Imagine un équipage de rallye où le copilote passerait la course à annoncer, au micro, que le pilote se trompe de route. C'est, en gros, ce qui s'est joué pendant près de cinq mois d'auditions sur ton audiovisuel public. Une commission d'enquête, ce sont deux têtes : un président qui tient la barre des débats, et un rapporteur qui mène l'enquête et rédige le rapport final. Les deux ne sont pas du même groupe politique — le rapporteur vient de l'UDR (extrême droite), qui a obtenu cette commission par son « droit de tirage » ; la présidence, elle, est revenue à Horizons, dans la majorité présidentielle. Mais ils forment le binôme qui pilote l'enquête. Et pourtant, séance après séance, le président a désavoué en public les méthodes de son propre rapporteur — jusqu'à suspendre une séance contre lui.
Avant d'aller plus loin, une chose honnête à poser sur la table : cette commission a été créée par l'UDR (Union des droites pour la République), un groupe qui avait déjà son idée sur l'audiovisuel public. Ce n'est pas illégitime — c'est un droit prévu par la Constitution, le « droit de tirage » : une fois par an, un groupe parlementaire peut forcer la création d'une commission d'enquête, même si les autres votent contre.
« C'est le droit, et même le rôle des députés que de créer des missions d'information ou des commissions d'enquête. Ce droit de tirage absolu est prévu par la Constitution française. »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, M. Thomas Legrand, 2025-12-18)
Ce ne sont donc pas les tables de la loi : c'est un groupe qui enquête, avec un point de départ affiché. Ça n'invalide rien — mais ça t'invite à regarder les méthodes de près. Et le meilleur poste d'observation, ce n'est pas la gauche (qui avait voté contre et allait contester en bloc) : c'est la présidence elle-même.
Voici les deux protagonistes.
(président de la commission (Horizons) — il défend la légitimité de la commission, mais borne en public les méthodes de son rapporteur)
(rapporteur de la commission (UDR) — il instruit ce qu'il appelle les « dysfonctionnements » et « dérives » de l'audiovisuel public)
Le jour où le président a suspendu la séance contre son rapporteur
Commençons par la scène qui résume tout. Le 4 février 2026, en pleine audition, le rapporteur laisse entendre que le président aurait des liens personnels avec Mediawan — un grand groupe de production audiovisuelle. Le président ne laisse pas passer. Établi — la rupture est filmée, elle est au procès-verbal :
« Vous venez de porter des accusations très graves contre moi en affirmant que j'ai des liens avec Mediawan, ce qui est faux. Je suspends donc cette audition ! »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)
Un président qui suspend une séance à cause d'une insinuation de son propre rapporteur, c'est du jamais-vu. Et la réplique du rapporteur, dans la seconde, en dit long sur les coulisses : le vouvoiement officiel tombe d'un coup.
« Mais Jérémie, qu'est-ce que tu fais ? »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)
« Mais Jérémie ». Deux hommes qui se tutoient — le président et le rapporteur de la même commission — et qui s'affrontent devant les caméras. L'insinuation sur Mediawan, elle, n'était étayée par aucun élément : [NON ÉTABLI]. Le président ne s'est pas contenté de ne pas la relayer — il a stoppé net.
Ce que le président reprochait, précisément
La suspension n'est pas un coup de sang isolé. C'est l'aboutissement de recadrages qui reviennent, audition après audition, sur trois points de méthode.
Premier point : tweeter en direct des auditions. Le rapporteur commentait les auditions sur les réseaux sociaux pendant qu'elles avaient lieu. Un député centriste s'en étrangle :
« On ne tweete pas en direct d'une audition ! »
— M. Erwan Balanant (député, DEM, M. Olivier Schrameck, 2025-12-11)
Le président prolonge, en recadrant la posture même du rapporteur, qui reprochait aux auditionnés de mal répondre :
« cette commission d'enquête n'est pas destinée à répondre à vos frustrations, mais à vos questions. »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, M. Olivier Schrameck, 2025-12-11)
Deuxième point : la fidélité de la restitution. Le président accuse le rapporteur d'avoir déformé, dans un tweet, les propos d'une auditionnée (Sibyle Veil, patronne de Radio France).
« J’alerte sur un autre tweet où vous indiquez, Monsieur le rapporteur, que Sibyle Veil ne verrait « aucun problème à ce qu’un journaliste, sur ses antennes, qualifie le Hamas de “mouvement de libération” ou relaie des théories complotistes ». Mais ce n’est pas du tout ce qu’elle a dit ! »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, Mme Sibyle Veil, 2025-12-17)
Là, on touche au cœur du fil : quand celui qui préside la commission dit publiquement que ton compte-rendu ne correspond pas à ce qui a été dit, il fragilise la matière première de l'enquête. Car la force d'un rapporteur, c'est la fidélité de ce qu'il rapporte.
Le rapporteur, lui, ne se laisse pas faire : micro coupé, il proteste séance après séance qu'on l'interrompt à chaque question. Les deux versions sont dans le même écran, et c'est voulu : d'un côté un président qui dit protéger les auditionnés d'accusations non fondées, de l'autre un rapporteur qui se dit empêché de faire son travail. À toi de peser.
Une fracture qui ne suit pas la ligne gauche-droite
On pourrait croire à un classique gauche contre droite. La gauche, qui avait voté contre la commission, a effectivement dénoncé sa méthode en termes très durs — elle a parlé d'« inquisition » (Aurélien Saintoul, LFI, Mme Eléonore Duplay) et de « chasse aux sorcières » (Ersilia Soudais, LFI, M. Benjamin Oulahcene). Ces mots-là étaient attendus.
Le fait révélateur est ailleurs : le rapporteur a aussi été rappelé à l'ordre depuis son propre côté de l'hémicycle. Une députée de la Droite républicaine — donc plutôt d'accord avec lui sur le fond — lui lance en pleine séance :
« Cessez de vous victimiser ! »
— Mme Virginie Duby-Muller (députée, DR, M. Benjamin Oulahcene, 2026-02-18)
(députée (Droite républicaine) — proche des griefs sur le fond, elle tance pourtant la posture de victime du rapporteur)
Le rapporteur, lui, défend son droit à faire son travail — et sur ce point, il a un argument sérieux : un rapporteur a droit à son temps de parole.
« Je demande simplement à pouvoir exercer mon rôle de rapporteur dans les quarante-cinq minutes qui me sont allouées, ni plus ni moins. C'est mon droit. Cessez de m'interrompre systématiquement. »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Benjamin Oulahcene, 2026-02-18)
Et le conflit avec le président devient frontal, sur la question de fond : jusqu'où un président peut-il s'interposer entre le rapporteur et les personnes auditionnées ?
« Ce n'est pas vous qui êtes auditionné, monsieur le président. Les personnes que nous auditionnons sont en mesure de répondre à mes questions, qui relèvent de leur périmètre. Le rôle d'un président n'est pas de répondre aux questions du rapporteur. »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Fabrice Lacroix, 2026-02-19)
La réponse du président tient en trois mots, et elle acte que l'antagonisme est là pour durer :
« Vous allez vous habituer… »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, M. Fabrice Lacroix, 2026-02-19)
Ce que la fracture dit de la solidité des griefs
Arrive la vraie question. Si le président de la commission lui-même désavoue à ce point les méthodes, est-ce que les accusations tiennent ? Prenons le cas le plus net : l'« entrave ».
Le rapporteur affirme que France Télévisions lui a caché des documents. Son chiffre-choc :
« le 9 janvier, soit plus d'un mois et demi après mes premières demandes, je ne disposais que de moins de 20 % des documents demandés à France Télévisions. »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Nicolas Bouhdjar, 2026-01-22)
Ce point de départ n'est pas inventé : Établi, la transmission des documents a bien été lente et incomplète au début. C'est un fait, et le rapporteur a raison de le pointer. Mais il en tire un mot lourd — « entrave », qui suppose une volonté de bloquer. Et là, surprise : ce sont les experts indépendants qu'il cite lui-même (le cabinet CEDAET, mandaté pour expertiser les documents de France Télévisions) qui refusent le mot.
« Nous sommes plus nuancés que vous sur la notion d'entrave. S'agissant des délais de transmission des documents, nous n'avons eu aucune difficulté à les obtenir, y compris lorsque nous en avons demandé de nouveaux en cours d'expertise. »
— Mme Mickaële Lantin-Mallet (experte, CEDAET, M. Nicolas Bouhdjar, 2026-01-22)
Et le président abonde, chiffres à l'appui, dans le même écran :
« Gardons-nous de faire des comparaisons et de parler d'entrave à ce stade. J'accompagne le rapporteur et je fais en sorte qu'il obtienne tous les documents qu'il souhaite ; il en a déjà reçu 90 %, soit 1 million de pages, qu'il doit désormais exploiter et j'ai demandé que les administrateurs qui l'accompagnent puissent y avoir accès. »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, M. Nicolas Bouhdjar, 2026-01-22)
Résultat, en deux temps qu'il ne faut surtout pas confondre.
- Le fait : la transmission des documents a bien été lente et incomplète au début — Établi. Et le rapporteur a raison de le pointer.
- L'accusation : en faire une « entrave », c'est-à-dire une rétention volontaire, est RÉFUTÉE — par les experts qu'Alloncle cite lui-même, et par le président. Le retard est réel ; l'obstruction délibérée, non.
On voit le mécanisme : un point de départ vrai (des délais), un mot qui va trop loin (entrave), et le garde-fou qui vient du camp même du rapporteur.
Ce n'est pas isolé. Sur la plupart des accusations chaudes — media training « organisé », coupes éditoriales que le rapporteur qualifie de « censure », classement des invités « par IA », monnayage de sources — le schéma se répète, mais pas toujours au même degré, et c'est tout l'enjeu : certaines accusations sont réfutées (des éléments les contredisent), d'autres restent non tranchées (personne n'a pu les valider… ni les écarter). Non tranchée ne veut pas dire fausse. Le fait matériel de départ existe parfois (un document en retard, une phrase réellement prononcée, un article de presse) ; la charge incriminante, elle, ne suit pas toujours. Le détail, accusation par accusation, tient sa propre page dans ce dossier.
Soyons justes dans l'autre sens aussi : le rapporteur avait parfois un principe défendable. Quand il martèle, à propos de dépenses ou d'indemnités :
« C'est de l'argent public ! »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Benjamin Oulahcene, 2026-02-18)
… il pose une exigence de transparence que personne ne conteste sur le principe — pas même le président. Le désaccord porte sur les méthodes et sur les mots, pas sur le droit de contrôler l'argent des contribuables.
Deux visions du même exercice
Au fond, la fracture recouvre deux idées opposées de ce qu'est une commission d'enquête. Le rapporteur assume un cadre offensif :
« Cette commission a pour unique mission de mettre en lumière des dysfonctionnements, des dérives, qui minent ces entreprises de l'audiovisuel public depuis de nombreuses années et qu'il convient enfin de résoudre. »
— M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)
Le président, lui, pose une borne — qui vaut aussi mise en garde à sa propre commission :
« Une commission d'enquête ne peut se substituer au travail des tribunaux ; elle ne saurait jamais être un procès à charge. »
— M. Jérémie Patrier-Leitus (président, HOR, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)
Cette réserve sur la conduite, on la retrouve dans la bouche des audités. L'un des propriétaires de Mediawan, plutôt calme, la formule ainsi :
« une commission d'enquête, et vous le savez particulièrement, c'est évidemment un instrument puissant et très légitime, mais dont la légitimité repose notamment sur la retenue, la rigueur et la neutralité de ceux qui la mènent. »
— M. Matthieu Pigasse (audité, Combat Média, M. Xavier Niel, 2026-04-02)
(banquier d'affaires et coactionnaire de Mediawan — audité, il reconnaît la légitimité de l'outil mais conteste la neutralité de celui qui le manie)
Et le signe le plus clair que la fracture était réelle, c'est qu'elle a été reconnue sur tous les bancs. Un député de la majorité présidentielle — ni UDR, ni de gauche — isole nettement le rapporteur :
« Le rapporteur a poursuivi deux objectifs qui n'ont rien à voir avec l'intérêt général. »
— M. Denis Masséglia (député, EPR, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)
Même à gauche, on distingue les deux têtes. Un député communiste critique durement l'exercice… tout en saluant le président :
« cette commission d'enquête, en dépit des efforts du président que je tiens à saluer, a quand même été la quintessence de la société du spectacle »
— M. Emmanuel Maurel (député, GDR, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2026-04-08)
Quand la critique d'un rapporteur vient à la fois de la gauche, de la majorité présidentielle, de sa droite proche et du président de sa propre commission, ce n'est plus une bataille gauche-droite. C'est une question de méthode. Et cette question, la commission ne l'a pas tranchée : elle l'a mise sous tes yeux.
Pose ta question au dossier. Tu veux savoir ce que le président a répondu à telle accusation précise, ou ce que dit le verbatim d'une audition en particulier ? Interroge l'agent embarqué : il a lu les auditions et te renvoie aux pièces, mot pour mot.