Effectifs, langue et coût de la modération
La commission a fait des effectifs de modération un chiffre à rendre public, plateforme par plateforme ; les plateformes ont répondu que le chiffre ne mesure rien, et un tiers est venu poser que la modération est d'abord une variable de coût. C'est là que se joue le désaccord : les moyens consacrés à la modération — combien de personnes, parlant quelle langue, pour quel budget — sont-ils insuffisants au regard des contenus à traiter ?
Le président Delaporte instruit la question par les documents des plateformes elles-mêmes. Face à TikTok, il relève que « Votre rapport de transparence indique qu'il est passé de 634 au premier semestre 2024 à 509 au second semestre » (M. Arnaud Cabanis) ; face à X, il interpelle : « Pouvez-vous nous expliquer pourquoi X ne dispose que de 1 000 modérateurs ? » (cr28a). Le cadrage est constant : la baisse ou la faiblesse d'un effectif vaut présomption de désinvestissement. Les chiffres déclarés en audition alimentent cette comparaison — Claire Dilé pour X reconnaît « 1 486 personnes effectuaient de la modération de contenu, dont 63 de langue maternelle française et 73 pour lesquelles le français est la deuxième langue » (cr28a) ; Sarah Bouchahoua annonce pour Snapchat « 1 108 modérateurs dédiés aux pays membres de l'Union européenne, dont 163 francophones » (cr30b) ; Anton'Maria Battesti avance pour Meta « 15 000 modérateurs » au global et « environ 600 personnes » pour le marché français (cr28a).
Les plateformes contestent moins les chiffres que leur lecture. Brie Pegum, pour TikTok, impute la baisse à l'automatisation : « Cela explique que le nombre de modérateurs ait diminué, sans affecter notre capacité à repérer les infractions » (M. Arnaud Cabanis) — affirmation présentée sans données remises en séance. Battesti oppose une doctrine mixte : « C'est ceinture et bretelles ! Il faut des humains, parce que l'IA ne peut pas tout faire, et il faut plus d'IA pour ce qu'elle sait faire » (cr28a). Aurore Denimal ajoute une trajectoire inverse pour Meta, de « 206 modérateurs » à « 630 » entre 2023 et fin 2024 (cr28a).
Reste une troisième voix, qui déplace l'axe. Simon Corsin (Mindie/Snapchat) pose que « Il existe un rapport direct entre la qualité de la modération et son coût » (cr28b) — ce qui fait des défaillances un arbitrage financier, non une limite technique. Mais il défait aussitôt sa propre prémisse en annonçant que l'IA rendra bientôt la modération « bien plus efficace qu'aujourd'hui, à un coût raisonnable » (cr28b), prospective sans démonstration. Il retourne d'ailleurs la question à la commission : « Comment définir un contenu « négatif » ? » (cr28b).
Deux témoignages déplacent enfin la question du nombre vers la compétence. Un ancien modérateur affirme : « J'ai une autre amie franco-portugaise qui parle français avec difficulté et qui modère du contenu en français. C'est Teleperformance qui embauche ces personnes, pas TikTok » (Audition — M. X, ancien modérateur sur les réseaux sociaux). Miloude Baraka rapporte un bannissement définitif déclenché par l'expression « je n'aime pas quand il y a des blancs comme ça », l'IA ayant « ignorant totalement le contexte » (cr21a) — anecdote non vérifiée par la commission. La rapporteure Miller documente le versant symétrique, celui du faux négatif : « le drapeau suisse pour le suicide, le zèbre pour la scarification » (cr28b), des codes « connus de tous » que la modération laisse passer.
Le présupposé jamais formulé traverse tout le sujet : personne, à charge comme à décharge, ne produit de mesure de l'efficacité réelle. On discute d'entrées — effectifs, budget, langue — faute de sortie mesurable.
Qui en parle
- Arthur Delaporte, président (M. Arnaud Cabanis, cr28a) — instruit par les rapports de transparence des plateformes ; lit la baisse ou la faiblesse d'effectif comme un sous-dimensionnement.
- Mme Laure Miller — EPR, rapporteure (cr28b) — documente le contournement de la modération par des codes connus (émoticônes).
- Brie Pegum — TikTok (M. Arnaud Cabanis) — impute la baisse des modérateurs à l'automatisation, sans perte de capacité.
- Anton'Maria Battesti — Meta (cr28a) — doctrine mixte IA + humains ; chiffres DSA 15 000 monde / ~600 France.
- Aurore Denimal — Meta (cr28a) — trajectoire de hausse des effectifs France (206 → 630).
- Claire Dilé — X (cr28a) — déclare 1 486 modérateurs dont 136 francophones (natifs ou seconde langue).
- Sarah Bouchahoua — Snapchat (cr30b) — 1 108 modérateurs UE dont 163 francophones, basés à Londres.
- M. Simon Corsin — Mindie / Snapchat (cr28b) — qualité de la modération = fonction du coût ; parie sur l'IA ; conteste la définition du contenu visé.
- M. X — ancien modérateur TikTok / Teleperformance (Audition — M. X, ancien modérateur sur les réseaux sociaux) — modération francophone confiée par le sous-traitant à des locuteurs peu à l'aise en français.
- Miloude Baraka — Live'up Agency (cr21a) — cas de faux positif imputé à une IA aveugle au contexte linguistique.
- Franck Lecas — Association Addictions France (M. Franck Lecas) — situe la modération TikTok en Irlande, information rapportée avec prudence.