La part du citoyenAudiovisuel public
Le dossier · un livre citoyen

Qui décide de ton audiovisuel public ?

Un livre en huit chapitres, tiré des 62 auditions de la commission d'enquête. On ne te dira pas si le service public penche à gauche ou si tel dirigeant a fauté : on te montre, chapitre après chapitre, qui décide de ta télé et de ta radio publiques, qui les paie — et on te laisse juge.

Chaque phrase est vérifiable en un clic. Lis-le dans l'ordre, ou entre par le chapitre qui t'intrigue.

Le dossier · Chapitre 5

Chapitre 5 · 6 / 8

À quoi sert encore une télé publique ?

Prends ta télécommande. Tu as TF1, M6, Canal+… et puis France 2, France 3, France 5, Arte, France Info, une poignée de radios, des chaînes en outre-mer, des plateformes. Tout ça, c'est l'audiovisuel public, et tu le paies — sauf que tu ne le vois plus sur ta feuille d'impôts. La redevance, ces 138 € accolés à la taxe d'habitation, a été supprimée en 2022. Depuis, ta télé publique est financée par une fraction de TVA revotée chaque année par le Parlement : un peu comme si ton salaire fixe devenait une prime que ton employeur redécide tous les ans.

D'où la question, toute simple, que pose cette commission d'enquête : à l'heure de Netflix et de YouTube, à quoi sert encore de payer une télé publique ? Une chose honnête d'abord : la commission a été créée par un groupe — l'UDR (Union des droites pour la République) — qui avait déjà son idée sur la réponse. C'est un droit prévu par la Constitution ; mais ça t'invite à écouter les deux camps, pas un seul.

(rapporteur de la commission (UDR) — il plaide pour un recentrage : moins de chaînes, moins de coûts, un périmètre resserré et un meilleur rendement de l'argent public)

(présidente de France Télévisions — elle défend des missions « non rentables » que ni le privé ni les plateformes n'assureraient)

Qui décide, au juste, de ce que doit faire ta télé publique ?

Commençons par le rouage, parce que c'est lui qui commande tout le reste. Les missions de l'audiovisuel public ne sont pas décidées par ses patrons. Elles sont écrites dans un cahier des charges fixé par l'État, et précisées dans un contrat d'objectifs et de moyens (le « COM ») négocié entre l'État et les entreprises ; le budget, lui, est voté chaque année par le Parlement. Autrement dit : Établi — ce que doit faire ta télé publique, et avec quel argent, c'est la puissance publique et les députés qui le tranchent, pas France Télévisions.

Ce n'est pas un détail de procédure : c'est le cœur du désaccord. D'un côté, l'idée que les missions commandent le budget.

« Ce sont les missions qui font le budget et la gouvernance, pas l'inverse. »

M. Quentin Bataillon (ancien député, M. Quentin Bataillon, 2026-02-04)

De l'autre, un fait gênant relevé jusque dans le privé : ce cadre a flotté. Le patron de TF1, pourtant concurrent, le pointe lui-même.

« après plus de deux ans sans contrat d'objectifs et de moyens (COM), les missions du secteur public sont à l'évidence insuffisamment définies et contrôlées par la puissance publique. »

M. Rodolphe Belmer (PDG de TF1, M. Rodolphe Belmer, 2026-04-01)

Retiens ce mécanisme, il désamorce beaucoup de faux débats : si tu trouves le périmètre trop large ou trop cher, l'adresse n'est pas la direction de France Télévisions — c'est l'État qui écrit les missions et le Parlement qui vote le chèque.

« Non rentable » : reproche ou raison d'être ?

Sur ce socle, deux lectures s'affrontent, et elles ne parlent même pas de la même chose. Le rapporteur juge un rendement : combien d'audience pour combien d'euros publics.

« Comment justifiez-vous que 1 euro de budget chez France Télévisions produise bien moins de résultats que 1 euro de budget chez TF1 ? »

M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)

La présidente de France Télévisions, elle, retourne le mot « rentable » comme un gant : pour elle, la non-rentabilité n'est pas un ratage, c'est la définition même de la mission.

« Est-ce rentable de proposer des émissions d'investigation indépendantes de toute pression politique ou économique ? Non. »

Delphine Ernotte-Cunci (PDG de France Télévisions, Mme Delphine Ernotte Cunci, 2025-12-10)

Les deux ont un point. Oui, l'argent public se contrôle — personne ne le nie, pas même les dirigeants audités. Et oui, une info de terrain ou une couverture de l'outre-mer coûtent plus cher qu'un plateau et rapportent moins d'audience. Le narrateur ne te dira pas quelle mesure est « la bonne » : c'est ce que le Parlement tranche en écrivant le cahier des charges. Il te dira seulement de ne pas confondre deux questions — « est-ce rentable ? » et « est-ce utile ? » n'ont pas la même réponse, et c'est tout le nœud.

Le vrai trou d'air : les jeunes ne sont plus là

Là où le diagnostic converge, en revanche, c'est sur un point qui devrait inquiéter tout le monde : le public vieillit et les jeunes s'en vont. Un inspecteur des finances, venu auditer le secteur, pose le chiffre le plus frappant du corpus.

« la part des contenus regardés en commun par les 16-34 ans et les plus de 50 ans est tombée de 60 % à 8 %. »

M. Thomas Cargill (Inspection générale des finances, M. Thomas Cargill, 2026-02-05)

Le rapporteur le mesure autrement, sur Arte, et le constat n'est pas moins brutal.

« j'ai pu voir que l'âge moyen des téléspectateurs se situe autour de 67,5 ans. »

M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Bruno Patino, 2026-04-07)

Les deux camps s'accordent sur la maladie et se disputent le remède. Pour aller chercher les 18-30 ans — qui ont largement quitté la télé « en direct » —, le service public a lancé des offres numériques (comme Slash) que le rapporteur juge idéologiques et coûteuses, et que la direction défend comme un enjeu de survie. Ce bras de fer précis a sa propre pièce dans ce dossier. Retiens le fond : une télé « qui s'adresse à tous » perd justement ceux de demain. Reconquête ou recentrage ? Le désaccord est réel — et il est politique, pas comptable.

Le sport, ou le prix de la gratuité

Prends un cas concret que tu vis chaque été : le sport. C'est le meilleur test de ce que « service public » veut dire, et le patron des sports de France Télévisions y met une ligne claire.

« Dans ce contexte, France Télévisions reste l'espace où le sport demeure un bien commun, accessible gratuitement. »

M. Laurent-Éric Le Lay (directeur des sports de France Télévisions, M. Laurent-Éric Le Lay, 2026-01-22)

Mais attention à ne pas en faire un héraut naïf de la gratuité. Quand un député lui demande s'il faudrait imposer la Ligue 1 « en clair », le même homme répond… non — parce que ça détruirait la valeur des droits sans sauver le foot.

« Si la Ligue 1 entrait dans la catégorie des événements sportifs d'importance majeure, les prix des droits s'effondreraient. »

M. Laurent-Éric Le Lay (directeur des sports de France Télévisions, M. Laurent-Éric Le Lay, 2026-01-22)

Voilà la nuance qu'un raccourci écrase : le service public défend la gratuité des grands rendez-vous, mais son propre directeur des sports déconseille d'aller trop loin. Le sujet est technique, pas idéologique.

L'adversaire n'est pas celui qu'on croit

Et si le vrai match ne se jouait pas entre France 2 et TF1 ? C'est le renversement le plus net des auditions. Le président de la commission de la culture du Sénat pose l'échelle des forces, et elle est vertigineuse.

« Le chiffre d'affaires de l'audiovisuel public français est de 4 milliards, celui de Netflix de 40 milliards – dix fois plus – et celui de YouTube, première chaîne consommée par les Français, de plus de 30 milliards. Quant à celui de Meta, il est plus de 80 fois supérieur à celui de France Télévisions. »

M. Laurent Lafon (sénateur, président de la commission de la culture, M. Quentin Bataillon, 2026-02-04)

Face à ces géants, un fait a de quoi surprendre : ce sont les patrons du privé qui montent défendre le public. TF1, M6, Canal+ auditionnés disent tous, en substance, la même chose — le service public n'est pas leur ennemi, c'est un maillon de l'écosystème.

« bien que je préside un groupe privé, je considère le secteur public comme un maillon essentiel de l'industrie audiovisuelle. »

M. Rodolphe Belmer (PDG de TF1, M. Rodolphe Belmer, 2026-04-01)

Privatiser ? Personne ne lève la main (ou presque)

Puisque la commission touche à l'hypothèse d'une privatisation, regardons qui la défend. Réponse honnête : quasiment personne dans le panel. Y compris à droite, où un ancien ministre de la Culture se démarque explicitement de la ligne du Rassemblement national.

« Contrairement à Mme Sicard, je suis contre la privatisation de l'audiovisuel public : je suis même absolument convaincu que nous devons le garder et qu'il devra être plus fort demain qu'il ne l'est aujourd'hui. »

Franck Riester (ancien ministre de la Culture, Mme Rima Abdul-Malak, 2026-02-04)

Alors Établi : dans ces auditions, aucune voix ne plaide franchement pour vendre France Télévisions. Mais garde les yeux ouverts — « personne ne veut privatiser » ne veut pas dire « personne n'achèterait ». Interrogé, le fondateur de Free, actionnaire de médias, lâche l'aveu qui dérange.

« Moi, j'adorerais acheter ces chaînes, ce sont des chaînes fantastiques. »

M. Xavier Niel (actionnaire de Mediawan, fondateur d'Iliad-Free, M. Xavier Niel, 2026-04-02)

Deux choses vraies en même temps : un refus de principe très large, et des repreneurs bien réels si la porte s'ouvrait. Le narrateur ne tranche pas s'il faut vendre — il te montre que la question n'est pas théorique.

Concentration, Bolloré, CNews : là, on manie du verre

C'est l'argument des défenseurs du service public : dans un paysage où les médias privés se concentrent entre quelques mains, une télé publique forte serait un contrepoids. Le point le plus chaud porte un nom, CNews, et un groupe, Bolloré. Un journaliste de Radio France, lui-même en litige avec ces médias, y voit une entreprise de destruction.

« Émotion amplifiée par une opération de propagande sans limite, visant à dénigrer, à détruire le service public que je représente. »

Patrick Cohen (journaliste, France Inter, M. Patrick Cohen, 2025-12-18)

Ici, il faut être précis, parce qu'on tient une accusation, pas un fait. L'accusation de « propagande » portée contre les médias Bolloré est NON TRANCHÉE : la commission n'a produit aucun élément pour la valider — et le régulateur reconnaît lui-même n'avoir aucun pouvoir d'enquête sur pièces pour établir qu'un actionnaire dicterait une ligne. Elle est portée par des journalistes en conflit avec ces chaînes, et l'intéressé la dément frontalement : selon lui, la couleur politique de ses antennes ne vient pas d'une consigne, mais de la liberté laissée aux journalistes.

« C'est cet espace de liberté qui donne une impression de politique. »

M. Vincent Bolloré (groupe Bolloré, M. Vincent Bolloré, 2026-03-24)

Non tranchée ne veut dire ni « c'est prouvé » ni « c'est faux ». Ça veut dire : posé, contesté, non arbitré. Et retiens le mécanisme : si le régulateur ne peut pas se faire communiquer les documents internes d'une chaîne, il ne pourra jamais établir ce genre de grief, dans un sens comme dans l'autre.

L'Arcom, ce gendarme qu'on trouve tantôt trop mou, tantôt partial

Ce régulateur, justement, est au centre du dossier. L'Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) est l'arbitre de l'audiovisuel : c'est elle, et non le gouvernement, que la loi charge de veiller au pluralisme et à l'impartialité. Son président est nommé par le président de la République — un point que plusieurs auditionnés proposent de changer. Son patron actuel refuse l'image du simple gendarme de l'antenne et chiffre son activité.

(président de l'Arcom, le régulateur — il défend une autorité qui agit sur signalement et par gradation, pas un « gendarme » qui sanctionne à tout-va)

« Cela représente 140 000 saisines entre 2023 et 2025 sur les questions déontologiques. Ces 140 000 saisines portaient sur 900 séquences diffusées à l'antenne, pour lesquelles nous sommes intervenus auprès des éditeurs dans 20 % des cas. »

M. Martin Ajdari (président de l'Arcom, M. Martin Ajdari, 2026-04-07)

Le rapporteur, lui, lui reproche l'inverse d'un excès de zèle : un favoritisme. Son chiffre-choc oppose les amendes infligées au privé (dont le groupe Bolloré) à celles infligées au public.

« sur les quinze dernières années, vos chaînes ont été sanctionnées à hauteur de 8 millions d'euros – le chiffre n'est peut-être pas tout à fait exact –, tandis qu'aucune chaîne de l'audiovisuel public n'a eu à payer la moindre amende. »

M. Charles Alloncle (rapporteur, UDR, M. Vincent Bolloré, 2026-03-24)

Séparons, là encore, le fait de la charge. Établi (mais avec le chiffre attribué au seul rapporteur, non validé par la commission) : sur cette période, l'audiovisuel public n'a pas écopé d'amende pécuniaire, contrairement aux chaînes de Bolloré. L'accusation d'un « deux poids, deux mesures » — un traitement de faveur du public — est en revanche NON TRANCHÉE : la commission ne l'a pas arbitrée, et un contre-argument sérieux lui est opposé. Un ancien président du régulateur explique l'écart non par la faveur, mais par la récidive.

« c'est toute la différence entre un éditeur qui manque de façon répétée à ses obligations malgré des mises en garde et des mises en demeure successives, malgré des sanctions, petites, moyennes puis grosses, et un éditeur qui globalement respecte ses obligations »

M. Roch-Olivier Maistre (ancien président de l'Arcom, M. Roch-Olivier Maistre, 2025-12-11)

Deux lectures d'un même chiffre : preuve de conformité pour les uns, indice de favoritisme pour l'autre. Le régulateur ajoute que ses taux d'intervention informelle sont quasi identiques entre privé (19 %) et public (18 %). Ni l'une ni l'autre lecture n'a été tranchée sous serment — et « non tranchée » n'autorise à conclure ni dans un sens ni dans l'autre.

Une chose fait pourtant consensus, du rapporteur aux dirigeants : l'outil est daté. Face à des plateformes qu'il ne régule quasiment pas, l'Arcom est jugée « largement dépassée » par le rapporteur, et son propre président concède qu'elle est « peut-être un gendarme mais [qu'elle] n'est pas qu'un gendarme » — qu'elle doit devenir autre chose.

Pose ta question au dossier. Tu veux savoir ce qu'a répondu tel dirigeant sur le budget, ce que dit exactement une audition sur le sport, l'Arcom ou les plateformes ? Interroge l'agent embarqué : il a lu les auditions et te renvoie aux pièces, mot pour mot.