Désinformation et manipulation de l'information
Sur ce sujet, le corpus ne discute presque plus de fausses nouvelles au sens classique : il documente une désinformation fabriquée par IA générative — deepfakes de médecins, voix clonées, faux comptes d'information — et bute sur une question que les auditionnés ne tranchent pas entre eux : cette dérive est-elle imputable à TikTok, ou traverse-t-elle tout l'écosystème numérique ?
Le cas le plus travaillé est celui de l'usurpation de médecins. Raphaël Dachicourt (ReAGJIR, Mme Marion Joud) rapporte avoir observé « des vidéos utilisant l’image du docteur Marine Lorphelin ou du docteur Didier Raoult, pour vanter les mérites du shilajit », en précisant lui-même qu'« aucune donnée n’appuie cette idée ». Marion Joud (Elema Agency, Mme Marion Joud) déplace l'accusation du contenu vers le traitement du signalement : « Cela fait déjà une à deux semaines que nous signalons ces contenus […] Malgré cela, à ce jour, tout est encore en ligne. » Elle ajoute qu'« il existe clairement un business qui s’est développé autour de cette pratique » — appréciation d'ampleur, non chiffrée. Face à cela, la seule défense de la plateforme au dossier est rapportée par un tiers : Jean-Marcel Mourgues (Ordre des médecins, Mme Marion Joud) restitue que TikTok utilise « des analyses par intelligence artificielle […] avec une seconde lecture humaine pour les contenus suspects », avant de retourner immédiatement le terme : « Cependant, certains contenus nous semblent très suspects. » Le président Delaporte (Mme Marion Joud) transforme l'audition en levier, annonçant qu'il interrogera TikTok « sur l’absence de réponse aux signalements ».
La tension se joue à l'intérieur d'un même témoignage. Hugo Travers (HugoDécrypte, cr21b) alerte sur « l’émergence de comptes qui imitent le style de comptes d’information comme le nôtre, utilisant des voix générées par intelligence artificielle » — puis se reprend en qualifiant le clonage vocal de problème « qui n’est pas spécifique à TikTok ». C'est la seule contradiction frontale du sujet, et elle vient d'un témoin à charge. Mathieu Barrère (Envoyé spécial, cr21c) va dans le même sens factuel en décrivant une industrialisation où « il est possible de changer le visage à volonté grâce à l'IA pour le commercialiser » — observée, précise le matériau, sur des boucles Telegram.
L'accusation est aussi retournée contre la commission. Isac Mayembo (créateur de contenu, cr24b) impute au format court la déformation de ses propos — « Vous n’avez pris que dix secondes de mon propos […] C’est le problème de TikTok » — avant d'interrompre lui-même son audition (« Au revoir, monsieur, bonne journée. »). Le présupposé de son cadrage mérite d'être nommé : il accepte la thèse que le format court déforme, mais l'applique à ses accusateurs.
Côté régulateur, tout est au futur. Marie-Laure Denis (CNIL, cr20a) rappelle que le RIA « interdit la mise sur le marché ou l’utilisation d’une IA reposant sur des techniques subliminales ou manipulatrices », et que « TikTok devra évaluer et maîtriser les risques liés à ses systèmes d’intelligence artificielle ». Anne-Charlotte Gros (Respect Zone, cr14a) pointe un angle mort à porter « au niveau européen », les deepfakes non consentis ; Socheata Sim (CAMELEON, cr14a) alerte sur des « chatbots entraînés pour reproduire les modes opératoires des pédocriminels », sans cas documenté dans l'audition. Signe de la fragilité générale des chiffres ici : Clara Chappaz (cr29b) avance que « deux enfants sur dix […] pensent que les pyramides ont été construites par des extraterrestres », en signalant elle-même le citer de tête.
Qui en parle
- Marion Joud (Elema Agency, Mme Marion Joud) — pièce à charge centrale : deepfakes IA d'une médecin toujours en ligne malgré des signalements répétés ; parle d'un « business » organisé, non chiffré.
- Raphaël Dachicourt (ReAGJIR, Mme Marion Joud) — usurpation de l'image de médecins connus pour promouvoir un produit sans base scientifique.
- Jean-Marcel Mourgues (Conseil national de l'ordre des médecins, Mme Marion Joud) — rapporte la défense de TikTok (modération IA + relecture humaine) et la juge insuffisante.
- Hugo Travers (HugoDécrypte, cr21b) — le seul à porter les deux positions : alerte sur les faux comptes à voix IA, et relativise en notant que le phénomène « n'est pas spécifique à TikTok ».
- Mathieu Barrère (Envoyé spécial, France Télévisions, cr21c) — décrit l'industrialisation du contenu par IA, observée sur des boucles Telegram.
- Marie-Laure Denis (CNIL, cr20a) — ligne réglementaire : le RIA proscrit les IA manipulatrices et exploitant les vulnérabilités liées à l'âge ; obligations formulées au futur, sans qualifier TikTok.
- Anne-Charlotte Gros (Respect Zone, cr14a) — les deepfakes non consentis comme angle mort à traiter au niveau européen.
- Socheata Sim (CAMELEON Association France, cr14a) — alerte prospective sur des chatbots imitant les modes opératoires des pédocriminels.
- Isac Mayembo (créateur de contenu, cr24b) — retourne l'accusation de désinformation contre la commission au nom du format court, puis met fin à son audition.
- Arthur Delaporte (président de la commission, Mme Marion Joud) — interpelle publiquement les affaires publiques de TikTok sur l'absence de réponse aux signalements.
- Clara Chappaz (ministre déléguée chargée de l'IA et du numérique, cr29b) — illustre la désinformation par un chiffre qu'elle signale elle-même comme cité de mémoire.