, une même table
Le 29 avril 2025, trois spécialistes sont entendus ensemble, sous serment. Disputé Sur les mêmes données, ils font trois lectures qui ne se recouvrent pas — et la séance tourne à l'affrontement.
D'un côté, le neuroscientifique.
(professeur de psychologie du développement et de neurosciences, directeur du LaPsyDÉ (CNRS) — la preuve d'un effet massif n'est pas là ; on peut agir, mais sans forcer les données)
« Même lorsqu'une association est identifiée, elle n'explique que 0,4 % du bien-être adolescent lié au temps passé sur les réseaux sociaux. »
— Grégoire Borst (professeur de psychologie, LaPsyDÉ/CNRS, cr06c, 2025-04-29)
Son argument n'est pas que TikTok serait inoffensif — il tient au contraire que « la responsabilité première incombe aux plateformes ». Son argument est sur l'ampleur et sur la qualité de la preuve : les études les plus rigoureuses, celles dont on fixe le protocole à l'avance, ne montrent pas ce que montrent les autres.
« Je peux citer une centaine d'études montrant des effets, mais également des études préenregistrées n'en démontrant aucun. »
— Grégoire Borst (professeur de psychologie, LaPsyDÉ/CNRS, cr06c, 2025-04-29)
En face, la pédiatre de terrain, qui voit les enfants en consultation, tient l'inverse : le niveau de preuve suffit déjà, il faut agir.
(pédiatre, cofondatrice du Collectif Surexposition écrans — le niveau de preuve disponible suffit à agir ; les réseaux jouent un rôle « prépondérant »)
« Les réseaux sociaux jouent un rôle prépondérant dans cette crise. »
— Sylvie Dieu-Osika (pédiatre, Collectif Surexposition écrans, cr06c, 2025-04-29)
Et quand Borst oppose ses chiffres, elle conteste jusqu'à la validité de ses sources.
« Les études mentionnées précédemment par mon voisin sont désormais obsolètes. »
— Sylvie Dieu-Osika (pédiatre, Collectif Surexposition écrans, cr06c, 2025-04-29)
La réplique de Borst, elle, est frontale : un expert reproche à ses voisins de table de tordre les données.
« il faut éviter d'instrumentaliser les données comme cela a été fait en partie lors de cette audition. »
— Grégoire Borst (professeur de psychologie, LaPsyDÉ/CNRS, cr06c, 2025-04-29)
Le plus utile, ici, est de voir que les deux disent sans doute vrai — sans parler de la même chose. Borst mesure l'effet moyen sur toute une classe d'âge ; Dieu-Osika décrit ce qu'elle voit arriver dans son cabinet. Un effet minuscule en population générale n'empêche pas des cas cliniques lourds : les deux constats tiennent ensemble, ils ne répondent simplement pas à la même question.
Le président a acté le désaccord comme le fait central de la journée. Ce n'est pas rien : c'est le pilote de la commission lui-même qui inscrit au procès-verbal que la science, ce jour-là, n'a pas tranché.
(président de la commission (groupe SOC) — se dit « agnostique », vise d'abord le modèle économique des plateformes plus que l'interdiction générale)
« Cette audition met en lumière l'absence de consensus concernant la mesure scientifique des effets des réseaux sociaux sur les jeunes. »
— Arthur Delaporte (président de la commission, cr06c, 2025-04-29)
« Pas de preuve » ne veut pas dire « rien d'établi »
Il faut être précis, parce que c'est là qu'on prend les citoyens pour des militants dans un sens ou dans l'autre. Absence de preuve d'un lien direct et général ne signifie ni que TikTok est blanchi, ni que tout serait démontré.
Établi Le constat clinique, lui, est partagé : les soignants entendus décrivent une dégradation réelle. Elle est formulée comme une observation, pas comme une preuve de cause.
« Nous observons, tant dans nos fonctions au sein du Cnom que dans notre pratique médicale, une augmentation des troubles alimentaires, des troubles dépressifs, des automutilations et des préoccupations à visée esthétique chez cette population. »
— Jean-Marcel Mourgues (Conseil national de l'ordre des médecins, Mme Marion Joud, 2025-05-22)
Établi Et la causalité est bien admise — mais seulement sur des points bornés par les auditionnés eux-mêmes. Le cyberharcèlement en fait partie ; le mal-être psychique diffus, non.
« S'agissant du cyberharcèlement, on peut commencer à parler de causalité. »
— Séverine Erhel (chercheuse en psychologie, Université de Rennes 2, cr08b, 2025-05-06)
Pourquoi la preuve a manqué : deux raisons de fond
Première raison : il n'existe aucune étude sur TikTok en particulier. La commission enquêtait sur une application précise ; or la recherche disponible mélange TikTok, Instagram et les autres, faute d'accès aux données des plateformes.
« l'absence d'études spécifiques sur TikTok, ce qui constitue une lacune importante dans notre compréhension des effets de cette plateforme. »
— Grégoire Borst (professeur de psychologie, LaPsyDÉ/CNRS, cr06c, 2025-04-29)
Deuxième raison : corrélation n'est pas causalité. Deux courbes qui montent ensemble — l'usage des écrans et la détresse des adolescents — ne prouvent pas que l'une cause l'autre ; il peut y avoir un troisième facteur, ou le lien peut aller dans l'autre sens (les jeunes qui vont déjà mal se réfugient davantage en ligne). Une psychiatre a résumé cette prudence par une image qui parle à tout le monde.
« On peut établir une comparaison avec le cannabis qui favorise le développement de la schizophrénie sans en être la cause : c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. »
— Nathalie Godart (professeure de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, UVSQ/Inserm, cr08c, 2025-05-06)
Le mot qui a remplacé la preuve : « amplificateur »
Faute de trouver une cause, la commission a changé de mot. C'est la lecture devenue majoritaire dans le corpus, y compris chez la rapporteure : TikTok ne créerait pas le mal-être, il le renforcerait.
« TikTok n'est pas forcément l'élément déclencheur mais qu'il amplifie largement le phénomène. »
— Laure Miller (rapporteure, cr08c, 2025-05-06)
Le glissement mérite d'être nommé : dire « amplificateur » permet d'attribuer une responsabilité sans avoir à prouver la cause. Mais ce mot suppose que le mal-être préexiste — ce qui, précisément, ne clôt pas le débat, il le déplace. Le temps des auditions n'a pas produit la preuve recherchée ; il a produit un changement de vocabulaire.
Même les familles bornent leur accusation
C'est peut-être le passage le plus digne du dossier, et il commande la retenue. Des parents endeuillés sont venus témoigner. Aucun n'a réclamé qu'on désigne un coupable unique. Le père d'une adolescente décédée pèse chaque mot.
« Je ne dis pas que c'est TikTok qui l'a tuée, mais TikTok y a fortement contribué. »
— Le père d'une adolescente décédée (collectif Algos Victima, cr11b, 2025-05-15)
Et une jeune témoin, entendue à couvert, distingue elle-même ce qui existait avant de ce qui s'est aggravé après.
« j'allais déjà un peu mal avant d'aller sur TikTok, mais cela s'est aggravé avec ces contenus. »
— Mme X (témoignage anonymisé, cr11a, 2025-05-15)
Mais cette prudence ne va pas dans un seul sens, et il faut l'entendre en entier. En séance, l'avocate du collectif a tenu à écarter l'objection qu'on lui opposait — celle selon laquelle seuls les enfants déjà fragiles seraient touchés.
« Je ne voudrais pas que l'on puisse dire que les réseaux sociaux nuisent à la santé des seuls jeunes qui sont déjà fragilisés émotionnellement. »
— Maître Laure Boutron-Marmion (avocate du collectif Algos Victima, cr11b, 2025-05-15)
Les familles bornent leur accusation ; leur avocate refuse, dans le même mouvement, qu'on réduise les victimes à des enfants déjà fragiles. Les deux prudences tiennent ensemble sans se confondre. Nous n'avons pas le droit d'être moins prudents qu'eux. (Si ces sujets touchent un proche : le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond gratuitement, jour et nuit.)
La vraie question n'était pas « est-ce prouvé », mais « que décide-t-on sans preuve ? »
Le mécanisme, lui, se laisse trancher — et c'est la seule chose que ce dossier tranche. L'administration de la santé l'a dit sans détour : la corrélation est là, la causalité directe ne l'est pas.
« Si nous observons une corrélation évidente, le débat porte encore sur l'établissement d'un lien de causalité direct. »
— Sarah Sauneron (Direction générale de la santé, Mme Sarah Sauneron, 2025-06-16)
La question devient alors politique, plus que scientifique : agit-on quand la preuve manque ? La rapporteure a fait son choix, et l'a assumé en séance.
« ne devrions-nous pas, dans l'incertitude, privilégier une posture de prudence et appliquer le principe de précaution ? »
— Laure Miller (rapporteure, cr07b, 2025-05-02)
C'est un choix défendable — c'est aussi un choix, pas un constat. Et il n'était pas unanime jusque dans la commission : le président Delaporte s'est décrit comme « agnostique », soucieux de ne pas diaboliser les plateformes, visant d'abord leur modèle économique — une nuance réelle par rapport à l'interdiction générale des moins de 15 ans, qui est la recommandation phare de la rapporteure. Le rapport final porte les deux : il prescrit l'interdiction (recommandation n° 1) tout en réclamant les études qui manquent pour fonder le lien (recommandation n° 17). Décider, ici, ce n'était pas attendre une preuve qui n'est pas venue. C'était choisir ce qu'on fait de son absence.
Une question sur ce point ? Le dossier répond.