Un adolescent ouvre TikTok dans sa chambre, un soir de semaine. Le fil « Pour toi » enchaîne les vidéos, sans qu’il ait rien demandé. À des milliers de kilomètres, à Dublin, un régulateur vient d’infliger 530 millions d’euros d’amende à la plateforme : les données de nos enfants, dit-il, sont consultables depuis la Chine. Entre les deux, une même question, revenue à presque chaque audition : faut-il avoir peur de TikTok parce qu’il est chinois — et si oui, de quoi, exactement ?
TikTok est édité par ByteDance, une société née en Chine. Ce fait tout simple a suffi, pendant six mois, à faire dévier une commission d’enquête : elle devait porter sur les effets psychologiques de la plateforme sur les mineurs, elle s’est retrouvée à parler d’espionnage, de scrutins manipulés et de souveraineté européenne. Le mot « chinois » agit comme un aimant : il attire des peurs qui dépassent de loin la chambre de l’adolescent. Notre travail ici n’est pas de dire si ces peurs sont fondées, mais de trier — de séparer ce que les auditions établissent de ce qu’elles ne font que soupçonner. Les 67 auditions ont été analysées, une par une, par une intelligence artificielle qui rattache chaque phrase à qui l’a prononcée et à quand : c’est cette matière sourcée qu’on déplie ci-dessous, pas une impression.
La pièce à conviction n° 1 : Douyin
L’argument le plus frappant du corpus tient en une comparaison : en Chine, les enfants n’ont pas le même TikTok que les nôtres. La plateforme y porte un autre nom, Douyin, et beaucoup d’auditionnés y voient la preuve d’un double standard voulu. Le premier à le formuler devant la commission est un sénateur qui avait déjà enquêté sur le sujet.
(sénateur de l’Allier, ancien rapporteur de la commission d’enquête du Sénat sur TikTok (2023, « La tactique TikTok : opacité, addiction et ombres chinoises ») — venu transmettre son expérience de parlementaire)
[NON TRANCHÉ] Malhuret pose la comparaison comme une démonstration.
« il suffit cependant de comparer le fonctionnement de TikTok avec celui de Douyin, sa version chinoise, et de constater qu’une très grande partie des effets négatifs de TikTok sur les jeunesses du monde entier épargnent les utilisateurs de Douyin. »
— Claude Malhuret (sénateur, ancien rapporteur, cr06a, 2025-04-29)
Il ajoute que là-bas, techniquement, tout est possible : « Or l’application Douyin est configurée de façon à s’arrêter automatiquement après soixante minutes. » (cr06a). L’image est forte : si la Chine sait brider l’application pour ses propres enfants, pourquoi ne le fait-elle pas pour les nôtres ? Le sénateur Jean-Marie Cavada (iDFrights) la retourne en accusation à peine voilée : « pourquoi les enfants chinois qui consultent TikTok ne sont-ils pas exposés aux contenus dégradants, vulgaires ou toxiques destinés aux enfants occidentaux ? Cette question mérite d’être posée, et la réponse qu’elle appelle est, en elle-même, profondément révélatrice. » (cr07a, 2025-05-02). D’autres vont plus loin encore, comme le député Bruno Studer, qui y voit une intention : « la plateforme cherche à faire de nos jeunes européens des idiots » (cr19b, 2025-05-28) — une conviction personnelle, présentée sans donnée à l’appui.
Voilà pour la charge. Le corpus, dans le même écran, la relativise sur trois plans.
D’abord, Douyin n’est pas le paradis protégé qu’on imagine. La journaliste qui a enquêté sur la plateforme est allée voir de près.
(journaliste, autrice de Le système TikTok. Comment la plateforme chinoise modèle nos vies — venue en enquêtrice de terrain, pas en clinicienne)
Elle confirme l’encadrement — mais rappelle ce qu’il est vraiment.
« Le temps passé quotidiennement sur l’application est limité, ainsi que son usage la nuit. La modération est effectuée conformément aux principes de la censure chinoise. »
— Océane Herrero (journaliste, cr04b, 2025-04-23)
Le mot est lâché : ce qui protège l’enfant chinois s’appelle aussi de la censure d’État. Et même ce dispositif a ses trous, qu’elle a constatés sur place : « Par exemple, une petite fille d’environ 6 ans, qui n’était pas sous la surveillance de sa mère, regardait une vidéo en partie générée par l’IA sur les morts les plus violentes de l’histoire. La question de la modération constitue donc un enjeu global. » (cr04b). Ériger Douyin en modèle, c’est donc citer en exemple un outil que le corpus décrit ailleurs comme un instrument de censure d’État.
Ensuite, le lien technique n’est pas prouvé. Comparer deux algorithmes suppose de savoir ce qu’ils font l’un et l’autre — or personne, à la commission, n’a pu le vérifier. L’expert public du numérique met en garde.
« Il s’agit effectivement d’un algorithme de ByteDance, mais nous ne savons pas s’il s’agit de celui qui est effectivement utilisé sur le service grand public, que tout le monde utilise. »
— Nicolas Deffieux (PEReN — le pôle d’expertise de la régulation numérique de l’État, cr18e, 2025-05-27)
Autrement dit : le code que ByteDance a publié et qu’on analyse n’est peut-être pas celui qui tourne réellement sur le téléphone de nos enfants. La comparaison Douyin/TikTok repose sur un maillon qu’on n’a pas pu tester.
Enfin, la plateforme elle-même récuse le lien. Il faut l’entendre aussi, sans la croire sur parole ni la disqualifier d’avance. La représentante de TikTok France entendue par la commission dresse une frontière nette entre les deux applications : « Douyin est une entité complètement à part. TikTok SAS n’a pas de lien avec Douyin. Mon patron est à Londres, le sien est à Los Angeles et le patron de celui-ci est à Singapour. » (Marlène Masure, TikTok, Mme Marlène Masure, 2025-06-12). Interrogée sur d’éventuelles protections supérieures côté chinois, elle dit ne pas connaître Douyin et ne pas pouvoir comparer — la question reste ouverte.
Ce qu’il faut retenir de la pièce Douyin : l’image est saisissante, l’intention reste non tranchée. Le contraste entre les deux applications existe ; ce qu’il prouve — un plan délibéré pour affaiblir l’Occident — n’a été démontré par aucun des chiffres produits en séance.
La deuxième pièce : la Roumanie
Le deuxième grand récit, c’est une élection. En Roumanie, fin 2024, un candidat quasi inconnu a percé jusqu’à annuler un scrutin — et TikTok a été montré du doigt. C’est le cas qui revient dans cinq auditions, brandi comme la preuve que l’algorithme peut faire basculer une démocratie.
Un chercheur en livre la version la plus dense.
(politiste, professeur associé à Sciences Po (CERI), spécialiste des dynamiques de radicalisation en ligne — venu plaider une régulation des contenus promus par l’algorithme)
Micheron décrit un candidat sorti de nulle part : « Il n’était connu de personne – il était crédité de moins de 1 % des votes – mais il a fini par obtenir 43 % des votes au premier tour de l’élection présidentielle. » (cr30c, 2025-06-24). Un journaliste d’enquête présent à la même table ronde ajoute le mécanisme : « la plateforme a favorisé le candidat Călin Georgescu de façon absolument astronomique, en utilisant notamment des comptes dormants, qui publiaient habituellement du contenu footballistique sur Neymar ou sur Messi » (Valentin Petit, agence CAPA, cr30c, 2025-06-24). Et Micheron généralise : [NON TRANCHÉ] « on constate que les algorithmes sont arsenalisés » (cr30c) — la formule la plus dure du corpus.
Mais dans le même corpus, le régulateur des contenus, lui, met le conditionnel.
« Lors des élections en Roumanie, il y a eu une suspicion d’utilisation de la plateforme TikTok par des intérêts étrangers ou locaux, lesquels auraient cherché à manipuler l’opinion. »
— Martin Ajdari (Arcom — le régulateur français de l’audiovisuel et du numérique, cr13c, 2025-05-20)
« suspicion », « auraient cherché » : le mot et le temps de verbe disent tout l’écart entre une conviction et une preuve. Ici, il faut poser calmement deux étiquettes distinctes. Que la Cour constitutionnelle roumaine ait annulé le premier tour est un Établi — c’est arrivé, la présidente de la CNIL le rappelle elle-même. Que TikTok en soit la cause est [NON TRANCHÉ] : une déformation a été observée, son imputation à la plateforme est plaidée, pas démontrée en séance.
La démonstration la plus honnête de cette limite vient de celui qu’on attendrait le plus à charge : Marc Faddoul, chercheur qui dirige AI Forensics, l’association qui audite justement les algorithmes des plateformes. Il tient les deux bouts dans une seule phrase.
« Le parti communiste chinois a, de fait, infiltré la gouvernance de TikTok. Malgré l’absence de preuve d’ingérence à grande échelle de la plateforme elle-même, les mécanismes de séparation des pouvoirs mis en place n’apparaissent pas du tout convaincants. »
— Marc Faddoul (directeur et cofondateur d’AI Forensics, cr06b, 2025-04-29)
« de fait, infiltré la gouvernance » d’un côté, « l’absence de preuve d’ingérence à grande échelle » de l’autre : l’accusation la plus lourde du dossier est prononcée dans la même respiration que l’aveu qu’elle n’est pas prouvée. Faddoul est d’ailleurs l’un des rares à avoir produit une preuve documentée de campagnes prorusses — « Les registres de publicités nous ont en effet permis de prouver l’orchestration, par des groupes prorusses, de campagnes de propagande ayant touché plus de cent millions d’utilisateurs dans l’Union européenne » (cr06b) — mais cette preuve-là portait, selon le détail des travaux d’AI Forensics, sur Facebook et Instagram, pas sur TikTok. Et c’est là que se juge la rigueur : à ce qu’on refuse de mettre sur le dos de l’accusé.
Les faits qui, eux, ne divisent personne
Sous les grands récits, il reste un socle que personne ne conteste : les données. C’est le terrain où l’on quitte le soupçon pour le fait daté, et c’est une autorité de l’État qui le tient.
(présidente de la CNIL, l’autorité française de protection des données personnelles — venue dire ce que la CNIL sait décrire… et ce qu’elle n’a pas le pouvoir de faire)
Établi Deux amendes ont bel et bien été prononcées.
« La première procédure a abouti, en septembre 2023, à une amende de 345 millions d’euros. La seconde a très récemment donné lieu à une amende de 530 millions d’euros. »
— Marie-Laure Denis (présidente de la CNIL, cr20a, 2025-06-02)
Attention à ce que ces amendes disent, et à ce qu’elles ne disent pas. Elles sanctionnent le fait que les données des Européens sont accessibles à distance depuis la Chine sans garantie d’un niveau de protection équivalent — c’est exactement le motif que rappelle le président de la commission : TikTok « n’a pas été capable de démontrer que les données personnelles des Européens, accessibles à distance en Chine, bénéficient dans ce pays d’un niveau de protection équivalent à celui de l’Union européenne » (Arthur Delaporte, président, Mme Marlène Masure, 2025-06-12). Un défaut de garantie, donc — pas la preuve d’un espionnage avéré. Et l’amende de 530 M€ est elle-même contestée en appel par la plateforme : le fait est établi, sa portée reste en débat.
Le reste relève encore de l’allégation. Denis rapporte 25 plaintes de sociétés, au conditionnel qu’elle prend soin de garder : « L’outil TikTok Analytics, en particulier, engendrerait des transferts de données à caractère personnel en dehors de l’Union européenne, notamment vers la Chine, la Malaisie, les États-Unis, Singapour, le Brésil ou encore l’Australie. » (cr20a). « engendrerait » : c’est le soupçon des plaignants, que la CNIL ne valide pas elle-même.
Et surtout, le problème des données n’est pas un problème chinois. C’est le point que plusieurs chercheurs martèlent pour éviter la fixation sur Pékin. Un informaticien de premier plan admet l’accès chinois — « Les lois en Chine permettent au gouvernement d’accéder à toutes ces données » (Serge Abiteboul, Inria/ENS, cr05a, 2025-04-23) — puis met aussitôt l’autre plateau dans la balance.
« toutes les données recueillies par le biais des réseaux sociaux américains, tels que Facebook ou Instagram, ainsi que par l’intermédiaire de Google peuvent être utilisées par un pays dont on peut se demander s’il est encore un ami. »
— Serge Abiteboul (Inria / ENS, cr05a, 2025-04-23)
C’est le rappel du Cloud Act, cette loi américaine qui permet aux autorités des États-Unis d’exiger des données détenues par leurs entreprises. À la table ronde de clôture, un politiste le redit sans détour : « si TikTok est effectivement un réseau social chinois, la plupart des médias sociaux […] sont états-uniens – la Chine n’est donc pas le seul pays qu’il faut mettre dans la balance. » (Tristan Boursier, Cevipof — le centre de recherches politiques de Sciences Po, cr30c, 2025-06-24). Le rapport officiel, on l’a vu, tranche dans le même sens : il parle d’une « forte dépendance à des entreprises américaines ». Sur ce noyau vérifiable, rapport et auditions convergent.
Reste la défense de la plateforme, qu’on expose sans la trancher : TikTok met en avant le projet Clover, « une enclave numérique au sein de laquelle seraient hébergées les données personnelles des utilisateurs » (Marlène Masure, TikTok, Mme Marlène Masure), assorti de « 12 milliards d’euros d’investissement » (Mme Marlène Masure). Le rapport y répond par son titre — « beaucoup de scepticisme » — une donnée hébergée en Europe pouvant rester soumise à des lois extérieures. La promesse est réelle ; sa suffisance est contestée.
Le vrai déplacement : de que fait Pékin ? à que faisons-nous ?
La leçon la plus intéressante du corpus n’est pas une réponse : c’est un changement de question. À force de ne pas pouvoir prouver l’intention chinoise, les auditions ont fini par déplacer le problème. Le même Hugo Micheron, qui juge que la dimension chinoise mériterait une étude approfondie, referme le dossier non sur la menace, mais sur un aveu.
« la France, et plus généralement l’Europe, n’est pas du tout souveraine pour exercer un contrôle sur l’espace premier de socialisation de sa jeunesse »
— Hugo Micheron (professeur associé à Sciences Po / CERI, cr30c, 2025-06-24)
C’est là qu’on peut trancher — non le fond disputé, mais le mécanisme. Ce qui est établi tient aux faits juridiques et techniques : les intentions, elles — Douyin-comme-preuve, l’« arsenalisation », l’« infiltration » — restent des lectures que leurs propres porteurs qualifient de non démontrées. Et le rapport, plutôt que de relayer les plus fortes, a choisi la recommandation n° 13 : construire des alternatives souveraines. Il a préféré agir sur notre dépendance qu’établir leur plan délibéré.
C’est un choix, et il mérite d’être vu comme tel. Un rapport plus mesuré que ses propres auditions, c’est un filtre démocratique qui fonctionne — la rapporteure a trié, elle n’a pas tout repris. Encore faut-il que le citoyen puisse voir qu’un tri a eu lieu, car une fois le document publié, l’écart entre ce qui a été crié en séance et ce qui est écrit dans le rapport disparaît. Avoir peur de TikTok parce qu’il est chinois, c’est peut-être se tromper de peur : la question que les auditions finissent par poser n’est pas que nous veut Pékin ?, mais pourquoi n’avons-nous rien à lui opposer ?.
Une question sur ce point ? Le dossier répond.