Un adolescent regarde des « matchs » en direct : deux créateurs s'affrontent, et les spectateurs envoient des cadeaux virtuels pour faire gagner leur favori. Le paiement passe par le compte, sans en avoir l'air. D'après un témoignage rapporté à la commission — celui d'une mère —, plus de 4 000 euros y sont passés, tout le budget des vacances de la famille. C'est un cas rapporté, non vérifié en séance, et que TikTok tient même pour impossible sur sa plateforme. Il pose quand même la question, tout simplement : combien vaut l'attention d'un enfant sur un direct comme celui-là — et qui l'encaisse ?
C'est le seul terrain du dossier où l'on parle vraiment d'argent. Pas de l'algorithme, pas de la santé mentale : des euros, des commissions, des chiffres d'affaires. Et c'est aussi le terrain où le corpus est le plus déséquilibré. Une commission d'enquête entend surtout des gens inquiets ; sur l'argent, les analyses les plus dures viennent de tiers — chercheurs, associations, autrices — pendant que la plateforme, seule à détenir les données, n'est entendue qu'à la fin, une fois le cadre posé. Les 67 auditions, analysées une par une par une intelligence artificielle et sourcées, laissent apparaître un paradoxe : tout le monde veut chiffrer ce que rapporte un enfant à TikTok, et personne n'y arrive — pas même le rapport officiel.
Le prix d'un enfant : un seul chiffre, et il ne vient pas de la plateforme
Le chiffre le plus cité sur la valeur d'un mineur ne vient pas de TikTok — et la rapporteure elle-même en a demandé la source. C'est un signe utile pour lire tout ce chapitre : les nombres frappants circulent, mais leur origine est presque toujours un tiers, pas la plateforme.
(journaliste et réalisatrice de documentaires sur les enfants et les réseaux — défendait que le modèle économique des plateformes monétise les mineurs au lieu de les protéger)
[NON VÉRIFIÉ] — Devant la commission, Elisa Jadot avance un ordre de grandeur qui a fait le tour du dossier.
« Les réseaux sociaux ne protègent pas les enfants, mais au contraire les monétisent : pour Instagram, un adolescent vaut en moyenne 270 dollars. »
— Elisa Jadot (journaliste-réalisatrice, cr05b, 2025-04-23)
Le chiffre est fort, il est net, il porte. Mais il concerne Instagram, pas TikTok ; il est attribué à des documents internes évoqués par l'autrice ; et il n'a pas été vérifié en séance. Nul ne l'a contredit ; c'est sa source que la rapporteure a réclamée.
« pourrez-vous nous préciser la source de vos données sur la valeur monétaire des enfants pour les réseaux ? »
— Laure Miller (rapporteure, EPR, cr05b, 2025-04-23)
C'est, dans tout le domaine économique, la seule fois où la commission exige le sourçage d'un chiffre à charge — et c'est sa rapporteure qui le fait. On ne peut pas trancher si « 270 dollars » est juste : on constate seulement que le chiffre reste une estimation attribuée, et que la commission elle-même a demandé à la solidifier. Ce que dit la thèse la plus large, portée par un chercheur, est du même ordre : une hypothèse, pas une preuve.
« Si je devais résumer en une phrase ces vingt-cinq années de recherche, je dirais que tout est de la faute du modèle économique de ces plateformes. »
— Olivier Ertzscheid (chercheur en sciences de l'information, Université de Nantes, cr06b, 2025-04-29)
Face à cette lecture, une voix de plateforme retourne l'incitation. Pour Meta, l'intérêt commercial ne pousserait pas à la toxicité, au contraire.
« il est important que le réseau ne soit pas une poubelle. Sinon, les gens s’en détournent et préfèrent d’autres expériences. »
— Anton'Maria Battesti (directeur des affaires publiques France, Meta, cr28a, 2025-06-17)
Les deux ont un raisonnement cohérent ; aucun n'apporte, sur les mineurs de TikTok en France, le chiffre qui trancherait. Un des rares ordres de grandeur globaux posés en séance vient d'ailleurs, lui aussi, d'un tiers — 39 milliards de dollars de chiffre d'affaires mondial en 2024, dont 75 % de publicité (cr16b) —, mais il n'a pas été vérifié, et ne dit rien de la part venant des enfants français.
Les lives : là, tout le monde est d'accord sur la mécanique
Il existe un point, un seul, où le chiffre est confirmé par tout le monde — plateforme comprise : sur les lives, quand un euro est dépensé, la moitié revient à TikTok. C'est le socle établi du domaine, et il vaut la peine d'être posé clairement, parce que c'est rare.
(cofondateur de Live'up Agency, agence qui accompagne des créateurs sur TikTok Live et que TikTok rémunère — défendait une industrie du live à professionnaliser, pas à interdire)
Établi — Du côté de l'agence, la clé de répartition est donnée sans détour.
« notre modèle économique prévoit que pour chaque euro dépensé sur TikTok Live, 50 centimes reviennent à l’influenceur et 50 centimes à TikTok. C’est sur cette part de TikTok qu’une commission minime est reversée à l’agence. »
— Miloude Baraka (cofondateur, Live'up Agency, cr21a, 2025-06-03)
Un créateur entendu par la commission dit exactement la même chose, chiffres à l'appui.
« Il faut savoir que TikTok prend 50 % des gains. »
— Julien Tanti (créateur, cr24d, 2025-06-10)
Et la plateforme elle-même le confirme, sous serment, après un échange serré.
« Nous percevons 50 %. »
— Vincent Mogniat-Duclos (responsable France, TikTok Live, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
Ce fait-là tient devant n'importe quel contradicteur : sur l'argent des lives, TikTok encaisse la moitié. Les gains, eux, vont de dérisoires à considérables selon le créateur — « entre 10 et 15 euros par mois » pour un débutant, « entre 10 000 et 20 000 euros par mois » pour l'élite, dit Baraka (cr21a) ; TikTok confirme l'ordre de grandeur du haut du classement.
« certains top livers reçoivent l’équivalent de plusieurs dizaines de milliers d’euros par mois sur TikTok Live. »
— Vincent Mogniat-Duclos (responsable France, TikTok Live, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
Jusqu'ici, personne ne se dispute. Le désaccord commence au moment de nommer ce qui se passe.
Le nom de la chose : « jeu d'argent » ou « politesse » ?
Le corpus établit la mécanique du live, mais il ne referme pas la question de son nom — et ce nom change tout, parce qu'un « jeu d'argent » se régule, un « pourboire » beaucoup moins. C'est le cœur disputé du dossier économique, et les deux versions doivent tenir dans le même écran.
(autrice de « Derrière le filtre », enquête sur le système de l'influence, qu'elle observe depuis 2019 — décrivait les matchs live comme un jeu d'argent capté par la plateforme)
[NON TRANCHÉ] — Pour Audrey Chippaux, qui a passé du temps immergée dans ces directs, la qualification ne fait pas de doute.
« Oui, c'est vraiment du jeu d'argent. »
— Audrey Chippaux (autrice de « Derrière le filtre », cr16a, 2025-05-26)
Elle en décrit le ressort — une gratification qui appelle la suivante — et l'asymétrie du dispositif.
« Cela crée la dépendance : on va avoir envie de redonner pour entendre encore notre nom, pour être encore mis en avant »
— Audrey Chippaux (autrice de « Derrière le filtre », cr16a, 2025-05-26)
« En fait, on joue ensemble pour ne rien gagner. »
— Audrey Chippaux (autrice de « Derrière le filtre », cr16a, 2025-05-26)
Elle pointe aussi une fonction de design qui brouille la perception de la dépense : « ils ont une fonction permettant de cacher le montant des dons, ce qui fait que les gens donnent à l'aveugle et ne découvrent le résultat définitif qu'à la fin de la semaine » (cr16a). Le président de la commission a repris cette lecture, en la posant comme une question.
« Nous sommes donc dans un système dual, entre une logique de casino ou de pari, et une logique d’équipe sportive. La mécanique n’est-elle pas similaire à celle des jeux d’argent ? »
— Arthur Delaporte (président, SOC, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
En face, la plateforme récuse frontalement le mot, et le créateur qui remercie ses donateurs ne ferait, à l'en croire, que se montrer poli.
« Je ne considère pas qu'un remerciement soit un encouragement à donner. C'est de la politesse. »
— Vincent Mogniat-Duclos (responsable France, TikTok Live, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
TikTok ajoute qu'il n'y a « pas d'espérance de gain, contrairement au casino » (M. Arnaud Cabanis) et que les jeux d'argent sont interdits sur ses lives. L'agence, elle, banalise le don par une image devenue célèbre dans le dossier.
« TikTok a transposé dans le monde numérique ce qui se passait autrefois dans la rue avec les artistes de rue, qui posaient leur chapeau et étaient soutenus par les passants selon leur bon vouloir. »
— Miloude Baraka (cofondateur, Live'up Agency, cr21a, 2025-06-03)
Le président a retourné la métaphore sur-le-champ.
« Pour filer cette métaphore, l'artiste de rue n'était généralement pas millionnaire. »
— Arthur Delaporte (président, SOC, cr21a, 2025-06-03)
Et une clinicienne déplace encore le curseur : devant la commission, une professeure de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent estime que, chez la plupart de ses patients, le moteur n'est pas l'argent mais un besoin de reconnaissance et d'exister (cr08c).
Jeu d'argent, pourboire, chapeau de l'artiste de rue, besoin de reconnaissance : quatre noms pour une seule pratique. Ici, on ne choisit pas — le corpus ne le permet pas. Ce qu'on peut dire, c'est que le rapport, lui, a choisi : il a retenu « le modèle du jeu d'argent addictif » et propose d'en tirer une règle. Nommer, ici, c'est déjà légiférer.
Des enfants qui dépensent : possible ou impossible ?
Le corpus documente des enfants qui dépensent réellement de grosses sommes en live — mais TikTok soutient que sa mécanique ne le permet pas. C'est un désaccord de fait, pas d'opinion, et il n'a pas été tranché en séance.
Disputé — Le cas le plus concret est celui rapporté par Audrey Chippaux, recueilli auprès de la mère.
« Le service Apple Pay étant connecté au compte TikTok, l’adolescent a dépensé plus de 4 000 euros, c’est-à-dire tout le budget des vacances, en participant à ce genre de matchs. »
— Audrey Chippaux (autrice de « Derrière le filtre », cr16a, 2025-05-26)
C'est un témoignage rapporté, non vérifié indépendamment — il faut le dire. Mais il pose une question directe : comment un mineur a-t-il pu dépenser cette somme, si la plateforme affirme que les mineurs ne peuvent ni faire de live, ni détenir de portefeuille, ni envoyer de cadeaux ? Confrontée à un cas où un compte de mineur aurait modifié sa date de naissance pour donner, la plateforme renvoie à sa règle plutôt qu'au vécu.
« Cela ne me semble ni normal ni conforme à notre philosophie. Normalement, si une personne mineure change sa date de naissance, une sanction est prise et son compte est bloqué. »
— Vincent Mogniat-Duclos (responsable France, TikTok Live, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
Le nœud est là, et il revient sans cesse dans tout le dossier : d'un côté des familles qui décrivent ce qui s'est passé, de l'autre une plateforme qui décrit ce qui ne devrait pas pouvoir se passer. TikTok qualifie ces cas d'anomalies non conformes à ses règles ; ses contradicteurs y voient l'effet attendu du dispositif. Le corpus ne dit pas lequel a raison sur l'ampleur — il établit que les deux récits coexistent.
La seule réponse que la plateforme ne donne pas
Interrogée cinq fois sur ce que rapporte TikTok en France, la plateforme n'a pas répondu — et c'est peut-être le fait le plus établi du chapitre. Parce qu'ici, on peut établir le mécanisme : celui qui détient le chiffre est aussi celui qui refuse de le communiquer.
(respectivement directeur de la régie publicitaire France & Benelux et responsable France de TikTok Live — défendaient une conformité au DSA (le règlement européen qui oblige les grandes plateformes à réduire leurs risques) et le refus des qualifications « ciblage des mineurs » et « jeu d'argent »)
Établi — Sur le chiffre d'affaires publicitaire français, la réponse est un renvoi.
« Je ne peux pas répondre à cette question dans le cadre de la présente audition, pour des raisons tenant principalement à la confidentialité, mais je vous transmettrai ces données. »
— Arnaud Cabanis (directeur régie publicitaire France & Benelux, TikTok, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
La rapporteure a alors retourné l'argument économique contre la plateforme : si les mineurs ne sont pas la cible publicitaire, un contrôle strict de l'âge ne coûterait rien.
« Cela n’aurait pas d’impact économique puisque, comme l’ont expliqué vos collègues lors d’une précédente audition, votre cœur de cible publicitaire est les utilisateurs majeurs, en particulier les 25-35 ans. Vous y gagneriez même l’image d’une plateforme plus fiable. »
— Laure Miller (rapporteure, EPR, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
L'argument est net : soit les enfants rapportent, et alors on peut mesurer ce qu'ils rapportent ; soit ils ne rapportent rien, et alors rien n'empêche de les tenir à l'écart. La plateforme ne concède ni l'un ni l'autre. Elle concède en revanche autre chose — une capacité technique — sous la question du président.
« Or vous allez les cibler algorithmiquement et capter leurs préférences. Reconnaissez-vous que c’est possible ? »
— Arthur Delaporte (président, SOC, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
« Techniquement, c'est possible. »
— Arnaud Cabanis (directeur régie publicitaire France & Benelux, TikTok, M. Arnaud Cabanis, 2025-06-12)
[ÉTABLI pour la capacité · NON TRANCHÉ pour l'intention] — C'est la distinction décisive, et elle vaut pour tout le chapitre. Le corpus établit qu'un mineur déclaré majeur peut être profilé ; il n'établit pas que TikTok le fasse volontairement, ni à quelle échelle. Deux voix, qu'on ne peut pas soupçonner de complaisance envers la plateforme, le rappellent : une consultante en réseaux sociaux dit « je n'ai pas vu de stratégie directe de la part des marques pour viser ce très jeune public » (Amélie Ébongué, cr03a, 2025-04-03) ; et la Miviludes, la mission de l'État contre les dérives sectaires, conclut « nous ne disposons donc pas, à ce stade, d'éléments d'analyse permettant d'établir un ciblage intentionnel et spécifique des mineurs » (Donatien Le Vaillant, cr08a, 2025-05-06).
À l'inverse, un homme du secteur glisse un doute sur les dispositifs de protection eux-mêmes : « On peut plutôt les concevoir comme des atouts marketing à destination de l'adulte responsable de l'enfant » (Simon Corsin, Mindie/Snapchat, cr28b, 2025-06-17). Capacité prouvée, intention non établie : c'est exactement la frontière où le corpus s'arrête, et où le rapport, lui, avance.
Une dernière image résume la méthode de la commission face à ces chiffres. TikTok affirme livrer « en moyenne, quatre publicités par jour et par utilisateur » (Cabanis, M. Arnaud Cabanis) ; la rapporteure a fait le test en direct : « Nous venons de faire un test et nous avons déjà vu plus de quatre publicités en trente secondes » (M. Arnaud Cabanis). Entre le chiffre déclaré et l'expérience réelle, l'écart se mesure à l'œil nu.
Une question sur ce point ? Le dossier répond.