La part du citoyenAudiovisuel public
Le dossier · un livre citoyen

Qui décide de ton audiovisuel public ?

Un livre en huit chapitres, tiré des 62 auditions de la commission d'enquête. On ne te dira pas si le service public penche à gauche ou si tel dirigeant a fauté : on te montre, chapitre après chapitre, qui décide de ta télé et de ta radio publiques, qui les paie — et on te laisse juge.

Chaque phrase est vérifiable en un clic. Lis-le dans l'ordre, ou entre par le chapitre qui t'intrigue.

Le dossier · Chapitre 3

Chapitre 3 · 4 / 8

Qui choisit les patrons de la télé publique — et pour quoi faire ?

Le soir, tu allumes France 2, ou tu mets France Inter dans la voiture. Quelqu'un, quelque part, a nommé la personne qui dirige tout ça — et c'est ton argent qui la paie. Alors deux questions toutes bêtes : qui choisit le patron de ta télé publique, et pour quoi faire ? Une commission d'enquête de l'Assemblée a passé des mois à poser exactement ces questions, sous serment, à 62 personnes. On a lu les auditions pour toi.

Une précision honnête d'abord : cette commission est née de l'initiative d'un groupe, l'UDR, qui portait déjà une thèse bien arrêtée sur le service public. Ce ne sont pas les tables de la loi. Mais elle a fait témoigner sous serment des gens qui, d'habitude, ne se croisent jamais — régulateurs, ministres, syndicalistes, magistrats. Et ça, c'est précieux.

D'abord, le mécanisme : qui nomme, aujourd'hui ?

Commençons par le fait le plus simple, celui que le narrateur peut trancher : depuis la loi de 2013, ce n'est plus le président de la République qui nomme le patron de France Télévisions ou de Radio France, mais l'Arcom. L'Arcom, c'est le régulateur de l'audiovisuel — l'ex-CSA, une autorité indépendante. Concrètement : appel à candidatures, auditions, puis vote du collège (les « sages » du régulateur). Pour Delphine Ernotte en 2015, ça a donné 33 candidatures et 7 auditions avant le vote.

(présidente de France Télévisions depuis 2015, reconduite pour un 3ᵉ mandat en 2025 — elle défend sa gestion et l'indépendance de l'entreprise)

Ceux qui étaient dans la pièce en 2015 défendent la régularité du choix. L'un d'eux ajoute un argument de bon sens : si le processus était vicié, comment expliquer la suite ?

« je note que Mme Ernotte a été réélue deux fois, par deux collèges différents, sous la présidence de deux présidents différents. »

M. Olivier Schrameck (ancien président du CSA, audition de M. Olivier Schrameck, 2025-12-11)

La reconduction d'Ernotte : le cœur de la bataille

C'est là que le rapporteur appuie le plus fort.

(rapporteur de la commission (groupe UDR), la voix de l'accusation — il documente ou soupçonne des dérives de gouvernance et martèle le droit des Français à la transparence)

Son angle : un bilan financier dégradé ne devrait pas valoir un troisième mandat, inédit.

« comment expliquez-vous, à titre personnel, qu’une personne nommée en 2015 ait été reconduite pour un troisième mandat, malgré un tel bilan ? »

M. Charles Alloncle (rapporteur, audition de M. Roch-Olivier Maistre, 2025-12-11)

Le chiffre qu'il met derrière « un tel bilan » — près de 200 millions d'euros de déficit cumulé — est attribué aux rapports de la Cour des comptes et de l'IGF. Personne ne conteste vraiment que les comptes se sont dégradés : c'est Établi. Le désaccord porte sur le pourquoi, et là, celui qui a signé la reconduction répond frontalement.

(président de l'Arcom, le régulateur qui a reconduit Ernotte — il défend la régularité de la procédure et l'indépendance du collège)

« Que la situation financière soit apparue préoccupante dès la fin de 2024 ou le début de 2025, c'était très clair. Que cette dégradation soit imputable à la gestion de la présidente sortante, ça l'est beaucoup moins : ce n'est d'ailleurs pas le constat que nous avons fait. »

M. Martin Ajdari (Arcom, audition de M. Martin Ajdari, 2025-11-25)

Ajdari impute le trou à des causes largement extérieures — l'échec de la plateforme Salto, le retrait de TF1 du projet, des décisions budgétaires de l'État. Ça, ce n'est pas un fait tranché : c'est Disputé, un argument contre un autre.

Le rapporteur pousse plus loin : et si la reconduction avait été « couverte » par un calendrier arrangé — la Cour des comptes retardant son rapport pour ne pas gêner ? Ici, il faut séparer deux choses. Fait établi : la décision de reconduire Ernotte (mi-mai 2025) est antérieure au rapport de la Cour (publié en septembre).

« Nous n'avons pas eu connaissance du rapport, même provisoire, de la Cour des comptes avant de décider de renommer Delphine Ernotte, à la mi-mai. »

M. Martin Ajdari (Arcom, audition de M. Martin Ajdari, 2025-11-25)

Quant à l'accusation d'un rapport volontairement décalé à la demande de France Télévisions, le magistrat de la Cour la balaie sans confirmer ni infirmer le fameux courriel qu'invoque le rapporteur — l'accusation reste NON TRANCHÉE : posée, sans pièce pour la valider ni l'écarter.

« Nous n'avons rien décalé. Je vous ai dit que notre procédure a été suivie. »

M. Nacer Meddah (Cour des comptes, audition de M. Nacer Meddah, 2025-12-04)

Même chose pour l'idée d'une nomination « sous pression de l'Élysée » en 2015 : le rapporteur l'affirme, mais les deux ex-présidents du régulateur concernés l'ont démentie sous serment, sans qu'aucune pièce ne soit produite. Cette accusation reste, elle aussi, NON TRANCHÉE — ni « c'est prouvé », ni « il a menti ».

La vraie question de fond : faut-il couper le fil ?

Voilà le point où le narrateur peut être utile. Derrière la bagarre sur Ernotte, il y a un vrai débat, et il ne partage pas la salle en gauche contre droite. La question, c'est : le mode de nomination actuel garantit-il assez l'indépendance ? Plusieurs auditionnés, y compris l'ancien patron du régulateur, disent non — et proposent de rapprocher l'audiovisuel du droit commun des entreprises.

« mon expérience de ces dernières années me conduit à être favorable à un mode de désignation du président suivant le droit commun des sociétés ou s’en rapprochant, avec une validation par le régulateur pour garantir l’indépendance. »

M. Roch-Olivier Maistre (ancien président du CSA/Arcom, audition de M. Roch-Olivier Maistre, 2025-12-11)

D'autres veulent aller plus loin et confier la nomination au Parlement, à une majorité qualifiée, pour distendre le lien à l'exécutif.

« Il faut couper au maximum le lien entre l’exécutif et l’instance de régulation – mais je suis peut-être le seul à le penser. »

M. Patrice Duhamel (ancien directeur général de France Télévisions, audition de Mme Michèle Cotta, 2026-04-02)

Sauf que — et c'est l'honnêteté du dossier — déplacer le bouton ne le fait pas disparaître. Une ancienne présidente de l'autorité de régulation pose la limite que personne n'a résolue :

« Cela ne ferait que déplacer le problème : il faudrait savoir qui choisit les membres du conseil d’administration ! »

Mme Michèle Cotta (ancienne présidente de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle, audition de Mme Michèle Cotta, 2026-04-02)

Traduction : qui que tu mettes au bout de la chaîne — l'Arcom, un conseil d'administration, le Parlement — quelqu'un, en amont, choisit. L'indépendance parfaite n'existe pas ; il n'y a que des degrés de distance. Ça, c'est un mécanisme, et il est Établi.

« Pour quoi faire ? » — commençons par : personne ne pilote

Avant de parler d'argent, un constat qui devrait choquer plus qu'il ne choque : l'État n'a pas signé de « contrat » avec sa télé publique depuis fin 2023. Ce contrat, c'est le COM — contrat d'objectifs et de moyens. L'idée est simple : l'État promet un budget pluriannuel, l'entreprise promet des résultats. Un peu comme un CDI avec objectifs, au lieu de renégocier ton salaire chaque matin. Or, non seulement il n'y en a plus, mais quand il y en avait, il n'était pas tenu.

« les COM n’ont pas été respectés sur la période que nous avons regardée, 2011-2022. Les financements alloués furent inférieurs de 1,1 milliard d’euros à ce qui était prévu dans les documents, soit 3 % de l’assiette. Seuls les moments où les COM prévoyaient une baisse ont été respectés. »

M. Philippe Nicolas (Inspection générale des affaires culturelles, audition de M. Thomas Cargill, 2026-02-05)

Ce « stop and go » budgétaire, tous les anciens ministres de la Culture le déplorent, de droite comme de gauche — c'est l'un des rares points transpartisans du dossier : « comment piloter quand on croit recevoir 100 et qu'on finit par recevoir 95 ? », résume l'un d'eux. La tutelle, elle, plaide non coupable : l'absence de contrat tiendrait à l'instabilité gouvernementale, « largement indépendante de son action ». Petit détail qui aide à comprendre le bazar : l'État n'est pas un actionnaire, mais huit centres de décision étatiques concurrents, de l'avis d'un ancien dirigeant. Difficile de tenir un cap quand personne n'est vraiment au volant.

La réforme de structure : la holding France Médias

D'où l'idée d'une réforme : regrouper France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et l'INA sous une même société-chapeau — une holding baptisée France Médias, avec un patron unique. La ministre de la Culture la défend comme un sauvetage, et jure qu'elle ne coûtera rien.

« la création de la holding se fait à coût zéro, à coût constant. Il s’agit d’une réorganisation, d’un changement de statut. »

Mme Rachida Dati (ministre de la Culture, audition de Mme Rachida Dati, 2026-02-05)

En face, une autre ancienne ministre y voit une fusion déguisée — et les syndicats de la radio redoutent d'être avalés par la télé.

« je pense qu’elle est le faux-nez d’une fusion à venir. Nous devrions épargner à la France des discussions inutiles : ce pays n’a pas besoin d’être réformé, il a besoin d’être réparé. »

Mme Roselyne Bachelot (ancienne ministre de la Culture, audition de Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)

Qui a raison ? Ce n'est pas au narrateur de le dire — c'est un choix politique, pas un fait. Et c'est exactement ce que répondent les corps de contrôle quand on les pousse à trancher :

« Il n'appartient pas à la Cour de se prononcer sur les évolutions statutaires de quelque entreprise que ce soit, à commencer par France Télévisions et Radio France ; cette décision vous revient, ainsi qu'au Gouvernement. »

M. Nacer Meddah (Cour des comptes, audition de M. Nacer Meddah, 2025-12-04)

À l'heure des auditions, le projet est d'ailleurs au point mort : la tutelle elle-même dit ne pas savoir « s'il poursuivra son parcours ou s'il sera abandonné ».

L'argent public : transparence ou « voyeurisme » ?

On arrive au cœur du sujet. La rémunération de la présidente de France Télévisions est publique et plafonnée : 400 000 € brut au maximum (322 000 € de fixe, jusqu'à 78 000 € de variable), un montant fixé par l'État — « décidé par Nicolas Sarkozy en 2010 », rappelle l'intéressée. Le rapporteur, lui, tient une ligne d'une logique imparable en apparence : c'est public, donc on doit tout savoir.

« Pas un centime d’argent public ne finance les salaires dans le privé, alors que les vôtres sont entièrement payés par les Français. C’est là toute la différence, et c’est aussi la raison pour laquelle beaucoup de nos compatriotes s’émeuvent du fait que, jusqu’à présent, personne n’ait encore voulu révéler son salaire. »

M. Charles Alloncle (rapporteur, audition de M. Vincent Meslet, 2026-02-19)

Presque tous les auditionnés refusent pourtant de chiffrer leur salaire en séance, au nom de la vie privée — « nous sommes rémunérés par de l'argent public, mais nous ne sommes pas des élus de la République », résume l'une d'eux. Et la fracture ne suit même pas les partis : c'est une députée de droite, dans le camp du rapporteur, qui hausse le ton contre lui.

« Il ne fallait pas se présenter pour devenir député ! Il faut arrêter le voyeurisme ! »

Mme Virginie Duby-Muller (députée Droite républicaine, audition de M. Alexandre Kara, 2026-01-28)

Sur les chiffres, méfie-toi : le rapporteur avance un salaire moyen de 72 000 € (attribué à la Cour des comptes) ; la direction oppose un salaire médian de 57 000 €. Les deux sont [DISPUTÉS] — un même corps de salariés peut donner ces deux nombres selon qu'on compte, ou non, les très hauts salaires et les primes de départ.

Le symbole le plus explosif, c'est la prime. Le rapporteur la présente comme une provocation :

« estimez‑vous justifié qu’une dirigeante d’une entreprise financée par des fonds publics cumulant environ 80 millions d’euros de déficit, ayant fragilisé la trésorerie et les capitaux propres, et ayant été épinglée pour des dépenses contestables, perçoive 98,5 % de sa prime de performance ? »

M. Charles Alloncle (rapporteur, audition de Mme Florence Philbert, 2026-03-25)

La tutelle, elle, assume — et c'est un fait établi que la prime a bien été versée à ce taux, sur décision d'un comité et d'un conseil d'administration où siègent aussi des parlementaires :

« En 2024, les comptes étaient à l’équilibre et les objectifs globalement atteints ; la part variable a donc été versée à hauteur de 98,5 %. Il n’y a pas eu de débat particulier, car le comité avait exposé une analyse complète et le conseil a suivi sa recommandation. »

Mme Florence Philbert (directrice générale des médias, audition de Mme Florence Philbert, 2026-03-25)

Face à cette pression, la présidente pose sa ligne de défense, qui vaut d'être entendue :

« ce souci tout à fait légitime de bien utiliser l’argent public n’oblige pas pour autant à jeter des gens en pâture. »

Mme Delphine Ernotte Cunci (France Télévisions, audition de Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)

Cannes, le pantouflage : là où les mots comptent

Deux derniers dossiers, où la rigueur des étiquettes est décisive.

Le festival de Cannes. La direction jure qu'« aucun euro d'argent public » n'a payé les fameuses nuits d'hôtel des dirigeants — le mécanisme s'appelle le barter, un troc : on échange des espaces publicitaires invendus contre des chambres, sans sortir de cash. Le rapporteur, lui, estime que ces invendus ont une valeur marchande, donc qu'il s'agit bien de ressources publiques, et va jusqu'à évoquer une qualification pénale — au conditionnel : « il peut y avoir une forme de prise illégale d'intérêts ». C'est le président de la commission qui trace la limite de méthode :

« Il y a une différence entre la transparence que l’on doit aux Français et le voyeurisme. Évoquer les frais de maquillage de Virginie Efira, ce n’est pas au niveau de cette commission d’enquête ! »

M. Jérémie Patrier-Leitus (président de la commission, groupe Horizons, audition de M. Benjamin Oulahcene, 2026-02-18)

(président de la commission (Horizons), le « borneur » — il affirme la légalité, mais recadre son propre rapporteur quand l'accusation dépasse les pièces)

Sur le fond, une information judiciaire visant la présidente a été ouverte pendant les travaux : la présomption d'innocence s'applique pleinement, rien n'est jugé. L'accusation de « prise illégale d'intérêts » reste, à ce stade, NON TRANCHÉE — posée au conditionnel, désormais entre les mains d'un juge ; la divergence porte sur la qualification (un invendu vaut-il « zéro » ou sa valeur marchande ?), pas sur les faits.

Le pantouflage — ces allers-retours entre la direction du service public et les sociétés de production privées. Là, il faut être exact. La ministre de la Culture concède elle-même un vrai problème :

« on souffre aussi d’une forme de consanguinité dans certains milieux – je le dis avec beaucoup de liberté. Cette consanguinité ne souffre aucun contrôle. »

Mme Rachida Dati (ministre de la Culture, audition de Mme Rachida Dati, 2026-02-05)

Mais quand le rapporteur cristallise le soupçon en une image forte — un ancien numéro deux passé chez un producteur, « cela pourrait s'apparenter à un délit d'initié » —, deux garde-fous tombent. D'abord, l'intéressé le nie fermement sous serment (« je n'ai jamais conseillé Banijay sur un contrat »). Ensuite, le président rappelle un point de droit qui vide l'analogie :

« Je précise qu’il n’y a pas de régime dérogatoire pour France Télévisions ou Radio France : la loi encadre les allers et retours des agents publics et des élus mais ces règles, notamment inscrites dans le code pénal, ne s’appliquent pas aux salariés des entreprises publiques. »

M. Jérémie Patrier-Leitus (président de la commission, audition de M. Takis Candilis, 2026-03-25)

Autrement dit : l'accusation de « délit d'initié » est RÉFUTÉE sur le terrain juridique (le délit ne vise pas ces salariés, et c'est une comparaison, pas un constat). En revanche, le risque de conflit d'intérêts, lui, est une vraie question NON TRANCHÉE — que même le président juge légitime : il défend des mobilités « saines à condition de se prémunir contre les risques ». La faille n'est pas un crime ; c'est un cadre déontologique à écrire.

Un dernier détail qui dit tout du dossier : le président de la commission, celui qui recadre le rapporteur, n'est pas neutre non plus — et il le dit lui-même : il siège au conseil d'administration de France Médias Monde et fut co-rapporteur de la réforme de l'audiovisuel public. Personne, ici, n'arrive les mains vides ; le mérite de ceux qui l'assument, c'est de le déclarer.


Pose ta question au dossier. Tu veux savoir qui a voté la prime, comment marche exactement le barter, ou ce que change concrètement la holding pour ta télé ? Interroge l'agent embarqué : il puise dans les 62 auditions, avec les pièces.