Nature de TikTok : divertissement, moteur de recherche, web symétrique
La commission n'a pas seulement interrogé ce que TikTok diffuse, mais ce que TikTok est — et les auditionnés ne s'accordent pas sur la réponse. Selon qu'on la qualifie de plateforme de divertissement, de moteur de recherche des adolescents ou d'expression du « web symétrique », la même application change de statut, et avec elle la nature du risque qu'on lui prête.
Le cadrage le plus désarmant vient d'Amélie Ébongué (cr03a), pour qui « TikTok se définit moins comme un réseau social que comme une plateforme de divertissement ». Le présupposé n'est jamais formulé : si TikTok divertit, on l'évalue comme un média de loisir, avec ses marques et ses tendances, non comme une infrastructure de sociabilité adolescente. C'est la lecture que la rapporteure Laure Miller vient tester dans la même audition, en creusant le virage éducatif avancé devant elle : « Pourriez-vous nous en dire plus sur ces intentions éducatives, qui échappent à première vue ? » — la précision « qui échappent à première vue » porte la réserve. Le matériau fournit ici un élément de contexte à consigner sans en tirer de conclusion : Laurence Allard (cr03b) déclare spontanément devant la commission avoir « été rémunérée, comme je le suis pour toute participation à une activité de ce type ».
À ce cadrage divertissement s'oppose frontalement celui de l'outil informationnel. Morgan Lechat (cr21d), enseignant lui-même présent sur la plateforme, dit son inquiétude : « Un phénomène qui m'interpelle particulièrement est l'utilisation de TikTok comme moteur de recherche par les jeunes, une tendance que je trouve préoccupante et potentiellement aliénante. » Bruno Patino (cr04c) prolonge la trajectoire au-delà de TikTok, en prospective : une part croissante des jeunes cherchant via l'intelligence artificielle, « le rapport à la réalité va s'en trouver encore plus biaisé ». Aucun des deux ne mesure cet effet ; l'un le juge, l'autre le prédit.
Gilles Dowek (cr05a) déplace la question d'un cran : le problème n'est pas TikTok mais la structure qu'il incarne. Il pose d'abord la définition — « Désormais, tout le monde peut parler et tout le monde peut entendre ce que tout le monde dit – et n'importe quand » — puis en tire la conséquence : « grâce au web symétrique, le monde entier est témoin des injures ou des accusations lancées sans preuve ». La rupture est architecturale, pas éditoriale.
Deux voix retiennent la charge. Mathieu Barrère (cr21c), qui relie pourtant la popularité de plateformes comme OnlyFans à une stratégie de communication dont « Instagram, TikTok, Snapchat et X sont tous concernés », observe que sur TikTok on trouve « des lives de plusieurs heures montrant des jeunes femmes pratiquant du sport en tenue de fitness, certes suggestive, mais pas illégale en soi » : le contenu litigieux n'est pas hors la loi, ce qui complique toute régulation par le contenu. Yannick Carriou (M. Yannick Carriou) mesure sans conclure : les 11-17 ans passent en ligne « quatre heures et trente-huit minutes par jour, soit environ trois fois plus que sur n'importe quel autre média », et le recul des médias traditionnels a « probablement bénéficié » aux usages numériques — la prudence du verbe est délibérée.
Qui en parle
- Amélie Ébongué (cr03a) — TikTok relève du divertissement plus que du réseau social ; cadrage qui oriente la lecture des enjeux.
- Laure Miller, rapporteure (cr03a) — teste la réalité des intentions éducatives affichées par la plateforme.
- Laurence Allard, Université Sorbonne Nouvelle / Université de Lille (cr03b) — concept de « tiktokisation » des usages numériques, accélérée par la pandémie ; déclare un lien d'intérêt devant la commission.
- Morgan Lechat, Monsieurlechat (cr21d) — l'usage de TikTok comme moteur de recherche est « préoccupant et potentiellement aliénant ».
- Bruno Patino, Arte France (cr04c) — alerte prospective sur la bascule des recherches des jeunes vers l'IA.
- Gilles Dowek, Inria (cr05a) — le web symétrique comme cadre conceptuel : chacun peut parler et entendre, d'où une audience mondiale pour l'injure et l'accusation sans preuve.
- Mathieu Barrère, Envoyé spécial — France Télévisions (cr21c) — les réseaux sociaux sont le vecteur économique central, mais les contenus incriminés sur TikTok restent suggestifs sans être illégaux.
- Yannick Carriou, Médiamétrie (M. Yannick Carriou) — mesure l'ampleur de l'exposition (4 h 38 par jour chez les 11-17 ans) et l'érosion des médias traditionnels, sans en tirer de conclusion sanitaire.