Cinq mois d'auditions, soixante-deux personnes entendues sous serment, un rapport de plusieurs centaines de pages. Et si, une fois la poussière retombée, on te posait la question la plus simple — celle qui touche ta télécommande et ton porte-monnaie —, beaucoup de monde sécherait. Tu allumes France 2 le soir, tu mets France Inter dans la voiture : qui a décidé de ce que tu regardes, qui a placé là ceux qui décident, et qui paie ? C'est, au fond, la seule question que cette commission n'a jamais vraiment tranchée. Alors faisons-le à sa place — étage par étage.
Un rappel honnête d'abord, une seule fois : cette commission a été créée par un groupe — l'UDR (Union des droites pour la République) — qui avait déjà sa thèse sur l'audiovisuel public. C'est un droit prévu par la Constitution ; mais on regarde donc les méthodes de près, sans prendre le rapport pour les tables de la loi… ni pour un mensonge.
Vois ton audiovisuel public comme un immeuble à trois étages de décision : l'argent, les patrons, l'antenne. À chaque étage, quelqu'un tranche — et à chaque étage, la vraie question, c'est : toi, le citoyen, tu es où ?
(rapporteur de la commission (UDR) — il a instruit ce qu'il appelle les « dérives » de l'audiovisuel public et plaidait pour le recentrer)
(président de la commission (Horizons), face au rapporteur (UDR) — il a borné ses méthodes en séance et ramené le débat sur les mécanismes)
(PDG de France Télévisions — elle défend le modèle public et conteste l'accusation de mauvaise gestion)
Étage 1 — L'argent : qui décide de combien ?
Commençons par le bas de l'immeuble, là où tout se joue : le budget. Avant 2022, il y avait la redevance — 138 € par an, prélevés avec ta taxe d'habitation et fléchés directement vers l'audiovisuel public. Un fil visible entre ton porte-monnaie et ta télé. Ce fil a été coupé en 2022. Depuis, l'argent vient d'une fraction de TVA — un bout de la TVA que tu paies sur tes achats — revotée chaque année dans le budget de l'État. Établi, et personne ne le conteste :
« la suppression, en 2022, de la redevance, qui a été remplacée par une fraction du produit de la TVA dont le montant est rediscuté à la baisse chaque année. »
— Mme Eléonore Duplay (CGT, Mme Eléonore Duplay, 2026-01-22)
Change tout ? Sur le papier, non : l'argent arrive quand même. Dans la pratique, ce « rediscuté chaque année » a un effet que quatre anciens ministres de la Culture — de bords différents — ont pointé d'une même voix : on ne pilote pas une grande entreprise avec un robinet qu'on rouvre tous les douze mois.
« Comment piloter de telles structures quand on croit recevoir 100 et qu'on finit par recevoir 95 ? »
— Franck Riester (ancien ministre de la Culture, Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)
Et ce n'est pas une plainte de dirigeants : le président de la commission — du camp qui enquête — le dit aussi, dans le même écran :
« Aucune entreprise privée ne pourrait être pilotée avec des budgets aussi fluctuants ! »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, M. Christian Vion, 2026-02-12)
Pourquoi la façon de payer compte-t-elle autant ? Parce que le Conseil constitutionnel (12 décembre 2022) et le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA, 2024) posent le même principe : la garantie des ressources fait partie de l'indépendance ; elles doivent être « suffisantes, durables et prévisibles ». Une mission d'inspection proposait même, en 2022, une commission indépendante pour calibrer ce budget hors des arbitrages politiques — jamais créée. Le risque, que plusieurs voix pointent : quand l'État tient seul les cordons de la bourse et les rediscute chaque année, un média public peut glisser vers un média d'État.
Où es-tu, toi, dans cet étage ? Tu décides — mais de très loin. Ce sont les députés que tu élis qui votent le budget (parfois même sans vote, par le 49.3, comme une baisse de TVA décidée en janvier 2026). Tu paies toujours, mais dans la TVA, sans le voir. Le seul lien direct et lisible que tu avais — la redevance fléchée — a disparu. Qui décide du budget : le Parlement et l'exécutif. Toi : indirectement, et à l'aveugle.
Étage 2 — Les patrons : qui les choisit ?
Montons d'un étage. Qui nomme aujourd'hui les PDG de France Télévisions et de Radio France ? Pas le gouvernement, pas un ministre : c'est l'Arcom — le régulateur de l'audiovisuel (l'ex-CSA), une autorité indépendante, au terme d'un appel à candidatures, d'auditions et d'un vote de son collège. Établi. Sauf qu'on peut remonter la chaîne d'un cran : et les membres de l'Arcom, qui les nomme ? Pour l'essentiel, l'exécutif et les présidents de l'Assemblée et du Sénat. C'est là que le rapporteur soupçonnait un « lien avec l'Élysée », s'appuyant sur des pressions qu'aurait exercées François Hollande en 2015 — que les anciens présidents du régulateur démentent sous serment. L'accusation d'une nomination sous pression reste NON TRANCHÉE : posée, ni prouvée, ni écartée. Le débat sur ce lien, lui, est réel et traverse tous les bords. Plusieurs voix proposent de le distendre :
« Il faut couper au maximum le lien entre l'exécutif et l'instance de régulation – mais je suis peut-être le seul à le penser. »
— Patrice Duhamel (ancien directeur général de France Télévisions, Mme Michèle Cotta, 2026-04-02)
Et personne ne s'accorde sur le remède : confier la nomination au conseil d'administration ? Une ancienne dirigeante balaie l'idée d'un revers de main lucide —
« Cela ne ferait que déplacer le problème : il faudrait savoir qui choisit les membres du conseil d'administration ! »
— Michèle Cotta (ancienne directrice générale de France Télévisions, Mme Michèle Cotta, 2026-04-02)
Où es-tu, toi, dans cet étage ? Nulle part. Tu ne choisis ni les patrons, ni ceux qui choisissent les patrons. Les réformes évoquées — faire nommer le régulateur par le Parlement, à une majorité des trois cinquièmes — te rapprocheraient de la décision, via tes élus. Mais aucune n'a été tranchée. Qui décide des patrons : le régulateur, sur une chaîne qui remonte à l'exécutif. Toi : hors boucle.
Étage 3 — L'antenne : qui décide de ce que tu vois ?
Dernier étage, le plus sensible : ce qui passe réellement à l'écran. Là, la réponse est nette — ce sont les dirigeants et les rédactions. L'État finance et nomme, mais il n'a aucun droit sur les contenus : sa tutelle est budgétaire, pas éditoriale. Et sur ce que « neutralité » veut dire, la patronne de France Télévisions pousse le mot jusqu'à l'absurde pour lui préférer autre chose :
« La seule chose qui nous garantisse la neutralité à tout instant, c'est la mire. »
— Delphine Ernotte Cunci (France Télévisions, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)
Traduction : une antenne « neutre » au sens strict, ça n'existe pas — dès qu'on choisit un sujet, on a choisi. Ce que la loi impose, c'est l'impartialité et le pluralisme, contrôlés a posteriori par l'Arcom. Est-ce respecté ? Là, le narrateur ne tranche pas le fond : c'est précisément ce qui est Disputé, et le mot « neutralité » ne figure même pas dans les textes. À tel point que l'Arcom a confié à Bruno Lasserre une mission pour définir l'impartialité, rapport attendu au printemps 2026 : pendant que la commission jugeait, la règle qu'elle invoquait était, au sens propre, encore en cours d'écriture.
Où es-tu, toi, dans cet étage ? Tu es le destinataire — le public. Ton seul levier direct, c'est de saisir l'Arcom quand une séquence te choque. Et, au bout du compte, l'arbitre n'est pas censé être le service public lui-même, comme le rappelle la médiatrice de Radio France :
« un média public n'a pas pour mission de sélectionner les partis légitimes en les distinguant de ceux qui ne le seraient pas. Ce serait sortir de son rôle. Ce n'est pas au service public de définir quel parti doit gouverner ou non. C'est au peuple de faire ce choix, dans le secret de l'isoloir. »
— Emmanuelle Daviet (Médiation des antennes de Radio France, Mme Emmanuelle Daviet, 2026-01-20)
Et les accusations dans tout ça ?
Voilà le paradoxe. Pendant que ces trois étages restaient à peu près inchangés, l'essentiel du bruit a porté ailleurs : sur des accusations spectaculaires. Et il faut, une dernière fois, ne pas confondre deux choses. Un fait porte une étiquette — Établi ou Disputé. Une accusation reçoit un verdict : vérifiée, partiellement vérifiée, non tranchée (personne n'a pu la valider… ni l'écarter) ou réfutée. L'exemple le plus net, c'est l'accusation d'« entrave » : le rapporteur affirmait qu'on lui cachait des documents ; mais les experts indépendants qu'il cite lui-même refusent le mot.
« Nous sommes plus nuancés que vous sur la notion d'entrave. S'agissant des délais de transmission des documents, nous n'avons eu aucune difficulté à les obtenir, y compris lorsque nous en avons demandé de nouveaux en cours d'expertise. »
— Mme Mickaële Lantin-Mallet (experte, CEDAET, M. Nicolas Bouhdjar, 2026-01-22)
Résultat : le fait de départ — des délais réels — reste Établi ; l'accusation d'« entrave » volontaire, elle, est RÉFUTÉE. Et c'est le schéma général : la plupart des griefs les plus lourds (monnayage de sources, classement des invités « par IA », media training « organisé ») sont ressortis NON TRANCHÉS — une charge d'un côté, un démenti sous serment de l'autre, sans arbitrage. Non tranché ne veut pas dire faux. Le détail, accusation par accusation, tient dans la pièce 2.
Ce que la commission a, elle, réellement établi, c'est plutôt un accord. La patronne de France Télévisions le lui renvoie en pleine séance :
« Vous avez également mis en lumière un consensus français : la privatisation n'a trouvé ici aucun défenseur ! »
— Delphine Ernotte Cunci (France Télévisions, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)
Et c'est vrai : même les dirigeants du privé (TF1, Canal+, M6) sont venus dire qu'ils ne voulaient pas de cette vente. Sur le sous-financement et le pilotage défaillant, l'accord était tout aussi large.
Le miroir : ce que cette commission dit de nous
Alors, le vrai enseignement n'est peut-être pas dans le rapport, mais dans la manière dont on a débattu. On a préféré instruire les personnes plutôt que réparer les mécanismes. Cinq mois sur des polémiques ; presque rien de décidé sur les quatre chantiers qui te concernent vraiment — garantie d'indépendance du financement, mode de nomination des patrons, définition de l'« impartialité », périmètre des missions. Tous ressortis exactement aussi ouverts qu'à l'entrée.
Le plus troublant, c'est qu'on a parlé en ton nom du début à la fin — « c'est de l'argent public », « les Français paient » — sans, à aucun étage, te donner un levier nouveau. Le président lui-même avait posé la borne :
« Une commission d'enquête ne peut se substituer au travail des tribunaux ; elle ne saurait jamais être un procès à charge. »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)
Une commission d'enquête n'est pas là pour condamner : elle est là pour éclairer. Et là où celle-ci a éclairé, c'est presque malgré elle — en rendant visible que les décisions qui touchent ta télécommande se prennent trois étages au-dessus, et que personne, pendant cinq mois, n'a proposé de t'y faire monter.
Pose ta question au dossier. Tu veux savoir qui nomme précisément les membres de l'Arcom, ce que dit le verbatim d'une audition, ou le statut exact d'une accusation ? Interroge l'agent embarqué : il a lu les 62 auditions et te renvoie aux pièces, mot pour mot.