Usages, publics & spécificité de TikTok
Sur ce domaine, le corpus établit solidement l'ampleur — les mineurs sont massivement là, très tôt, longtemps — et bute sur tout le reste : ce qu'ils y font, si TikTok se distingue vraiment des autres plateformes, et si le temps passé mesure un risque, autant de questions que les auditions posent sans les trancher, faute d'un instrument de mesure qui aille au-delà de la fréquentation.
La ligne de force du domaine est cette asymétrie entre le mesurable et le litigieux. Elle est posée dès la deuxième audition par Yannick Carriou (Médiamétrie, M. Yannick Carriou), avec une image qu'il file : la mesure d'audience « permet de mesurer le nombre de fois où les gens entrent dans une maison au cours de la journée et combien de temps ils y restent, mais pas de savoir ce qu'il s'y passe ». Il en tire une conséquence que le corpus ne discutera jamais : « Les seuls qui seraient capables de fournir ces informations sont les éditeurs eux-mêmes. » La connaissance de ce que voient les mineurs est donc, structurellement, détenue par la partie mise en cause — et tout le domaine se déploie dans cet angle mort.
Ce que chaque sujet apporte.
- Mesure de l'audience et méthodologie n'apporte pas une controverse mais un avertissement de méthode, porté par une seule audition. Carriou met en garde contre « une sociologie de proximité » qui tire des conclusions du comportement de ses propres enfants, s'y applique à lui-même (« j'ai peut-être manqué de rigueur scientifique »), et refuse de sortir de son métier. Laure Miller en fait la règle affichée des travaux : « non pas sur des impressions mais sur des données robustes ».
- Pénétration et âge des utilisateurs mineurs déplace le débat de l'existence de la règle d'âge vers son effectivité : rajeunissement observé sur le 3018 avec « à peu près 25 % » de très jeunes enfants (Samuel Comblez, e-Enfance, cr18b), contournement « en totale autonomie » du seuil de 13 ans (Cyril Colliou, Ofmin, cr30a), face à quoi Snapchat oppose l'« effet Harry Potter » du vieillissement de ses premiers usagers (Sarah Bouchahoua, cr30b) et Nasser Sari (cr24e) avance « plus de 87 % » de majeurs dans son audience — chiffres non vérifiés par la commission.
- Exposition précoce des mineurs est le point le mieux chiffré et le plus inégalement sourcé : près d'un tiers des 11-12 ans selon l'Arcom citant Médiamétrie (Martin Ajdari, cr13c), « 45 % » au conditionnel pour la CNIL (Marie-Laure Denis, cr20a), « un enfant sur deux » sans source (Bérangère Couillard, cr18a), 67/93/96 % d'inscrits du primaire au lycée pour la DNE (Florence Biot, M. Marc Pelletier).
- Modes d'usage et temps d'écran fournit les volumes — 4 h 38 par jour en ligne pour les 11-17 ans dont 64 % en réseaux et messageries (Carriou), 1 h 27 sur TikTok selon le président Delaporte (Mme Marlène Masure) — et les fait éclater d'un facteur six selon le régime de preuve : « six à huit heures », « jusqu'à quinze ou vingt heures » en cabinet (Sabine Duflo, cr08b), « six ou sept heures » de terrain (Hugo Micheron, cr30c).
- Nature de TikTok interroge ce que la plateforme est : divertissement plus que réseau social (Amélie Ébongué, cr03a), moteur de recherche « préoccupant et potentiellement aliénant » des jeunes (Morgan Lechat, cr21d), ou simple manifestation du « web symétrique » où « tout le monde peut parler et tout le monde peut entendre » (Gilles Dowek, Inria, cr05a).
- Spécificité de TikTok vs autres plateformes rassemble un seul écart mesuré — à audience quotidienne comparable, les jeunes « y restent près de deux fois plus longtemps » (Carriou) — contre des appréciations qualitatives et plusieurs auditionnés qui élargissent le périmètre.
- Effets positifs et usages bénéfiques documente ce que la plateforme apporte : soutien pour des jeunes LGBTQIA+ rejetés par leur famille (Emmanuelle Piquet, cr09b ; Bruno Studer, cr19b), accès à l'information, BookTok (Marlène Masure, TikTok, Mme Marlène Masure), et la thèse du dosage — « c'est précisément le dosage […] qui déterminent la transformation du remède en poison » (Angélique Gozlan, cr24a).
Les clivages. Le premier oppose deux régimes de preuve qui ne se rencontrent pas : le clinique (des cas extrêmes, réels mais non représentatifs) et le statistique (des moyennes dont Carriou rappelle lui-même qu'elles ne reflètent pas « la consommation d'un individu, même moyen »). Le deuxième porte sur l'imputation : Mehdi Arfaoui (CNIL, cr03b) tient une spécificité de mode — « une consommation unilatérale de contenus », la communication entre pairs étant « secondaire » — quand Carriou objecte que l'usage « duplique beaucoup » et Jérôme Pacouret (cr03b) que « seuls 1 % des usagers quotidiens de TikTok ne se rendent pas sur un autre réseau chaque jour » (enquête sur les 18 ans et plus). Le troisième est celui du périmètre : Cyril di Palma (cr14b) met en garde contre l'effet tunnel, Franck Lecas (M. Franck Lecas) observe la migration inverse de TikTok vers Meta, le CNOM juge Instagram et YouTube « davantage impliqués » sur les fausses informations santé — Delaporte le formule politiquement : « À supposer que l'on interdise TikTok aux moins de 15 ans, faut-il interdire tous les réseaux sociaux à cette population ? » (cr11a). Le quatrième traverse la commission elle-même : Delaporte refuse « une forme de diabolisation excessive », Miller conteste qu'un usage modéré soit possible « compte tenu de la force de l'algorithme » (cr16a). Le cinquième porte sur qui répond de la présence d'enfants : le créateur Isac Mayembo (cr24b) l'admet et la renvoie à la plateforme.
Évolution. Le temps déplace le cadrage. La méthode est fixée en avril (M. Yannick Carriou, cr03) sur la donnée robuste ; à mesure que les auditions accumulent des chiffres non sourcés, la rapporteure durcit son exigence d'assise — « De quels éléments disposez-vous ? » (cr03a), puis une demande de données ventilées par plateforme à la DNE (M. Marc Pelletier) — tout en refusant, dans la même audition, une approche « faussement rassurante ». Elle assume par ailleurs (cr20b) que le périmètre TikTok/mineurs « découle des contraintes inhérentes au fonctionnement parlementaire ». La question de la spécificité, posée et reposée d'audition en audition (cr09a, cr14b, Mme Marion Joud, cr16a), signale par sa répétition même qu'elle n'a pas trouvé de réponse stable ; en juin, l'audition de TikTok (Mme Marlène Masure) se joue non plus sur la comparaison entre plateformes mais sur les outils de la plateforme — un plafond de « 60 minutes » dont Masure précise qu'il n'est pas bloquant sans contrôle parental.
Sujets couverts
- Mesure de l'audience et méthodologie — ce que la mesure d'audience peut et ne peut pas dire, et la dépendance qui en découle à l'égard des éditeurs eux-mêmes.
- Pénétration et âge des utilisateurs mineurs — présence massive de mineurs derrière des âges déclarés faux, contre des chiffres d'audience majoritairement adulte avancés par les plateformes et des créateurs.
- Exposition précoce des mineurs — l'ampleur des usages sous l'âge légal (chiffres convergents en ordre de grandeur, inégalement sourcés) et une nocivité plus assumée qu'établie.
- Modes d'usage et temps d'écran — des durées variant d'un facteur six selon le régime de preuve, et le désaccord sur ce que la durée impute à TikTok.
- Nature de TikTok : divertissement, moteur de recherche, web symétrique — trois qualifications concurrentes de l'objet, chacune emportant une nature de risque différente.
- Spécificité de TikTok vs autres plateformes — un seul écart mesuré (durée double), des appréciations qualitatives à charge, et plusieurs voix qui déplacent le problème vers tout l'écosystème.
- Effets positifs et usages bénéfiques — bénéfices relationnels, informationnels et culturels allégués, thèse du dosage, et l'objection interne à la commission sur la possibilité même d'un usage modéré.