Ce soir, tu regardes « C dans l'air », un téléfilm de France 3 ou « N'oubliez pas les paroles ». Question toute simple : qui a fabriqué ce que tu as sous les yeux ? La réponse surprend beaucoup de gens — pas France Télévisions. La plupart de ces programmes sont produits par des sociétés privées, à qui le service public passe commande avec de l'argent public. Ton ancienne redevance ne finance pas seulement une chaîne : elle irrigue toute une industrie de la production. Et c'est là que se joue l'une des bagarres les plus dures de cette commission d'enquête.
Une précision honnête d'abord : cette commission a été créée par l'UDR (Union des droites pour la République), un groupe qui avait déjà sa thèse sur l'audiovisuel public. Ce ne sont pas les tables de la loi — mais c'est un poste d'observation utile, à condition de faire à chaque étape le tri entre un fait et une accusation.
Car deux lectures s'affrontent d'un bout à l'autre. Pour les uns, ce système fait vivre la création française — cinéma, fiction, documentaire — que personne d'autre ne financerait. Pour l'autre, c'est une rente : de l'argent public qui s'échappe vers quelques grands groupes privés, parfois à capitaux étrangers, et vers une poignée de vedettes. Le narrateur ne te dira pas laquelle est « la vraie ». Il tranche ce qui est établi, et nomme ce qui reste disputé.
Voici les quatre personnages qu'on va retrouver.
(rapporteur de la commission (UDR) — il instruit ce qu'il présente comme une rente privée prélevée sur l'argent public)
(présidente de France Télévisions — elle défend un modèle où le service public irrigue la création française)
(banquier d'affaires et coactionnaire de Mediawan (premier fournisseur de France Télévisions) — audité, il défend une nationalité française fondée sur le contrôle, pas sur le capital)
(président de la commission (Horizons) — il borne en public les méthodes de son propre rapporteur, notamment sur l'actionnariat étranger)
Produire soi-même, ou acheter au privé ?
Le fait de départ ne se conteste pas : une grande partie de ta télé publique est fabriquée dehors. Le rapporteur en fait le socle de son enquête, avec l'exemple de France 5.
« Sur France 5, 80 % des émissions de flux sont concentrées entre Mediawan et Together Media. Comment expliquez-vous le recours massif à des sociétés de production privées pour des émissions qui ne sont pas complexes à produire – « C à vous », « C dans l'air », « C ce soir » – alors que France Télévisions a 9 000 salariés et un budget de plusieurs milliards ? »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, Audition, ouverte à la presse, des sociétés représentant la production, 2026-02-17)
La question est légitime : pourquoi payer dehors ce qu'on pourrait faire dedans ? La direction répond par un mécanisme un peu contre-intuitif. Dans l'audiovisuel, ce qui a de la valeur, c'est l'idée — le format, breveté comme une propriété intellectuelle. Or celui qui a l'idée en garde les droits ; on produit donc là où le concept est né.
« nous sommes une industrie de prototypes. Et donc, quand l'idée vient de l'externe, elle est produite en externe ; quand l'idée vient de l'interne, elle est produite en interne. »
— Mme Delphine Ernotte Cunci (présidente de France Télévisions, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)
Si le format de « C dans l'air » appartient à Mediawan, France Télévisions ne peut donc pas se contenter de le refaire dans ses studios. Reste l'argument du coût : produire dehors, est-ce moins cher ? Un chiffre circule, à manier avec sa source — il vient de la Cour des comptes, mais la Cour ne fait que reprendre l'auto-évaluation de l'entreprise :
« Je vais vous lire un extrait du rapport de la Cour des comptes : « Par ailleurs, l'entreprise évalue le surcoût de fabrication et de production par rapport à la concurrence de 10 % à 15 % environ. » »
— M. Samuel Kaminka (AnimFrance, Audition, ouverte à la presse, des sociétés représentant la production, 2026-02-17)
Disputé — ce surcoût de l'interne n'est pas tranché. Les syndicats de France Télévisions le contestent : selon eux, réinternaliser reviendrait à faire mieux et moins cher.
« Pour redonner de la neutralité à la télévision publique, la première solution consiste à assainir la gestion financière. Cela requiert, entre autres, de cesser les externalisations, c'est-à-dire la délégation de la responsabilité de l'antenne à des producteurs privés. Nous, personnels de France Télévisions, faisons mieux, plus impartial et pour moins cher. »
— M. Bertrand Chapeau (FO, Mme Eléonore Duplay, 2026-01-22)
De là, le rapporteur monte d'un cran et lâche le mot qui fâche : à force d'externaliser, France Télévisions se serait « déjà » privatisée. Séparons les deux étages. Le fait : l'externalisation est massive et réelle — Établi. L'accusation : que ce soit une « privatisation ». Une ancienne ministre de la Culture, auditionnée, refuse net l'équivalence.
« Il ne faut pas confondre la privatisation et le recours à des services privés ; cela n'a évidemment rien à voir. L'acheteur, en l'occurrence le service public, a tous les moyens de déterminer auprès de son fournisseur les caractéristiques du produit ou du service qu'il souhaite acheter »
— Mme Roselyne Bachelot (ancienne ministre de la Culture, Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)
L'accusation de « privatisation » est donc RÉFUTÉE : aucune propriété n'est transférée, France Télévisions reste responsable de ses antennes. Il reste une question plus étroite — qui contrôle vraiment la ligne éditoriale quand une émission est fabriquée dehors ? — sur laquelle FO et les producteurs ne sont pas d'accord. Mais externaliser n'est pas privatiser.
À qui va l'argent — et de quelle nationalité est cet argent ?
Deuxième étage, le plus explosif : cet argent public se concentre sur quelques groupes. Le rapporteur pose les montants.
« plus de 110 millions d'euros sont attribués chaque année à une société comme Mediawan. Près de 90 millions sont attribués à Banijay. »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Jacques Cardoze, 2026-03-31)
Ces ordres de grandeur sont Établi — avancés par le rapporteur à partir des travaux de la commission, non démentis. Il en tire deux questions : est-ce trop concentré, et surtout qui possède ces groupes ? Car Mediawan compte parmi ses actionnaires un fonds d'investissement américain, KKR, et parmi ses cofondateurs Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Le rapporteur pose alors une règle : un actionnariat majoritairement étranger ferait une entreprise étrangère.
« Quand plus de 50 % de vos actionnaires sont étrangers, l'entreprise est étrangère. »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)
Sauf que, juridiquement, la nationalité d'une société ne se lit pas comme ça. En droit français, ce qui compte n'est pas qui met l'argent (le capital) mais qui commande (les droits de vote, le contrôle). Et là, les coactionnaires de Mediawan sont formels : le contrôle appartient aux trois fondateurs, français.
« ce qui fonde la nationalité d'une entreprise, ce n'est pas son capital – d'où le point de Xavier –, ce sont ses droits de vote et c'est donc le contrôle de la société. »
— M. Matthieu Pigasse (audité, Combat Média, M. Xavier Niel, 2026-04-02)
Point de droit contre point de droit. Et c'est ici que se produit le fait le plus révélateur de toute la commission : le président contredit publiquement son propre rapporteur, en pleine audition, sur la nationalité de Mediawan.
« arrêtez de nous faire croire que Mediawan est un agent de l'étranger : il s'agit d'un champion européen dont le siège est à Paris ! »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)
Quand les deux têtes de la commission s'opposent en direct sur un fait, c'est le signe que ce fait est disputé, pas acquis. Résultat : l'accusation « Mediawan est une entreprise étrangère » est RÉFUTÉE sur le plan juridique — le siège est à Paris, la nationalité se juge au contrôle, et le président l'a lui-même écartée. Un angle mort demeure pourtant : la part exacte du capital détenue par KKR reste couverte par le secret des affaires, les dirigeants ayant refusé de la communiquer. Sur ce point de transparence, on ne peut ni valider ni écarter l'idée d'un poids américain : c'est NON TRANCHÉE. Quant au mot « hyperconcentration », les dirigeants rappellent qu'avec 11 % de part de marché — loin du seuil légal de 25 % — une concentration illégale est RÉFUTÉE ; mais la concentration des commandes publiques sur quelques groupes, elle, est bien réelle, et plusieurs producteurs la reconnaissent comme un point de vigilance.
Le rapporteur avance enfin un dernier argument qu'il faut nommer pour ce qu'il est : non pas un fait, mais une hypothèse de risque, qu'il formule au conditionnel.
« Parce que demain, imaginons que Mediawan soit contrôlé par un fonds d'investissement américain, le jour où on traitera d'informations sur un conflit avec les États-Unis, est-ce que ça ne fait pas peser un risque sur l'information et le service public de l'audiovisuel ? »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Xavier Niel, 2026-04-02)
En face, la ministre de la Culture retourne la question : ce qui compte, dit-elle, ce n'est pas le passeport de l'actionnaire, c'est que la création reste française et que l'État garde la main sur qui produit.
« L'enjeu de souveraineté, c'est que la création soit française, c'est de contrôler l'attribution de la production, pas de contrôler la création. »
— Mme Rachida Dati (ministre de la Culture, Mme Rachida Dati, 2026-02-05)
Souveraineté par le capital contre souveraineté par le contrôle : le clivage à l'état pur. Le narrateur ne le tranche pas — c'est un choix politique. Il constate seulement que, sur les faits, le rapporteur n'a pas convaincu sa propre présidence.
Une rente, ou la rémunération d'un métier ?
Troisième étage, le plus sensible parce qu'il touche à l'argent que touchent les gens : les producteurs gagnent-ils trop sur l'argent public ? Le rapporteur sort ses audits et pointe des marges qu'il juge énormes.
« une marge de 42 %, sur un jeu diffusé sur France Télévisions, ne vous semble-t-elle pas excessive ? »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Stéphane Courbit, 2026-02-25)
La réponse des producteurs n'est pas « c'est faux », c'est « ce n'est pas ce que vous croyez ». Ils distinguent une rémunération encaissée et une valorisation comptable — la mise en équivalence du travail fourni, pas de l'argent dans la poche.
« Les sommes dont vous parlez ne sont pas des rémunérations versées aux deux personnes mentionnées au titre de la production de cette émission ; c'est, je le répète, une valorisation du travail effectué par ces deux personnes en tant que producteurs. »
— M. Jean-François Rubinstein (Banijay France, M. Stéphane Courbit, 2026-02-25)
Toute la bataille se cristallise sur un nom : Nagui, animateur-producteur dont la société produit pour Banijay. Le grief le plus lourd, ce n'est pas le rapporteur qui le porte à cet instant : c'est le président qui le lit à voix haute — en citant une déclaration publique antérieure du rapporteur, et en soulignant qu'elle est au conditionnel.
« Je pense, je vais parler au conditionnel, que Nagui est la personne, sur les dix dernières années en France, qui s'est le plus enrichi sur l'argent public, plus que n'importe quel patron d'entreprise publique, plus que n'importe quel ministre, plus que n'importe quel président de la République, n'importe quel haut fonctionnaire. »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, M. Nagui Fam, 2026-04-01)
Accusation grave : on la sort avec sa réponse dans le même écran. L'intéressé la conteste d'une formule qui résume sa défense — l'argent versé rémunère une prestation et de l'emploi.
« il ne faut pas confondre « empocher » et « embaucher ». »
— M. Nagui Fam (audité, Banijay, M. Nagui Fam, 2026-04-01)
Qui a raison sur les chiffres ? Honnêtement, la commission ne l'a pas établi. D'un côté, des audits internes cités par le rapporteur ; de l'autre, des chiffres certifiés par des commissaires aux comptes que les producteurs versent au débat (une marge de 9,78 % sur un téléfilm, négative sur un autre, autour de 4 % en agrégé chez Mediawan). Aucun arbitrage en séance. Les accusations de « surfacturation » et d'enrichissement sur l'argent public sont donc NON TRANCHÉES — posées, chiffrées, contestées, mais jamais départagées. Non tranchée ne veut pas dire fausse : ça veut dire que le dossier, en l'état, ne permet ni de la valider ni de l'écarter.
Plane enfin le soupçon de conflits d'intérêts : quand un même petit monde se retrouve des deux côtés de la commande — des animateurs qui coproduisent leurs émissions, des dirigeants qui passent du public au privé —, qui garantit que le choix est honnête ? Le rapporteur raille un « comité Théodule » qui « n'évite rien » ; la direction décrit des procédures qu'elle juge blindées (déclarations d'intérêts, déport, comité collégial).
« À mon sens, les conflits d'intérêts qui pourraient peser sur l'engagement d'un programme et aller à l'encontre des intérêts de France Télévisions ne peuvent exister. »
— M. Christian Vion (France Télévisions, M. Christian Vion, 2026-02-12)
Procédure contre soupçon : aucun conflit d'intérêts précis n'a été établi sur pièces dans ces auditions. Le détail — le « pantouflage » comparé à un « délit d'initié », les cas Salamé ou Delahousse — tient sa propre page dans ce dossier, avec ses verdicts. Retiens le principe : le rapporteur avait le droit de fouiller (c'est de l'argent public), et la plupart de ses charges les plus lourdes sont ressorties non établies, pas confirmées.
Financer la création française, ou couper ?
Dernier étage, et peut-être le vrai enjeu : qu'est-ce qu'on casse si on coupe ? Derrière la production, il y a le cinéma français, la fiction, le documentaire. La filière défend un modèle qu'on lui envie et corrige d'emblée une idée reçue : le cinéma français n'est pas payé par tes impôts.
« Contrairement à une idée reçue, le cinéma français n'est pas financé par l'impôt ; il l'est pour partie par un ensemble de taxes parafiscales affectées, qui sont recueillies par le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC). Ce mécanisme, l'un des piliers de notre modèle, ne coûte pas 1 euro au budget général de l'État ! »
— M. Pierre Jolivet (ARP, Audition, ouverte à la presse, des sociétés représentant la production, 2026-02-17)
Le rapporteur teste alors une hypothèse : puisque les plateformes (Netflix & co.) injectent désormais beaucoup d'argent dans la création, une baisse de France Télévisions serait-elle si douloureuse ?
« eu égard à cette progression considérable des contributions dont vous bénéficiez notamment grâce aux plateformes, serait-ce si grave si France Télévisions diminuait un peu son apport à votre secteur ? »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, Audition, ouverte à la presse, des sociétés représentant la production, 2026-02-17)
La filière répond que non, ça ne se compense pas : le service public finance les premiers films, les jeunes talents, les œuvres que le privé ne prendrait jamais. Le rapporteur objecte que les films publics « marchent deux fois moins bien » — et là encore, c'est le président qui rééquilibre : l'intérêt du financement public n'est pas de faire un carton, c'est l'accès gratuit pour tous.
« Grâce au financement de France Télévisions, les films des grands réalisateurs cités par le rapporteur peuvent être vus gratuitement sur le service public, que les Moretti, Polanski et autres en aient ou non besoin. »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, Audition, ouverte à la presse, des sociétés représentant la production, 2026-02-17)
Justice dans l'autre sens : la filière n'est pas d'un bloc. Une représentante des producteurs indépendants a concédé « comprendre » la baisse annoncée par France Télévisions, ce qui nuance le catastrophisme ambiant. On est donc sur un Disputé : la baisse budgétaire de la création est réelle, mais son caractère « indolore » ou « ravageur » n'est pas tranché.
Tout en bas de la chaîne, il y a les gens qui fabriquent — souvent avec des contrats courts : CDDU (contrats à durée déterminée d'usage), intermittents payés au cachet, pigistes. Le rapporteur ouvre le dossier social par un chiffre-choc, tiré du rapport de la Cour des comptes.
« J'ai appris par votre rapport que les salariés de Radio France bénéficiaient en moyenne de douze semaines de congés payés et les journalistes de quatorze. Pour France Télévisions, le salaire moyen des 9 000 salariés s'élève à 72 000 euros, ce qui les place parmi les 9 % des Français les mieux rémunérés. »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Nacer Meddah, 2025-12-04)
Le chiffre est Établi (il vient du rapport de la Cour). Mais une moyenne écrase la réalité, et les syndicats la remettent d'aplomb : derrière les 72 000 €, il y a surtout des débutants très loin du compte.
« le salaire moyen d'un journaliste débutant dans l'audiovisuel public, en général embauché à bac + 5, soit un niveau de master, est compris entre 2 000 et 2 500 euros net par mois. »
— M. Antoine Chuzeville (SNJ, Audition, ouverte à la presse, 2026-01-21)
Et la précarité, disent-ils, a une cause mécanique : la jauge d'emplois imposée par l'État, qui pousse à multiplier les contrats courts hors plafond.
« ces emplois précaires sont dus à la jauge imposée à Radio France. »
— M. Renaud Dalmar (CFDT Radio France, M. Lionel Thompson, 2026-02-11)
Faut-il y voir des « emplois fictifs », comme le suggère le vocabulaire du rapporteur ? La source la plus neutre — la Cour des comptes — refuse le mot. Elle juge bien que le cadre social doit être révisé pour redresser les comptes, mais se garde de toute insinuation.
« Nous n'avons aucune suspicion particulière ni ne faisons de procès d'intention. »
— M. Nacer Meddah (Cour des comptes, M. Nacer Meddah, 2025-12-04)
L'accusation d'« emplois fictifs » est donc RÉFUTÉE — par l'institution même qui a produit les chiffres que le rapporteur utilise.
Pose ta question au dossier. Tu veux savoir combien touche vraiment tel producteur, ce que Mediawan a répondu sur KKR, ou ce que dit le verbatim d'une audition précise ? Interroge l'agent embarqué : il a lu les auditions et te renvoie aux pièces, mot pour mot.