La part du citoyenTikTok et les mineurs
Le dossier · un dossier citoyen

Qui décide de ce que regardent nos enfants ?

Un dossier en dix chapitres, tiré des 67 auditions de la commission d'enquête. On ne dira pas si TikTok rend malade ni s'il faut l'interdire : on montre, chapitre après chapitre, qui décide de ce que voient nos enfants, qui est censé les protéger, et avec quelles preuves — et on laisse chacun juge.

Chaque phrase est vérifiable en un clic. À lire dans l'ordre, ou par le chapitre qui intrigue.

Le dossier · Le verdict citoyen

Le verdict citoyen · 10 / 10

Verdict citoyen : alors, qui décide de ce que nos enfants regardent ?

Le fil « Pour toi » s'ouvre tout seul. Personne n'a tapé de recherche, personne n'a choisi la vidéo qui va apparaître à l'écran — et pourtant, en une seconde, quelque chose a décidé de ce que nos enfants vont regarder pendant l'heure qui vient. Posons alors la question la plus simple du dossier : ce « quelque chose », qui est-ce, au juste ?

Voici la dernière pièce. Pour la tenir, les 67 auditions de la commission d'enquête ont été analysées une par une par une intelligence artificielle, qui rattache chaque phrase à qui l'a dite et à quel jour — matière sourcée, vérifiable, que nous rouvrons ci-dessous. Une précaution d'honnêteté, une seule fois : une commission d'enquête entend surtout des gens inquiets, ce n'est pas un échantillon neutre de la société.

Notre question tient en trois mots : qui décide ? Quatre réponses possibles reviennent d'une audition à l'autre — l'algorithme, les parents, le législateur français, le régulateur européen. Elles ne s'excluent pas : elles se renvoient la balle. Sur le fond — TikTok abîme-t-il nos enfants, faut-il l'interdire ? — nous exposons les versions, sans en désigner une comme « la vérité ». Sur le mécanisme — qui tient la porte, par quelle procédure, quelle règle existe déjà — nous tranchons.

1. Aujourd'hui, par défaut, c'est l'algorithme qui décide

Établi Une loi française a bel et bien confié la décision à quelqu'un — les parents — puis n'a jamais été appliquée.

Résultat, en pratique : personne ne tient la porte, et le fil « Pour toi » choisit à notre place.

La rapporteure décrit le mécanisme sans détour dès les premières semaines.

(rapporteure de la commission (EPR) — a poussé pour un seuil d'âge (un temps jusqu'à 16 ans), au nom de la précaution)

« il suffit de s'arrêter un peu plus longtemps que d'habitude sur une vidéo, y compris parce qu'elle vous choque, pour que l'algorithme vous en propose de similaires. Cela peut avoir un effet extrêmement nocif. »

Laure Miller (rapporteure, cr03b, 2025-04-03)

Face à cette mécanique, un texte existait pourtant : la loi du 7 juillet 2023 sur la « majorité numérique », qui posait un principe simple — pas de réseau social avant 15 ans sans l'accord des parents. Son auteur est venu raconter, sous serment, ce qu'elle est devenue.

(auteur de la loi de 2023 sur la majorité numérique — défend l'idée que le politique fixe le principe et que la technique doit suivre)

« Notre rôle n'est pas d'écrire des lignes de code ou des algorithmes, mais d'énoncer ce qui est juste et nécessaire. »

Laurent Marcangeli (auteur de la loi de 2023, cr29a, 2025-06-19)

Le principe posé, restait à l'appliquer. C'est là que tout s'est arrêté — et le constat, lui, est un fait, pas une opinion.

« la loi est purement et simplement inapplicable, quand bien même elle a été votée à l'unanimité »

Laurent Marcangeli (auteur de la loi de 2023, cr29a, 2025-06-19)

Deux versions, dans le même écran, sur la cause de ce blocage. La première est celle que les plateformes lui auraient opposée : elles ne pouvaient pas.

« Toutes ont dit la même chose : il leur était techniquement impossible d'appliquer la loi. »

Laurent Marcangeli (auteur de la loi de 2023, cr29a, 2025-06-19)

La seconde est la sienne, en réponse : elles pouvaient, mais ne voulaient pas.

« Tout cela relève de la tartufferie. Ces géants ont les capacités techniques et technologiques d'assurer un contrôle. Plus personne ne peut croire le contraire. »

Laurent Marcangeli (auteur de la loi de 2023, cr29a, 2025-06-19)

Le narrateur ne tranche pas ce procès d'intention — capacité technique et volonté de l'exercer sont deux choses différentes, et le corpus ne permet pas de lire dans les intentions d'une entreprise. En revanche, il existe un troisième obstacle, juridique celui-là, et bien documenté : l'échelon européen. Marcangeli l'a placé au cœur de son réquisitoire.

« le principal aspect du DSA depuis son lancement a été d'empêcher qu'une législation nationale soit mieux-disante. C'est inacceptable car il ne propose aucun dispositif opérationnel pour protéger les mineurs. »

Laurent Marcangeli (auteur de la loi de 2023, cr29a, 2025-06-19)

Un mot de vulgarisation ici : le DSA, c'est le règlement européen qui oblige les grandes plateformes à réduire leurs risques — une sorte de code de la route commun à toute l'Europe. Son principe est que les règles se posent à Bruxelles, pas pays par pays. C'est ce principe qui a été opposé à la loi française. Le président de la commission a d'ailleurs objecté à Marcangeli, en séance, que ce temps long des procédures européennes, c'est aussi l'État de droit — argument que Marcangeli conteste, y voyant une manière d'enterrer le sujet.

Reste le fait, que le président lui-même a martelé : le droit existe, et il n'est pas appliqué.

(président de la commission (SOC) — posture qu'il dit « agnostique », plus réservé que la rapporteure sur l'interdiction, centré sur le modèle économique et la responsabilité des plateformes)

« cette loi, promulguée il y a un an et demi, n'est toujours pas appliquée. Faire respecter le droit existant est donc un premier sujet »

Arthur Delaporte (président, Mme Alixe Rivière e.a., 2025-05-15)

Verdict de mécanisme, sur ce point : la France a voté à l'unanimité une règle qui remettait la décision aux parents, et cette règle est restée lettre morte — faute d'outil de vérification de l'âge et sur fond de conflit avec le droit européen. Tant que la porte n'a pas de serrure, ce n'est ni le parent ni l'État qui décide : c'est le service, par son réglage par défaut.

2. Faut-il que l'État décide à la place des parents, en interdisant ? Là, le corpus ne tranche pas

[NON TRANCHÉ] L'interdiction avant 15 ans est la mesure la plus disputée de tout le dossier. La rapporteure l'a posée sur la table, frontalement, audition après audition.

« Ne pensez-vous pas que, compte tenu du mode de fonctionnement et du modèle économique des réseaux sociaux, il faudrait interdire purement et simplement leur accès aux jeunes, en dessous d'un âge qui serait à déterminer ? »

Laure Miller (rapporteure, cr08b, 2025-05-06)

Son argument n'est pas que l'interdiction serait parfaite, mais qu'elle serait un repère utile pour des parents démunis.

« L'interdiction des réseaux sociaux aux enfants en deçà d'un certain âge – même s'il semble impossible de la faire respecter à 100 % – permettrait de répondre au désarroi de nombreux parents en donnant un outil supplémentaire. »

Laure Miller (rapporteure, Mme Alixe Rivière e.a., 2025-05-15)

Côté « il faut interdire », la voix la plus nette est clinique : sans loi, la prévention seule ne suffirait pas.

« il faut évidemment interdire pour rendre les choses possibles. En matière de santé publique, aucune politique reposant uniquement sur la prévention n'a fonctionné, en particulier concernant les mineurs : il faut donc également légiférer. »

Sabine Duflo (psychologue clinicienne / collectif Attention, cr08b, 2025-05-06)

Dans le même écran, la version adverse la plus forte, portée par une chercheuse : l'interdiction se contourne, et le contournement est massif.

« En Floride, il a été décidé d'interdire aux adolescents de moins de 16 ans l'accès aux réseaux sociaux. À la suite de cette mesure, on a constaté une augmentation de 1 150 % de l'achat de VPN (réseaux privés virtuels), qui permettent de contourner la règle. »

Séverine Erhel (Université de Rennes 2, cr08b, 2025-05-06)

Ce chiffre de « 1 150 % » est cité par elle seule, sans référence précise dans le corpus : nous le rapportons tel quel, attribué, sans le durcir. L'objection la plus inattendue vient d'ailleurs d'une organisation de défense des droits humains, que l'on aurait pu croire favorable à une mesure protectrice.

« En résumé, nous ne demandons pas l'interdiction. »

Katia Roux (Amnesty International France, cr19c, 2025-05-28)

Son raisonnement : une interdiction ferait peser le poids sur les jeunes plutôt que sur les entreprises, et menacerait d'autres droits. Enfin, le désaccord traverse le bureau même de la commission. La rapporteure a un temps poussé vers 16 ans ; le président a opposé un fait tiré des auditions de familles.

« Un élément marquant des auditions, notamment celles des victimes, est que certains jeunes qui se sont suicidés avaient seize ans. Une barrière d'âge à quinze ans n'aurait donc pas empêché ces drames. »

Arthur Delaporte (président, cr20b, 2025-06-02)

Même l'auteur de la loi, favorable à un seuil, refuse l'interdiction pure au profit d'une progressivité — accès à 15 ans, accord parental de 13 à 15 ans.

« Interdire purement et simplement peut créer l'effet indésirable inverse : que l'adolescent cherche par tous les moyens à y accéder avant 15 ans précisément parce que c'est interdit car, à cet âge, aller à l'encontre de l'interdit est particulièrement recherché. »

Laurent Marcangeli (auteur de la loi de 2023, cr29a, 2025-06-19)

Sur le fond, donc, le corpus n'accouche pas d'un « oui » ni d'un « non ». La thèse majoritaire n'y est pas une interdiction sèche : elle est plutôt un seuil-repère assorti de prudence, et fortement débattue. C'est le rapport qui, lui, a tranché en la plaçant en recommandation n° 1 — c'est son rôle, un rapport décide. Mais dire que le corpus l'imposait serait faux.

3. Et derrière, la question qu'on n'arrive pas à refermer : peut-on décider contre TikTok si on n'a pas prouvé qu'il nuit ?

[NON TRANCHÉ] Le lien TikTok → dégradation de la santé mentale n'est pas un fait établi devant la commission. C'est la rapporteure elle-même qui a posé la question, encore et encore.

« Par ailleurs, établiriez-vous un lien de causalité direct entre l'utilisation de TikTok par un enfant ou un adolescent et la dégradation de sa santé mentale ? »

Laure Miller (rapporteure, cr04a, 2025-04-23)

La réponse la plus étayée statistiquement est venue d'un neuroscientifique, qui a posé un chiffre.

(professeur de psychologie du développement et de neurosciences (LaPsyDÉ, CNRS / Université Paris Cité) — soutient que l'état des preuves ne permet pas de conclure à un effet causal massif, tout en jugeant que « la responsabilité première incombe aux plateformes »)

« Il est crucial de souligner le manque actuel de données scientifiques probantes concernant l'impact des réseaux sociaux sur le développement cognitif et socio-émotionnel, notamment des adolescents. »

Grégoire Borst (LaPsyDÉ - CNRS / Université Paris Cité, cr06c, 2025-04-29)

« Même lorsqu'une association est identifiée, elle n'explique que 0,4 % du bien-être adolescent lié au temps passé sur les réseaux sociaux. »

Grégoire Borst (LaPsyDÉ - CNRS / Université Paris Cité, cr06c, 2025-04-29)

Dans le même écran, la version adverse — celle d'une pédiatre de terrain, qui voit passer les cas. Elle retourne d'abord la question des preuves.

« aucune étude n'a démontré d'effets positifs des réseaux sociaux sur le bien-être des enfants, dans aucun pays du monde. »

Sylvie Dieu-Osika (Collectif Surexposition écrans / AP-HP, cr06c, 2025-04-29)

Puis elle récuse frontalement le socle de preuves opposé.

« Les études mentionnées précédemment par mon voisin sont désormais obsolètes. »

Sylvie Dieu-Osika (Collectif Surexposition écrans / AP-HP, cr06c, 2025-04-29)

Le débat a viré au reproche ouvert entre experts, Borst accusant en séance de tirer les données au-delà de ce qu'elles disent.

« il faut éviter d'instrumentaliser les données comme cela a été fait en partie lors de cette audition. »

Grégoire Borst (LaPsyDÉ - CNRS / Université Paris Cité, cr06c, 2025-04-29)

Le président a acté le désaccord comme le fait central de la journée — et c'est cet aveu que le narrateur retient.

« Cette audition met en lumière l'absence de consensus concernant la mesure scientifique des effets des réseaux sociaux sur les jeunes. »

Arthur Delaporte (président, cr06c, 2025-04-29)

Le corpus s'est rangé sur un vocabulaire de compromis : TikTok non comme cause, mais comme facteur qui aggrave un terrain déjà fragile. L'image qui a fini par faire consensus dans le corpus est venue d'une professeure de psychiatrie.

« On peut établir une comparaison avec le cannabis qui favorise le développement de la schizophrénie sans en être la cause : c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. »

Nathalie Godart (professeure de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, UVSQ/Inserm, cr08c, 2025-05-06)

Corrélation n'est pas causalité, et les deux camps disent vrai sur des choses différentes : l'un mesure l'ampleur moyenne d'un effet en population générale, l'autre décrit une détresse bien réelle dans son cabinet. Face à ce doute, la rapporteure a fait un choix de méthode assumé — agir quand même, au nom de la prudence.

« Toutefois, ne devrions-nous pas, dans l'incertitude, privilégier une posture de prudence et appliquer le principe de précaution ? »

Laure Miller (rapporteure, cr07b, 2025-05-02)

4. Alors, qui décide ? Le mécanisme, on peut le trancher

Sur le fond, le dossier reste ouvert, et c'est honnête de le dire. Sur le mécanisme, en revanche, une réponse se dégage — et elle tient à un seul verrou.

Verdict de mécanisme : le vrai point de bascule n'est ni l'âge choisi, ni le principe de l'interdiction : c'est la vérification de l'âge. Tant qu'on ne sait pas prouver qu'un utilisateur a bien 13 ou 15 ans, aucune règle ne s'applique — celle de 2023 comme n'importe quelle autre. La ministre chargée du numérique l'a résumé d'une phrase.

« Il ne peut y avoir d'interdiction des réseaux sociaux sans vérification de l'âge. »

Clara Chappaz (ministre déléguée chargée de l'IA et du numérique, cr29b, 2025-06-19)

C'est pourquoi la question « qui décide ? » n'a pas la réponse évidente qu'on croit. Certains experts veulent rendre la décision aux familles plutôt qu'à l'État.

« Je n'ai rien contre une interdiction avant 15 ans, mais cela devrait relever d'une décision parentale, pas étatique. »

Serge Tisseron (Université Paris Cité / académie des technologies, cr06c, 2025-04-29)

Mais un parent ne peut décider que si la porte a une serrure. Sans vérification d'âge fiable, ni le parent, ni le législateur, ni le régulateur ne décident réellement : la décision retombe, par défaut, sur le réglage de la plateforme — c'est-à-dire sur le fil « Pour toi ». D'où le choix du président, dans son avant-propos distinct, de viser en priorité ce fil lui-même pour les mineurs, plutôt que l'accès.

Une dernière chose, mais qui sort du corpus analysé ici : depuis la clôture des auditions, l'histoire a avancé. La rapporteure a transformé ses conclusions en proposition de loi, adoptée par le Parlement le 21 juillet 2026 — interdiction de création de comptes pour les moins de 15 ans à compter du 1er septembre 2026, mise en conformité des comptes existants au 1er janvier 2027, extension de l'interdiction du téléphone au lycée —, avant un recours annoncé devant le Conseil constitutionnel. Ces éléments ne proviennent pas des auditions : ils se vérifient au dossier législatif de l'Assemblée nationale et du Sénat, hors du périmètre sourcé de ce dossier. Autrement dit : la décision est en train d'être reprise aux mains de l'algorithme pour être remise, dans la loi, à un seuil d'âge — mais rien n'est encore refermé, ni côté juridique, ni côté outil de vérification.

Ces sujets touchent à des drames intimes. Deux lignes d'écoute existent : le 3114 (prévention du suicide, gratuit, 24 h/24) et le 3018 (violences numériques).

Une question sur ce point ? Le dossier répond.